Ces études que nous avons menées sur l’évolution
du taux de nuptialité nous ont conduit, à travers le choix
du concept d’habitude incorporée de Jean-Claude Kaufmann,
à poser la loi sociologique de la dépendance et de la fragilité
de l’institution familiale en face de bouleversements sociaux. Fragilité
qui relève plus du roseau que du chêne. L’institution
familiale plie, s’adapte, patiente, invente des comportements, mais
en définitive ne rompt pas. Si nos analyses sont justes, nous prévoyons
qu’elle se redressera lorsque le vent de la tempête se sera
apaisé.
Il reste que cette chute du taux de nuptialité a révélé
plusieurs attachements chez les français :
Un attachement à l’institution du mariage dans laquelle on
ne se donne le droit d’entrer que sous condition d’emploi,
de sécurité financière.
Un attachement à l’argent compris comme une valeur en faveur
de la sécurité, du moins de la durabilité du couple.
Or les études montrent que malgré tant de précautions,
ce n’est sans doute pas dans l’argent qu’il faut trouver
un remède à l’accroissement du taux de divortialité.
Un attachement, encore à vérifier dans des enquêtes
par entretien, à l’emploi à durée indéterminée.
L’évolution probable des contrats de travail, l’augmentation
du travail intérimaire, contraindront sans doute à un changement
de mentalité et feront sans doute jaillir de plus en plus des cris
comme celui que l’on a entendu à Fourmies : « On a
bien le droit de se marier ».
Comme l’affirmait Martine
Segalen, les rites sont des analyseurs du monde contemporain. C’est
bien ce que notre étude nous a permis de faire. En particulier
il est clair que le chômage est une véritable plaie sociale
! Le prisme de l’institution du mariage nous a bien montré
que le chômage dans son fait massif avait une influence déterminante
pour empêcher d’y accéder ou pour faciliter sa dissolution.
Pour honorer les valeurs chrétiennes qui nous
habitent, comment un tel travail peut-il nourrir la réflexion des
théologiens et des pasteurs ? Deux pistes au moins s’offrent
à nos yeux.
La première porte sur un constat douloureux : le mariage qui est
un très beau geste de confiance en l’autre et en l’avenir
n’est plus accessible aux pauvres gens en temps de crise économique
grave. Combien ont osé dire : « Eh bien ! Nous, on a bien
le droit de se marier ». Une des grandes questions à la fin
de ce travail porte sur la possibilité de proposer le mariage à
ceux qui ne pensent pas y avoir accès. Pour les chrétiens,
une grâce de souplesse du cœur et de solidité du lien
est attachée à la célébration sacramentelle.
Il y aurait quelque chose de choquant si l’Evangile qui est une
bonne nouvelle annoncée aux pauvres ne pouvait plus toucher leur
vie conjugale justement à cause de leur pauvreté. Si notre
loi sociologique de la dépendance du mariage à l’égard
du chômage est juste, est-il raisonnable de penser que l’on
peut lutter contre elle, même au nom de la foi ? Ou la foi peut-elle
avoir l’audace d’une telle proposition ? C’est ce que
nous croyons. Cela supposera tout un travail de recherche et de pratique
pastorale.
La seconde piste porte sur une remarque de Jean-Paul II dans Familiaris
consortio. « L’institution du mariage n’est pas une
ingérence indue de la société ou de l’autorité,
ni l’imposition extrinsèque d’une forme ; elle est
une exigence intérieure du pacte d’amour conjugal qui s’affirme
publiquement comme unique et exclusif pour que soit vécue ainsi
la pleine fidélité au dessein du Dieu créateur. »
(107) Le concept d’exigence
intérieure est à mettre en lien avec le concept d’injonction
de Jean-Claude Kaufmann. Nous avons là de quoi nourrir notre réflexion
théologique à propos de la conjugalité tant au niveau
personnel que social. Que devient la liberté dans un tel contexte
? Qu’en est-il de la dignité de l’homme lorsqu’il
consent à cette injonction, à cet appel intérieur
? Il en est de même pour le concept « d’habitude incorporée
». Comment l’anthropologie chrétienne peut-elle accueillir
un tel concept qui dit à la fois un habitus ou une disposition
acquise et un passage à l’acte ?
Question de pastorale du mariage pour les personnes les plus modestes
de notre société. Question d’anthropologie chrétienne
ou encore de nature humaine. Ce sont là deux chantiers que nous
ne résoudrons pas ici mais que ce travail a permis de mettre au
jour.
Pour aller plus loin, il semble que les recherches
pourraient être poursuivies dans deux directions.
La première consisterait à travailler au niveau d’une
enquête qualitative autour du même objet de notre étude,
l’évolution du taux de nuptialité. Un travail en profondeur
sur les discours à propos de la cohabitation et des regrets ou
des motifs de non-mariage permettrait sans doute de voir la pluralité
des justifications avancées, d’en faire une typologie plus
précise. Cela donnerait quelques indices pour mesurer aussi leur
importance relative. Nous pourrions faire aussi la part des choses entre
les discours des sociologues et le discours des gens concernés
eux-mêmes. A propos de l’institution familiale, il est plus
qu’important que ce ne soient pas quelques sociologues militants
qui fassent passer leurs propres vues dans l’interprétation
des données qui sont communes. Sans doute qu’un des enjeux
de la sociologie, comprise comme la science qui étudie les faits
sociaux non pas comme des choses (même complexes) mais comme des
parties d’un corps social vivant, est aussi d’écouter
les gens. L’effort de Jean-Claude Kaufmann nous a paru à
ce titre extrêmement intéressant.
La seconde direction est celle de l’élargissement de la recherche
au niveau international. Peut-être pourrait-on vérifier à
quel point l’équation crise économique – chômage
– bouleversements familiaux est une réalité que l’on
observe plus généralement dans le monde occidental et peut-être
dans des cultures très différentes ? Il y aurait probablement
là de quoi affiner une anthropologie fondamentale.
Faut-il un emploi pour se marier ? Aujourd’hui
certainement. Sans doute parce qu’il donne confiance en l’avenir.
Sans doute parce qu’un bon départ vaut mieux qu’un
départ précaire. Mais il me semble que lorsque nous préparons
sur les terrains des couples au mariage, il faut aussi leur permettre
de découvrir où se trouvent les réelles racines de
la vie conjugale. A trop survaloriser l’importance de l’emploi
on finit par oublier qu’un bon projet bien préparé,
une confiance forte dans la parole du conjoint, une aptitude au pardon
et au dialogue font plus au service du couple que des sécurités
qui dépendent, en fait, très peu du couple lui-même.
© Bruno Feillet
Notes
107. JEAN-PAUL
II, Familiaris consortio, Les tâches de la famille chrétienne,
N° 11, 1981.
ANNEXES
Annexe 1.
Pièces exigibles par l’officier d’état-civil
pour un mariage en mai 1998 :
1. Certificats médicaux prénuptiaux.
2. Actes de naissance ou de notoriété établis parle
juge d’instance du domicile.
3. Attestations de domicile et de célibat.
4. Pièce d’identité.
5. Consentement du père, de la mère, du conseil de famille.
6. Acte décès du conjoint précédent.
7. Acte de mariage portant mention du divorce.
8. Acte de naissance de l’enfant à légitimer.
9. Consentement du majeur à légitimer si changement de nom.
10. Liste des témoins du mariage.
11. Certificat de notaire si contrat de mariage.
12. Autorisation du Ministère des Armées.
Annexe 2.
Un mariage est invalide aux yeux de l’Eglise
catholique (canons 1083-1094) :
1. lorsque l’un des époux au moins est
trop jeune (16 ans accomplis pour l’homme et 14 ans accomplis pour
la femme),
2. Pour impuissance de l’homme ou de la femme.
3. Si l’un des deux époux est déjà marié.
4. Si l’un des deux époux n’est pas baptisé
(et qu’une dispense n’a pas été accordée).
5. Si l’un des deux époux est dans les ordres religieux ou
a reçu l’ordination aux ordres sacrés (diacre, prêtre,
évêque).
6. S’il y a eu rapt contre le gré de l’épouse.
7. Pour cause de meurtre du conjoint de la personne que l’on va
épouser afin de briser les liens d’un premier mariage par
le décès d’un des deux.
8. Pour consanguinité (ascendants directs, collatéraux au
second degré).
9. Pour cause d’honnêteté publique (scandale).
10. Pour cause de parenté légale issue de l’adoption.
Annexe 3
Les membres d’un groupe de partage du synode
(dont les membres se choisissaient comme ils le voulaient) avaient le
choix entre 9 pistes :
1. Accompagnement des jeunes.
2. Education des enfants
3. Entourage, proximité (dans les quartiers urbains, périurbains,
et dans les villages : pauvretés, difficultés, …)
4. Isolement, appartenance (Malades, handicapés, personnes âgées,
…)
5. Jeunes couples, jeunes parents
6. Liens entre générations (grands-parents, parents, enfants,
familles élargies)
7. Marginalisation, insertion (chômage, échec scolaire, précarités,
…)
8. Transmission de la foi
9. Vie de couple, vie de famille (construction, épreuves, confiance,
partage, …)
Une fois que le groupe a choisi une des pistes pour
sa rencontre, il doit répondre à chacune des six questions
à la fin du partage.
Les questions posées aux groupes de partage lors des premières
rencontres du Synode de Cambrai sont les suivantes :
1. Dans ce que vous vous êtes raconté, vous décrivez
la rencontre, l’événement le plus significatif, le
plus typique.
2. Vous choisissez deux ou trois points que vous trouvez important et
intéressant de communiquer pour le Synode.
3. Quels changements, quels progrès désirez-vous voir se
réaliser (en vous, dans la société, dans l’Eglise)
?
4. Pour cela, quelle(s) demande(s) formulez-vous ? A qui ?
5. Dans votre partage, qu’est-ce qui vous a le plus passionné,
étonné ? En quoi y avez-vous trouvé du plaisir ?
6. Votre groupe a-t-il envie de dire quelque chose d’autre surtout
si ça ne concerne pas la piste que vous avez travaillée
?
Index des graphes et des tableaux
Index des graphes
Graphe
1 : Nombre de mariages en France et nombre de mariages où les
deux conjoints ont été regroupés dans la catégorie
socio-professionnelle des personnes sans activités professionnelle.
Graphe
2 : Taux de divorces prononcés au regard des mariages célébrés
la même année.
Graphe
3 : Taux en % des mariages où hommes et femmes se sont déclarés
sans activité professionnelle.
Graphe
4 : Comparaison du taux de nuptialité avec le taux de chômage,
en France pendant la période 1975-1995.
Graphe
5 : Taux de nuptialité et de chômage entre 1960 et 1997.
Graphe
6 : Taux de nuptialité et taux de chômage 1960-1974.
Graphe
7 : Taux de nuptialité et taux de chômage 1987-1997.
Graphe
8 : Mariages civils et catholiques en France entre 1970 et 1997.
Graphe
9 : Taux de chômage pour Valenciennes, le Nord et la France
entre 1975 et 1995.
Graphe
10 : Taux de nuptialité pour Valenciennes, le Nord et la France
entre 1975 et 1995.
Graphe
11 : Courbe de régression linéaire entre les taux de
chômage et les taux de nuptialité pour la période
1960-1997.
Graphe
12 : Graphique des résidus pour la courbe de régression
linéaire entre les taux de chômage et les taux de nuptialité
pour la période 1960-1997.
Graphe
13 : Courbe de régression linéaire entre les taux de
chômage et les taux de nuptialité pour la période
1960-1974.
Graphe
14 : Graphique des résidus pour la courbe de régression
linéaire entre les taux de chômage et les taux de nuptialité
pour la période 1960-1974.
Graphe
15 :Courbe de régression linéaire entre les taux de
chômage et les taux de nuptialité pour la période
1975-1995.
Graphe
16 : Graphique des résidus pour la courbe de régression
linéaire entre les taux de chômage et les taux de nuptialité
pour la période 1975-1995.
Graphe
17 : Comparaison entre le taux de divortialité et le taux de
chômage entre 1975 et 1995.
Graphe
18 : Courbe de régression linéaire entre le taux de
chômage et le taux de divortialité pour la période
1975-1995.
Graphe
19 : Taux de naissance hors mariage et taux de mariage légitimant
au moins un enfant.
Index des tableaux
Tableau
1 : Répartition de sociologues français selon leur approche
de la désinstitutionalisation de la famille.
Tableau
2 : Répartition des mariages par catégories socioprofessionnelles
des époux en 1995.
Tableau
3 : Répartition des mariages par catégories socioprofessionnelles
des pères des époux en 1995.
Tableau
4 : Données au niveau national du taux de nuptialité
et du taux de chômage entre les années 1980 et 1994.
Tableau
5 : Différentes manières de faire des statistiques sur
les divorces en France.
BIBLIOGRAPHIE
Livres
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1980.
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• BURGUIERE André, KLAPISH-ZUBER Christiane, SEGALEN Martine
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médiévaux : Orient / Occident, Paris, Armand Colin, Livre
de poche N° 421, 1986.
• BURGUIERE André, KLAPISH-ZUBER Christiane, SEGALEN Martine
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© Bruno Feillet
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