Précautions oratoires :
Le sujet de cet après-midi est particulièrement
délicat. Nous ne sommes pas devenus les hommes et les femmes que
nous sommes aujourd’hui sans avoir affronté la réalité
du mal et nous être posés la question du pardon à
donner, à recevoir. Nous ne sommes pas devenus les hommes et les
femmes que nous sommes aujourd'hui sans avoir été pardonnés
de bien des offenses et ce depuis notre plus tendre enfance.
Il n’est pas impossible que mes propos, mes exemples, pourtant pris
indépendamment de vos histoires personnelles, ne ravivent pas ces
souffrances que vous avez pu traverser. Et je vous prie de m’en
excuser.
J’espère aussi que mon intervention vous fera goûter
que le pardon est ce chemin, l’unique chemin qui peut faire d’une
situation désespérée un chemin où la vie a
surabondé.
Le pardon est ce qu’il y a de plus difficile
dans la vie des hommes et des femmes.
« Pardonner, jamais ! » entend-on parfois dans la bouche des
victimes lors des procès pour crime ou viol. On entend surtout
la douleur immense qui submerge ces personnes ;
Ou encore je me souviens de cette femme disant qu’elle ne pouvait
plus prier le Notre Père, ou plutôt qu’elle s’arrêtait
au milieu car elle n’arrivait plus à dire « pardonne-nous
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé
». Elle ne pouvait pardonner à ceux qui avaient fait souffrir
ses enfants.
Il se trouve que le Christ parle souvent du pardon.
Soit dans des paraboles, soit dans des discours, soit encore qu’il
pardonne lui-même. Je vous propose de voir d’un peu plus près
ces grands textes qui nous révèlent à la fois le
désir de Dieu et l’étonnante capacité de l’homme
à se dépasser jusque dans la quête légitime
de justice pour lui-même en lui préférant le pardon,
c’est-à-dire l’offrande d’un avenir renouvelé.
1. une place prépondérante dans les évangiles
Luc l’évangéliste du pardon.
Mais Matthieu présente le Sermon sur la montagne avec au centre
la prière de Jésus et l’exigence de réciprocité.
Il est très étonnant de voir Jésus insister sur la
réciprocité du pardon alors qu’il ne le fait pas pour
le partage du pain. Comme si cela était plus facile pour du pain
que pour le pardon, le vrai pardon.
Cela semble tellement important pour Jésus, qu’à la
fin du Notre Père, le seul point d’insistance porte encore
sur le pardon. Il aurait pu commenter d’autres points de sa prière,
mais il choisit d’insister sur le pardon, tant c’est important,
tant il s’y joue notre salut personnel.
« Mt 6, 14 - 15 : " Oui, si vous remettez aux hommes leurs
fautes votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si
vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra
pas vos fautes. »
Or qui d’entre nous n’espère pas être pardonné
par Dieu ?
Avons-nous suffisamment intégré le fait
que dans le pardon quotidien, et il n'y a pas de petit pardon, se joue
notre salut le plus profond et le plus définitif !
2. Qui prend l’initiative ?
Regardons Jésus qui dit sans cesse « La paix soit avec vous
» lors des apparitions qui suivent sa résurrection. Cf. LEs
évangiles des apparitions en Jn 20 par exemple.
Jésus qui prend l’initiative du dialogue avec Pierre sur
la berge du lac. Pierre m’aimes-tu ? (Jn 21).
Jésus encore dans la parabole du débiteur impitoyable. Ce
dernier demandait de la patience pour tout rembourser et voilà
que le roi remet la totalité de sa dette colossale. (Mt 18, 23-35).
Nous avons parlé dans la première rencontre du jeudi, combien
le pardon pouvait être un signe d’accueil authentique. Si
c’est l’offenseur qui doit faire le premier pas, comment pourra-t-il
le faire, si en face de lui il voit un visage fermé, qui l’attend
comme un justicier. Le premier pas, dans l'Evangile, c’est toujours
Jésus ou Dieu qui le fait. Pour étonnant que cela soit,
le premier pas vient de la personne blessée, en proposant au moins
un visage avenant, prometteur d’un accueil bienveillant.
Ceci dit, que cela n'empêche pas l'offenseur de se jeter à
l'eau tout de même.
3. Le pardon n’est jamais parfaitement réciproque.
Il y a toujours une dette que l’on ne peut pas payer à celui
qui nous a pardonné. Accepter d'être pardonné, accueillir
le pardon, c'est reconnaître que l'on ne peut pas "rembourser"
l'offense.
Cependant la vie qui m’est rendu est comme une mission pour que
je permette à d’autres de vivre en offrant à mon tour
ce pardon dont j’ai eu tant besoin pour me construire. Pour ceux
qui aiment les mathématiques, nous sommes plutôt dans une
approche transitive du pardon. Dans une approche en cascade si vous préférez.
Le débiteur impitoyable n’a pas compris cela. Le roi lui
avait remis une dette énorme de millions de pièces d’argent
et voilà qu’il refuse de remettre une toute petite dette
d’une petite centaine de pièces d’argent.
Le roi n’avait mis aucune exigence à son pardon, mais il
espérait bien que son serviteur en aurait fait autant. La dureté
du cœur lui a été fatale et finalement, il devra tout
rembourser. " C'est ainsi que vous traitera aussi votre Père
céleste si chacun de vous ne pardonne pas à son frère
du fond de son coeur ". Mt 18, 33.
On voit bien ici combien le pardon quotidien a partie
liée avec notre salut. Souvenons-nous de ces paroles formidables
de l’Ecriture :
Jc 2, 13 - Car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a
pas fait miséricorde ; mais la miséricorde se rit du jugement.
4. Le pardon se distingue de la justice et parfois exige
la justice.
La justice, c’est l’instance qui exige une réparation
pour la faute commise. Il fut un temps où c’était
la loi du western : Tu me voles un mouton, je massacre toute ta famille.
Puis nous avons eu la loi du talion : Œil pour œil, dent
pour dent. Réciprocité exacte entre l’injustice
commise et la réparation.
Aujourd’hui, on a progressé encore. Même si l’argent
semble être la manière principale de tout réparer.
De plus, la quantité d'argent, si importante soit-elle, pourra-t-elle
jamais compenser la mort d'un enfant, la douleur de l'adultère,
une réputation détruite, ... ?
Cependant, lorsque l’on est dans une relation de personne à
personne, dans une relation interindividuelle, on peut imaginer que le
pardon soit comme le renoncement volontaire à faire valoir son
droit à la justice au profit d’un avenir commun. Quelle justice
pourrait d’ailleurs demander les parents face aux paroles violentes
de leurs jeunes enfants ? Une parole d'excuse, certes. Mais elle n'effacera
pas la blessure.
Au niveau social, Henri IV dans l’édit de Nantes est un exemple
intéressant pour notre sujet. Il écrit à propos des
exactions qui ont eu lieu entre catholiques et protestants : « On
fera comme si tout ceci n’a pas existé… » On
parle de quelque chose dont on refuse de garder une mémoire juridique
qui entraînerait des procès sans fin avec des dettes impayables
dans tout le royaume. En revanche, pour en parler, c’est bien qu’il
y a une mémoire, une mémoire éthique, celle-la.
Pour le dire en termes modernes, on se fera même un devoir de garder
la mémoire des troubles passés pour ne pas les reproduire
et en tirer les leçons.
Mais, dans un contexte social, il est parfois nécessaire et utile
que justice se fasse sans pour autant qu’elle nous dispense du pardon.
La réparation est souvent nécessaire soit forcée
par la bras de la justice, soit de la libre initiative de l’offenseur.
C’est nécessaire pour l’offenseur lui-même plus
encore que pour la victime. Cela peut commencer par un « Je te demande
pardon », pour s’achever par une peine de prison avec amende
et dommages et intérêts. La justice est parfois nécessaire
aussi pour la victime qui a besoin de la réparation pour vivre,
mais qui a besoin aussi de la force symbolique de la condamnation de son
offenseur pour bien se dire à elle-même qu’elle a été
vraiment victime et que d’autres avec elle le disent.
L'offenseur a parfois aussi besoin de la sanction de la justice à
son égard afin qu'il intègre en lui-même la gravité
de la faute qu'il a commise.
L’expression familière « Faute
avouée est à moitié pardonnée »
ne veut sûrement pas dire que l’aveu engendre une moitié
de pardon, mais que le pardon une fois accordé, il faut encore
une réparation. Cette réparation qui dit à soi-même
et à la victime, concrètement, que l’on a fait une
vraie faute et qu’on l’assume.
Le travail de la justice ne dispense pas pour autant les parties prenantes
de se poser la question du pardon, de l’ouverture d’un avenir
pour qui a commis la faute.
N ous avons entendu Jeudi après-midi le témoignage de cet
homme qui avait payé sa dette à la société
par des années de prison. Mais pour autant, de retour dans son
village, il était encore enfermé par les autres dans son
passé. Et l’on sent bien que payer sa dette est une chose,
être pardonné est bien autre chose.
5. Le pardon n’est pas l’oubli, bien au contraire.
Le pardon a doublement à faire avec la mémoire.
. C’est bien parce que j’ai vraiment été blessé
et d’autant plus blessé que la blessure vient d’un
être dont je peux légitimement attendre autre chose qu’une
violence, que je ne peux pas oublier. C’est parce que j’ai
la mémoire que l’offenseur est le conjoint, le parent, l’enfant,
l’ami fidèle, le collègue proche, que la blessure
se grave au fer rouge dans ma chair. C’est inoubliable !
Alors, plutôt que d’oublier, le pardon sera le courage de
ne pas utiliser la mémoire contre l’offenseur mais pour lui.
- Comment agira Dieu à notre égard lorsque nous nous présenterons
devant la porte du paradis ? Nous dira-t-il : « Comment as-tu aimé
? » Sûrement pas ! En face de l’amour du Père,
en face du Christ, que pourrons-nous dire si ce n’est « un
tout petit peu, oh ! si peu… ».
Non ! je crois que le Père nous posera la question suivante : «
Veux-tu être pardonné ? Crois-tu que jamais je n’utiliserai
ma mémoire contre toi mais bien pour toi ? N’est-ce pas ainsi
que j’ai agi en envoyant mon Fils sur terre, en l’envoyant
pour vous ? (Dois-je rappeler les paroles de la consécration à
la messe : ceci est mon corps livré pour vous ; mon sang
versé pour vous et pour la multitude pour la rémission
des péchés ». Justement pour la rémission
des péchés.
- En cette année du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo,
je vous propose une très libre adaptation d’une poésie,
le parricide, que vous trouveriez dans la légende des
siècles. Il s’agit du prince Kanut. Il tue son vieux père
pour être roi à sa place. Sachant comment il est parvenu
au pouvoir, il se méfie de tout le monde et en particulier de ses
proches. Dans le doute, il condamne ; Toujours il soupçonne ; Jamais
il ne fait confiance. Il finit par mourir de sa "belle" mort.
Voilà qu'il arrive dans une pénombre avec une vague lumière
au loin vers laquelle il se décide de marcher. En cours de route
il demande à une montagne enneigée de lui confectionner
un blanc manteau digne de sa royauté, ce qui fut fait. Mais voilà
que poursuivant son chemin, une goutte du sang de son père vient
maculer le manteau royal. Puis une seconde, une troisième... Arrivé
au terme de sa marche, il est rouge du sang de son père. En face
de lui, il voit que c'est la porte du paradis, qu'elle est ouverte et
qu'il attendu, pour peu qu'il demande le pardon pour toutes ses fautes
et ses nombreux crimes. Or il n'a jamais pardonné de sa vie, il
ne sait pas ce que c'est. Il se regarde, se juge comme il a toujours jugé,
se condamne comme il a toujours condamné et s'en va seul, s'enfermant
sur lui-même. L'enfer, c'est ça !
L’enfer est bien cette prison fermée de l’intérieur.
C’est le refus délibéré d’être
pardonné et la volonté orgueilleuse de se sauver soi-même.
L’enfer est un enfermement sur soi-même où la clef
est à l’intérieur.
Le paradis a pour clef l’acceptation d’être sauvé
par un autre que soi. Je crois que notre vie suffit à peine pour
découvrir que c’est là que se trouve la clef du bonheur.
Enfer et enfermement, Paradis et pardon. Profitons de notre langue française
pour garder en mémoire ces quatre mots.
Mais le pardon qui gère la mémoire du
passé pour le meilleur n’est pas l'affaire d’un seul
jour. Il faut parfois des années pour que l’on puisse affronter
la mémoire de notre blessure avec calme et sérénité.
Bien souvent, la blessure est réactivée par les hasards
de la vie ; nous sentons que notre colère remonte. Et lorsqu’il
nous arrive de nous disputer avec le conjoint à qui nous avons
dû pardonner quelque chose d’important, il nous faut beaucoup
de courage pour ne pas lui balancer « Et puis d’ailleurs souviens-toi,
tu as… et le doigt accuse… ». Souvent d’ailleurs
dans ces circonstances, dans les films, mais je crois aussi dans la vie
bien concrète, la personne se reprend en disant « excuse-moi,
je n’aurais pas dû. »
Nous comprenons alors combien le pardon est cet engagement à ne
jamais utiliser la mémoire comme un pouvoir futur pour régler
des conflits ou justifier ses propres écarts futurs ou passés.
Non le vrai pardon n’exige rien, n’attend rien d’autre
que cet avenir commun qui se trouve par là restauré. Le
pardon est promesse de garder silencieuse et active notre mémoire.
Silencieuse pour ne pas abuser de la faiblesse passé de l’autre,
active pour déployer courageusement des énergies pour qu’il
ou elle ne recommence plus. Et tout cela, pas une fois, pas dix fois mais
soixante dix fois sept fois, comme dit l’Evangile.
On peut alors comprendre combien pardonner se distingue
de sentir que l'on pardonne. Aimer quelqu'un ce n'est pas toujours sentir
qu'on l'aime, c'est poser les gestes qui disent l'amour authentique. Il
en est de même pour le pardon qui est l'acte d'amour le plus extrême.
Pardonner, ce n'est donc pas toujours sentir que l'on a pardonné,
mais bien avoir posé les gestes qui ouvrent à nouveau l'avenir
commun.
L’offenseur, l’auteur de la faute, doit aussi travailler son
rapport à la mémoire. Car si la victime a tendance à
grossir la mémoire de ses souffrances, le bourreau, quant à
lui, à tendance à oublier bien vite. Souvenons-nous, voulez-vous
de ce paralytique que Jésus renvoie chez lui avec son grabat après
qu’il lui eut pardonné ses péchés.
Pourquoi doit-il retourner avec ce grabat sur lequel il a été
cloué tant d’années et qui lui est désormais
inutile. Pour rien sinon pour qu’il garde la mémoire de ce
qu’il fut, de l’état dans lequel son péché
l’avait mis.
Il ne s’agit pas d’entretenir une mémoire culpabilisante
sur son péché et de s’y enfermer pour se laisser ronger
par le remords. Mais, il est bon de ne pas oublier que nous avons été
pécheurs, ainsi nous accueillerons peut-être avec un peu
plus de bienveillance le pécheur qui viendra nous demander pardon
à son tour. De plus, la mémoire de notre péché
nous gardera dans l’humilité de la condition humaine.
6. Le pardon a à faire avec la mémoire de mon identité
personnelle ou sociale, avec la mémoire de mon désir et
de mes rêves.
Commençons par regarder à nouveau le
Christ.
Lorsqu’il se présente à ses disciples et à
Thomas en particulier après sa résurrection, il dit d’abord
« la paix soit avec vous ». Il ne commence pas par les accuser
de l'avoir abandonné à une mort ignoble ; il ne leur reproche
rien. Il leur souhaite la paix, tout simplement, merveilleusement. Mais
ensuite, il invite Thomas à mettre sa main dans son côté
et son doigt dans les trous de ses mains.
Dire « La paix soit avec vous », c’est vraiment dire
je vous pardonne. C’est cette prise d’initiative de la victime
qui permet la réouverture du dialogue dont je parlais tout à
l’heure. Mais, il est assez impressionnant, que le Jésus
qui pardonne, c’est celui qui est marqué par les stigmates
de sa passion. Il ne sera plus jamais comme avant, non seulement parce
que il est ressuscité mais aussi parce qu’avant cette transfiguration,
il avait été défiguré par le péché
des hommes et la lâcheté de ses disciples.
La résurrection le prend tel que la mort l’a trouvé.
Et bien je crois profondément que dans le pardon,
il en est exactement de même. Celui ou celle qui pardonne, ne peut
pas rêver à un retour en arrière, comme si le conflit
n’avait pas eu lieu, comme si il ou elle n’avait pas été
touché(e), marqué(e), modifié(e) jusque dans son
corps. Le pardon est alors le fruit d’un travail de deuil sur celui
ou celle que j’étais et un travail d’acceptation de
celui ou celle que je suis devenu(e). Je pense que c’est là
le travail le plus profond qui se joue dans le pardon.
Le travail de deuil peut aussi se faire sur les projets que j’avais
et qui deviennent irréalisables dans la nouvelle vie qui commence.
Je rêvais d’un couple et d’une famille qui aille jusqu’au
bout et voilà que le divorce est passé par là ; Je
rêvais d’enfants formidables et l’un d’entre eux
s’est drogué ; Nous rêvions d’un couple modèle
et voilà que nous avons traversé une grave crise de fidélité
conjugale ; j’imaginais, le jour de mon ordination, être tout
entier donné au Christ, et voilà que j’expérimente
durablement une résistance, une limite. Pardonner aux autres, c’est
difficile, se pardonner à soi-même ne l’est pas moins.
Le Travail de pardon a toujours à voir avec une recomposition de
mon identité personnel et du groupe auquel j’appartiens.
Cela prend toujours du temps, beaucoup de temps parfois.
Il ne faut pas s’en étonner ni en avoir peur, mais il ne
faut pas renoncer pour autant parce que c’est long. Le vrai pardon,
c’est comme le Christ, il ne déçoit jamais. Alors
faisons tout pour lui donner sa chance.
L’avenir n’est possible que si nous acceptons de le faire
autre, de le recevoir autre que ce que nous avions prévu qu’il
soit. La joie de la fête des retrouvailles ne
sera alors pas petite. Elle ne peut se goûter par avance mais elle
aura la gravité et la profondeur que nous lisons dans le regard
du père du fils prodigue de Rembrandt. « Enfin, tu es de
retour. Je t’attendais, je t'attendais depuis le premier jour de
ton départ ». Ou encore, comme me l'écrivait un couple
ami : "C'est quand la tempête est passée que l'on est
content de ne pas l'avoir fuie".
7. Conclusion
Pardonner en profondeur, ouvrir l’avenir commun pour l’autre
et pour soi malgré ce qui s’est passé en s’appuyant
sur la promesse de ne plus jamais y revenir, c’est possible, c’est
vraiment possible. Dieu a envoyé son Fils Jésus pour nous
pardonner nos péchés. Cela nous montre combien il espère
en nous. Au nom de quoi, espèrerions-nous moins que Dieu le fait
?
Je finis cette intervention en m’appuyant sur
les propos d’un grand théologien, le cardinal Hans Urs von
Balthasar. Il rappelait dans un de ses ouvrages combien chacun espérait
le salut, combien chacun demandait à ne pas être enfermé
dans son passé et qu’on lui laisse une chance. Eh bien !
Je vous le demande, frères et sœurs, au nom de quoi refuserai-je
à d’autres ce que j’espère tant pour moi : à
savoir le pardon et le Ciel ?
- Au nom d’une sainteté personnelle plus grande que l’autre
? C’est un argument bien dangereux pour les lecteurs de l’Evangile
que nous sommes.
- Au nom de la gravité du péché de l’autre
? Mais qui suis-je pour être plus dur et plus sévère
que le Christ ?
Non frères et sœurs, je n’ai aucun
argument pour refuser le pardon à qui que ce soit, pour peu que
l’on ne confonde pas la justice avec le pardon. J’irai même
jusqu’à prendre le style de saint Augustin en affirmant que
désormais je pardonnerai à tous pour qu’au dernier
jour il me soit fait miséricorde.
Demain, c’est le jour du grand pardon, n’oubliez
pas de venir ici sur le coup de 16 heures pour célébrer
la miséricorde de Dieu. Qu’à votre tour vous soyez
des miséricordieux et que partout dans le diocèse de Cambrai
on dise : « Voyez comme ils s’aiment ».
© Bruno Feillet
Remarque sur la joie
Une question très pertinente lors du débat
qui a suivi a porté sur la nature de la joie. Qu'est-ce que la
joie ? Comme on le lira dans plusieurs autres endroits sur ce site,
il faut distinguer la joie du plaisir et du bonheur. Sans refaire ici
tout le travail, rappelons en tout cas, que la joie est profondément
liée à la mémoire d'un passé qui s'accomplit,
d'une fidélité qui traverse le temps malgré les épreuves,
de l'unification d'une vie par delà les échecs
les plus sérieux. Le pardon contribue considérablement à
rendre possible cette joie, cette unification intérieure. Mais
parfois, ce qu'il y a de plus difficile, c'est de se pardonner à
soi-même ses erreurs et ses fautes.
Si le pardon ouvre un avenir qui paraissait perdu,
la joie est le fruit ultime de ce pardon qui permet l'unification profonde,
apaisée et en vérité d'une vie qui n'a pas toujours
été digne.
Dans une ligne plus spirituelle, le Ps 50-51 connu
sous le nom de miserere, manifeste exactement cela. En effet, David, le
psalmiste reconnaît bien que cette faute qui est devant lui, c'est
la sienne, il ne le nie pas. Mais il la confie à la miséricorde
de Dieu afin qu'il lui rende "la joie d'être sauvé".
Passer du remords au regret, de la culpabilité à la libération
n'est pas une petite grâce. La joie est le signe de l'authenticité
de ce passage. Elle ne peut s'éprouver sur un déni du passé
mais sur son assomption en Christ.
On se souviendra aussi que la joie est un don de l'Esprit. Le don de l'Esprit
est amour, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté,
confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi. Ga 5, 22.
Il ne nous appartient donc pas de la produire en nous par la seule volonté.
En effet, il se peut même que Dieu veuille s'abstenir de nous faire
ressentir cette joie pour nous aider à mieux comprendre qu'elle
est un don et par ailleurs que nous agissons parfois pour cette joie et
non pour la seule gloire de Dieu. Mais ordinairement, la joie profonde
accompagne la sainteté de nos vie, comme la tristesse reflète
notre éloignement de Dieu.
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