A. CONTEXTE DE L’ENQUETE.
1. La décision au mariage :
un choix très complexe.
Il n’est pas très difficile de se convaincre
de la complexité d’une décision au mariage. Au niveau
psychologique, par exemple, les études ne manquent pas qui montrent
que l’on a pu chercher dans le conjoint des « objets »
que l’inconscient se garde bien de mettre en avant.
Denis Sonet (80) propose par exemple
la liste suivante :
• Le mariage – refuge.
• Le mariage – pure formalité.
• Le mariage – droit de propriété (où
l’un domine l’autre).
• Le mariage – façade pour remplacer l’amour.
• Le mariage – liste de mariage.
• Le mariage – sécurité financière.
• Le mariage – régulation de grossesse.
• Le mariage – pour faire comme tout le monde.
• …
Et l’on pourrait allonger la liste à volonté :
• Le mariage – alibi pour quitter ses parents.
• Le mariage – avec un malade pour réussir ce que ses
parents ont raté.
• Le mariage – béquille où l’autre pallie
un manque de maturité de ma part.
• Le mariage – anti-solitude.
• …
Il existe aussi des motivations de mariage qui relèvent
plus de critères sociologiques ou professionnels :
• Ouvrir un commerce ensemble.
• Rapprocher des terres.
• Pour accéder à telle ou telle profession (à
risque) qui ne prennent que des gens mariés (pour renforcer la
prudence des agents).
• Parce que l’on est du même milieu social.
• …
Comme on le voit, les ambiguïtés psychologiques
ne manquent pas. Nous ne voulons cependant pas dire que malgré
ces ambiguïtés il est impossible de bâtir une vie conjugale
où chacun reçoit l’autre comme un partenaire égal
dans la destinée du couple. Les échecs conjugaux sont cependant
parfois liés à des ambiguités que l’on a trop
vite ignoré.
Enfin, n’ignorons pas les motivations ordinaires
pour un mariage, très souvent mises en avant par les futurs conjoints
et qui sont indispensables à la solidité d’un couple
:
• Pour s’aimer.
• Pour avoir des enfants ensemble.
• Pour affronter la vie, ses joies et ses peines, ensemble.
• Pour vieillir ensemble.
• …
Tous ces éléments peuvent entrer dans
les motivations conscientes et inconscientes qui conduisent à prendre
la décision d’un mariage, et plus particulièrement
de célébrer le rite du mariage (81).
Nous souhaitons, quant à nous, repérer le poids du statut
professionnel dans une décision au mariage. Si l’on désire
se marier pour des fins diverses, conscientes et inconscientes, on peut
aussi se marier parce que un certain nombre de critères sont passés
au vert et qui rendent concrètement possible l’accès
au rite du mariage : âge minimum, maturité psychologique,
critères légaux et médicaux, l’argent pour
faire la fête, aptitude professionnelle, exercer un métier…
Nous voulons tout particulièrement essayer de peser le poids d’un
emploi effectif chez l’un au moins des conjoints pour célébrer
ce rite du mariage. La difficulté est d’en isoler l’influence
propre alors que nous avons montré l’extrême variété
des motivations qui conduisent à la décision d’un
mariage.
2. Comment isoler le facteur « statut professionnel
» dans les préalables à toute décision au mariage
?
Alors que l’on est incapable de mesurer le poids relatif des multiples
éléments entrant dans la décision d’un mariage,
il est en revanche probable, à titre d’hypothèse de
travail, que la brusque variation d’un seul de ces facteurs peut
être comprise comme la cause de la variation principale de l’ensemble
du système étudié. Ainsi la violence des crises économiques
tant au niveau national, régional que local que nous avons connues
depuis 1973 doit pouvoir nous aider à repérer assez précisément
l’influence du facteur que nous cherchons à isoler. C’est-à-dire
qu’il nous a semblé a priori possible que le niveau de chômage
était une manière de distinguer ceux qui avaient un statut
professionnel de ceux qui n’en avaient pas.
Nous avions pour hypothèse de travail que plus l’analyse
se ferait au niveau local et plus nous pourrions « piéger
» l’influence d’une crise économique sur le taux
de nuptialité. Du moins, c’est ce que nous pensions avant
de mener notre recherche. Le lecteur verra néanmoins que même
si les courbes statistiques du chômage et du mariage ne témoignent
pas de pics très nets au niveau local, elles restent éloquentes
pour notre sujet. Le niveau national, comme on le verra, s’avérera
tout à fait suffisant pour notre démonstration.
3. Justification du choix de la méthode
des statistiques
Nous avons choisi une approche statistique pour enquêter sur notre
sujet. La raison principale est notre refus méthodologique de nous
intéresser, dans cette étude, à l’aspect psychologique
de la décision au mariage. C’eût pu être une
démarche possible. Mais alors il aurait fallu procéder à
des enquêtes par interview et à des techniques d’entretiens
et d’analyses que nous ne maîtrisons pas. Par ailleurs, une
telle méthode suppose aussi du temps dont nous ne disposons pas
plus.
L’intérêt des statistiques est de porter sur les tendances
lourdes de la pratique de nos concitoyens. De plus comme notre étude
rassemble des données sur les décisions passées et
déjà enregistrées, l’enquête elle-même
ne peut influer sur le résultat brut, restant sauves les hypothèses
de départ et l’interprétation des données.
En revanche, dans une enquête par entretien, il aurait été
d’une part extrêmement difficile pour ne pas dire impossible
de « piéger » dans le discours des motivations passées
qui ne seraient pas relues par la situation du moment de l’enquête.
D’autre part, la présence même de l’enquêteur
peut elle-même influencer les enquêtés. L’ouvrage
de Jean-Claude Kaufmann sur la trame conjugale montre aussi combien l’interview
du conjoint seul ne donne pas le même résultat que lorsque
les deux conjoints sont interviewés ensemble.
Enfin, l’intérêt du choix de s’appuyer sur le
matériau des statistiques repose sur le fait qu’elles existent
déjà à l’état brut. Mais comme on le
verra, s’il existe ici ou là dans de nombreux articles des
allusions au rapport qui existe entre chômage et mariage, nous n’en
avons pas trouvé qui soit centré principalement sur cet
objet. C’est, nous l’espérons, l’intérêt
de notre travail que d’avoir essayé de le faire.
a. Fiabilité des données
Les sources statistiques auxquelles nous puisons proviennent essentiellement
des études INSEE au niveau national, de l’antenne régionale
de Lille de l’INSEE ainsi que du Bureau Régional du Travail
et de l’Emploi de Lille. Au niveau très local comme la ville
de Valenciennes ou la chambre de Commerce, soit ils ne possèdent
pas de données, soit celles qu’elles fournissent leur proviennent
des deux institutions précédemment citées.
Nous n’avons pas ici à mettre en doute la qualité
des données recueillies. L’INSEE et le BRTE (qui reçoit
d’ailleurs ses données en partie par l’INSEE) fournissent
un travail dont la qualité est reconnue internationalement.
Il reste qu’une simple observation des tableaux statistiques doit
garder le chercheur de toute tentation de croire qu’en les lisant
il saisit la réalité telle qu’elle fut. En effet,
comment comprendre qu’en 1990, année de recensement, le nombre
d’hommes mariés (12 773 296) soit supérieur de 170
208 unités par rapport au nombre de femmes mariées (12 603
088) ? Les hommes mariés seraient 1,3% plus nombreux que les femmes
mariées ? Cette anomalie se retrouve d’ailleurs quelle que
soit l’année consultée (82).
Le facteur humain est inévitable dans le domaine des enquêtes
(83).
Autre difficulté qui concerne notre sujet : le comptage des mariages.
L’INSEE a deux méthodes pour compter les mariages. Soit il
tient compte du domicile déclaré du futur couple (mariages
domiciliés), soit il tient compte du lieu d’enregistrement
ou de célébration du mariage. Si l’on comprend qu’au
niveau local les différents types de comptages puissent donner
lieu à des données différentes, au niveau national
la somme devrait être théoriquement identique puisque seule
la répartition diffère. Or, toujours pour l’année
du recensement de 1990, Le nombre de mariages comptés selon le
lieu s’élève à 287 099 et le nombre de mariages
domiciliés à 284 294 ce qui représente une marge
d’erreur d’à peine un pour cent. Il est difficile d’attribuer
la totalité des 2 805 unités manquantes à des mariages
domiciliés à l’étranger.
Autrement dit, les statistiques ne reflètent
jamais la réalité telle qu’elle fut, spécialement
en terme de démographie ou d’emploi car ces réalités
par leur nature même sont en perpétuel mouvement. Néanmoins,
l’intérêt des statistiques vaut, d’une part,
pour leur faible marge d’erreur et d’autre part surtout lorsqu’elles
sont prises sur des périodes significatives qui révèlent
alors des tendances de fond. Or, en ce qui concerne notre étude,
il s’agit justement de la recherche de l’existence d’une
loi (s’il y en a une) entre le chômage et le mariage. Et seule
une étude sur plusieurs décennies pouvait nous la fournir.
Voilà pourquoi la méthode statistique nous a paru
• fiable étant donné son faible taux d’erreur,
• pratique parce que le gros du travail a déjà été
fait par des gens compétents,
• opératoire par une collecte de données régulière
depuis plusieurs décennies.
b. Etendue de l’enquête
Sur quelle période fallait-il collecter les données ? Il
y a nécessairement une part d’arbitraire dans ce genre de
décision. D’une part parce qu’il faut une période
minimum pour percevoir, s’il y en a une, une loi de dépendance
du mariage à l’égard de l’emploi ou du chômage.
D’autre part parce qu’à l’inverse, trop de données
sur une période trop longue risqueraient de rendre impossible l’analyse.
Nous avions comme projet de traiter a priori une vingtaine d’années
: 1975-1995. Période assez longue, marquée par une crise
de l’emploi sévère en France et plus particulièrement
dans le Valenciennois, région dont je suis issu.
Il se trouve que la période la plus pertinente pour notre étude
concerne les années 1975-1995. Les raisons relèvent, si
j’ose dire, de l’histoire des statistiques nationales. Au
moment de notre étude, il n’y avait guère de statistiques
détaillées en démographie au-delà de 1996.
Un écart de deux ans sépare généralement la
collecte ou l’estimation des données démographique
de leur publication. Ensuite, l’INSEE a modifié la présentation
des données nationales quant au mariage à partir de 1975
en fournissant des données sur la situation socioprofessionnelle
des nouveaux époux (84). Cela
nous a permis entre autre de mesurer le taux de mariages entre époux
qui se déclarent l’un et l’autre « sans activité
professionnelle ».
La période 1975-1995 comporte trois recensements : 1975, 1982 et
1990. Comme chacun sait, c’est à partir de ces données
les plus fiables possibles (au sens où nous l’avons montré
plus haut) que sont calculés ou estimés les autres taux.
Ainsi le BRTE calculait le taux de chômage de l’arrondissement
de Valenciennes en 1977, 1978, …,1982 sur la base de la population
recensée en 1975. Ensuite, nous avons bénéficié
d’un travail récent de Liliane Lincot et Bruno Lutinier sur
les évolutions démographiques départementales et
régionales entre 1975 et 1994 en France (85).
Enfin, l’INSEE a publié des séries longues
(86) qui nous ont permis d’élargir
notre regard sur des données qui ont été homogénéisées
avec les critères du B.I.T. (Bureau International du Travail) par
exemple.
L’ensemble de ces informations collectées dans une pré-enquête
de faisabilité nous a décidé à cadrer notre
recherche sur la période 1975-1995.
c. Trois niveaux d’études
: local, départemental, national.
Il restait à déterminer, une fois la
période choisie, quelles données récolter exactement
et à quel niveau de précision démographique. Notre
choix s’est porté sur le niveau national bien sûr,
puisque c’est lui qui permettra de vérifier s’il existe
bien un lien fort entre chômage et mariage. Cependant nous avons
aussi choisi de collecter les données au niveau du département
du Nord et au niveau de la ville de Valenciennes.
La raison de cet effort pour un regard très local ne dépend
pas fondamentalement du fait que nous y habitons. L’intérêt
pour cette région est dû en particulier pour les crises économiques
majeures qu’il connaît depuis une petite trentaine d’année.
Nous craignions qu’au niveau national la loi des grands nombres
et des moyennes ne permette pas de dégager l’influence propre
du statut professionnel, et donc du chômage, parmi tous les autres
facteurs intervenant dans la décision effective de prendre une
date pour se marier devant le maire. Le niveau local, nous semblait, a
priori, plus opportun pour vérifier l’importance du facteur
emploi puisque facilement isolable spécialement lorsque de très
grosses entreprises avec un très nombreux personnel comme Usinor-Denain,
les Lainières de Roubaix ou l’industrie charbonnière
cessent toute activité. Si la courbe du taux de mariage au niveau
local montrait une brusque variation à côté d’une
brusque variation dans le même sens du taux de chômage, il
nous semblait que nous aurions démontré notre hypothèse
à savoir que le statut de l’emploi permet d’accéder
au statut matrimonial. L’inverse ne serait pas vrai. N. Herpin,
analysant l’enquête « Suivi des chômeurs 1986-1988
» de l’INSEE montre que dans leur grande majorité,
« une fois franchi le cap de sa formation, l’existence et
la vie du couple ne sont pas mis en cause par le chômage »(87).
Cette remarque, on le verra, est discutable.
En réalité, comme on le verra, les courbes ne se prêtent
pas, au niveau local du moins, à de telles analyses. Un détour
par des analyses sur la vie économique du Nord et du Valenciennois
montrera qu’il était vain d’espérer une vérification
si rapide.
d. Scientificité du travail
On reproche souvent aux sociologues d’avoir déjà la
réponse aux questions qu’ils se posent et que leurs enquêtes
n’ont d’autres buts que de les conforter dans leurs postulats.
Le lecteur jugera de la valeur du travail que nous présentons.
Nous espérons néanmoins que la précision de notre
hypothèse qui cherche à vérifier s’il existe
oui ou non une habitude socialement incorporée dans la société
française à savoir qu’on ne se marie que si l’un
des deux époux a un emploi ; la rigueur de la méthode ;
la qualité des sources ; la possibilité de vérifier
l’exactitude des données récoltées dans des
ouvrages de références ; le passage par une enquête
sur l’histoire économique du Nord et du Valenciennois, permettra
à ce lecteur de nous suivre jusque dans nos conclusions.
B. Mise en œuvre de l’enquête
1. Difficultés rencontrées
L’enquête sur le terrain des données statistiques s’est
avéré plus difficile que prévue. A notre grand étonnement,
il n’est guère possible de retrouver au niveau local la grande
variété de données que l’INSEE propose au niveau
national. Les seules données précises dépendent directement
des années de recensement (1975, 1982, 1990). Nous disposons de
ces données pour la démographie à tous les niveaux.
En revanche pour les années intermédiaires, c’est
à un véritable travail de fourmi qu’il a fallu nous
livrer pour collecter les informations. Une des limites atteintes a été
celle du porte-monnaie. L’INSEE demandant plus de 3 000,00 francs
pour fournir une vingtaine de tableaux statistiques. Il est regrettable
qu’une logique économique d’un service de l’état
français empêche d’effectuer une recherche de troisième
cycle à but non lucratif. C’est ainsi que nous n’avons
pu trouver les données du mariage concernant les tranches de population
les plus concernées. Par ailleurs, les données locales sur
le mariage de l’arrondissement ne sont pas qualifiées en
fonction du lieu ou du domicile. Seuls des recoupements permettent de
choisir par élimination de l’autre solution.
Une autre limite à laquelle nous avons été confronté
concerne l’hétérogénéité des
populations concernées par les études des démographes
et les études des fonctionnaires du ministère de l’emploi.
Le démographe s’intéresse à la commune, au
canton, à l’arrondissement, au département, à
la région, à la nation. A l’intérieur de chacun
de ces ensembles de population, il est capable de dire (au moins pour
les années de recensement) comment sont réparties les tranches
d’âges, dans quel type d’habitat, dans quelles couches
socioprofessionnelles, … La logique des enquêtes des ministères
chargés de l’emploi est tout autre. Les entreprises et leur
personnel ne relèvent pas des mêmes analyses. Le comptage
de l’emploi ne se fait plus nécessairement selon les ensembles
démographiques utilisés par les démographes mais
par bassin d’emploi qui peut être à cheval sur deux
arrondissements (ce qui est justement le cas pour Valenciennes). Dès
lors, la comparaison des courbes du mariage (qui relève des études
démographiques traditionnelles) et des courbes du chômage
(qui relèvent d’une autre logique) risquait d’être
sinon caduque, du moins entachée de faiblesses pour cause d’hétérogénéité
de populations concernées.
La collecte des données sur le taux de chômage a bénéficié
de la publication récente par l’INSEE de séries longues
dans le marché du travail (88).
Cela nous a permis d’étendre le domaine des recherches au
niveau national et régional à partir de données réactualisées
par rapport aux critères du Bureau International du Travail ; données
qui n’étaient pas accessibles dans le centre régional
de du travail et de l’emploi de Lille.
2. Présentation des résultats
Pour mémoire, nous rappelons que le taux de
mariage où les deux époux sont déclarés «
Sans activité professionnelle » (c’est-à-dire
n’ayant jamais exercé un travail rémunéré)
est extrêmement faible.
Graphe 3 : Taux en % des mariages où
hommes et femmes se sont déclarés sans activité professionnelle.

Sources : INSEE.
En terme de pourcentage, nous constatons un taux allant
de 1,74 à 2,65 % de mariages où les deux époux sont
déclarés SAP. Nous avons là un indice qui tendrait
à montrer que ne se marient que ceux qui ont un emploi ou qui ont
exercé un emploi (qui ont fait leur preuve professionnelle) et
qui sont au chômage au jour de leur célébration de
mariage. Pour l’INSEE, une personne ayant déjà exercé
un emploi, même si elle est au chômage, se trouve dans une
catégorie CSP déterminée (sauf si elle est retraitée).
Autrement dit, nous sommes dans l’incapacité avec ce tableau
de dire combien de chômeurs se marient ou pas car ils sont distribués
en fonction de leur expérience professionnelle sur l’ensemble
du tableau des catégories socio-professionnelles. Il reste que
nous avons là un indice à propos du lien entre mariage et
profession actualisée. (89)
(1) La période 1975-1995.
Notre méthode de travail a principalement consisté en la
comparaison des données sur le mariage et des données sur
le chômage.
Graphe 4 : Comparaison du taux de nuptialité
avec le taux de chômage, en France pendant la période 1975-1995.

Sources : INSEE.
Notons tout d’abord que le taux de mariage se
donne en ‰ et celui du chômage en %. Le graphe 4 est présenté
sur une double échelle afin de pouvoir montrer les deux courbes
ensemble.
Sur la période que nous avons choisie, 1975-1995, la courbe est
particulièrement éloquente. Cela en est même étonnant.
En effet, il est très clair que les deux courbes sont exactement
inverses. Lorsque le chômage monte le mariage baisse, lorsque le
chômage baisse le mariage remonte. Le plus manifeste, ce sont les
points d’inflexion (changement de sens de la courbe) qui se situent
la même année pour chacune des deux courbes : en 1987, 1990.
L’année 1994 est la seule année ou cela ne se vérifie
pas. Les échelles différentes ne sont en rien responsables
des points d’inflexion des courbes qui dépendent de données
totalement indépendantes quant à leurs sources.
Ce graphe 4, somme toute assez simple à obtenir,
est un argument de poids en faveur de notre hypothèse qui cherche
à vérifier l’influence du taux de chômage sur
le taux de mariages célébrés. La question est de
savoir si d’une part l’influence du chômage est directe
ou indirecte et d’autre part, est-il possible de mesurer cette influence
? Sans aller trop vite, pouvons-nous dire, toujours à titre d’hypothèse,
qu’il existerait une loi sociologique forte qui s’exprimerait
de la façon suivante : Plus le taux de chômage monte et plus
le taux de mariages célébrés baisse.
Il y a plusieurs pistes pour vérifier une telle
loi.
La première consiste à élargir l’enquête
en deçà et au-delà de la période de notre
étude.
Enfin, un effort de « mesure » de l’influence du chômage
sur le taux de mariage pourra être tenté. C’est-à-dire,
est-il possible de déterminer le poids relatif du chômage
par rapport à l’ensemble des autres facteurs (quels qu’ils
soient d’ailleurs) sur la chute du taux de mariage en France. La
méthode statistique de la régression linéaire sera
notre outil de prédilection.
Nous voulions aussi faire une enquête au niveau
très local pour vérifier l’influence sur le taux de
mariage de la crise économique liée aux fermetures de grandes
entreprises dans le Valenciennois. Nous verrons qu’en fait, ce travail
était impossible au niveau de la collecte des données statistiques
car il n’était pas possible d’attendre, même
au niveau théorique, les résultats escomptés. L’analyse
de cette piste erronée sera proposée à la fin des
résultats. Mais il restait la faculté de recueillir quelques
témoignages significatifs. Les expressions spontanées des
chrétiens du diocèse de Cambrai (4 arrondissements sud du
département du Nord) à l’occasion de leur synode fourniront
des indices à notre réflexion.
S’il ne nous était pas très facile
de descendre au niveau local, il était certainement intéressant
de regarder en aval et en amont de notre période de référence.
Elargir le champ de notre enquête nous a paru indispensable pour
avoir un regard plus critique. Le lecteur verra combien cette intuition
portera de fruits.
Nous avons réussi à obtenir des données sur une période
couvrant les quarante dernières années. Les publications
« séries longues » de l’INSEE sont arrivées
à point nommé pour nous permettre de faire ce travail. Les
données du taux de chômage ont été unifiées
selon les critères du Bureau International du Travail.
Pour analyser le graphe 5, il nous faudra le regarder à la fois
globalement mais aussi en détail.
Un premier regard d’ensemble montre que la loi que nous établissions
à titre d’hypothèse sur le premier graphe portant
sur la période 1975-1995 (l’évolution du taux de nuptialité
est inversement proportionnelle à l’évolution du taux
de chômage) ne peut être maintenue en l’état.
Trois périodes se dégagent :1960-1974 ; 1975-1995 et 1996-1997.
La période 1975-1995 ayant déjà été
regardée d’un peu près, nous allons surtout nous intéresser
aux deux autres.
Graphe 5 : Taux de nuptialité et de
chômage entre 1960 et 1997.

Sources : INSEE.
(2) La période 1960-1974
Le graphe 6 est particulièrement délicat à analyser.
Graphe 6 : Taux de nuptialité et taux
de chômage 1960-1974.

Sources : INSEE.
Du point de vue de l’histoire économique
de la France, nous sommes à la fin des « trente glorieuses
», à la fin du baby-boom, dans une période économique
de plein emploi. La crise du pétrole commence seulement à
partir de 1973 et surtout à partir de 1974.
Les deux courbes ne laissent pas apparaître
de rapport évident. Les points d’inflexion ne correspondent
pas toujours et lorsqu’une des deux courbes monte l’autre
ne baisse pas nécessairement. Bref ! sur cette période,
une période de plein emploi et de faible taux de chômage,
nous ne pouvons guère trouver, à première vue, de
loi entre le taux de nuptialité et le taux de chômage. La
loi que nous établissions précédemment, à
titre d’hypothèse (Plus le taux de chômage monte et
plus le taux de mariages célébrés baisse), ne peut
être tenue en l’état.
(3) La période 1996-1997
Afin de donner un peu de lisibilité à
la troisième période 1996-1997 période, nous avons
bâti notre graphe 7 sur une période de 10 ans : 1987-1997.
Graphe 7 : Taux de nuptialité et taux
de chômage 1987-1997.

Sources : INSEE.
Sur ce graphe, nous sommes bien dans le cas de figue
de notre hypothèse jusqu’en 1994. Les années 1996
et 1997 posent un gros problème à notre théorie.
En effet, nous assistons à une augmentation de 10% du taux de mariage
alors que le chômage monte encore un peu. 10% d’augmentation
en un an, c’est considérable !
Cette brusque variation relève d’un phénomène
qui n’a en fait rien à voir avec le taux de chômage
mais bien plutôt avec la fiscalité. En 1995, M. de Courson,
député, a fait passer un amendement qui a revalorisé
la fiscalité des ménages en faveur des couples mariés
et au dépend des concubins. Les analystes de cette situation attribuent
l’augmentation des 10% à la seule influence de cet amendement.
« Cette augmentation doit assurément être rapprochée
des dispositions de la loi de Finances pour 1996 modifiant les conditions
de calcul de l’impôt sur le revenu des personnes non-mariées
(célibataires, veuves et divorcées) ayant des enfants à
charge : aux termes de l’amendement de Courson, la demi-part supplémentaire
n’est plus accordée en cas de cohabitation, chacun des deux
membres du couple continuant d’être imposé séparément.
Dans ces conditions, les couples de cohabitants qui payent un impôt
direct significatif ont intérêt à se marier pour bénéficier,
l’année du mariage, de conditions favorables d’imposition,
calculée en trois parties, les deux cohabitants séparément
jusqu’au mariage, le couple après. Les années ultérieures
, l’imposition des cohabitants qui se marient leur est relativement
d’autant plus favorable (ou moins défavorable) que l’écart
de revenus entre les deux conjoints est plus grand. » (90)
L’année 1997 a confirmé « l’embellie »
de 1996 comme le prévoyait M. Louis Lévy : « Comme
le nombre de mariages supplémentaires de 1996 et de l’ordre
de 20 000, il existe certainement une "réserve" de couples
cohabitants incités à "régulariser "leur
union » (91). Ce qui montre
bien que dans la chute du taux de nuptialité, il n’y a pas
que des causes de chômage ou une chute des valeurs, il y aussi des
raisons fiscales.
Il pourrait y avoir une autre raison de stabilisation
de la courbe du taux de nuptialité. Elle serait due à la
diminution du taux de chômage des personnes qui peuvent se marier
et donc principalement des personnes de 20 à 35 ans. Globalement,
même si le chômage monte, on pourrait imaginer que le taux
de mariage remonte lui aussi, simplement parce que les variations du taux
de chômage ne se répartissent pas de manière homogène
dans toutes les tranches d’âges de la société
française. Mais c’est peu probable. En effet, cet accroissement
des mariages civils concerne surtout ceux qui payent des impôts
directs significatifs. Il concerne donc les ménages à revenus
élevés et non pas ceux qui sont dans la précarité
ou au chômage et sur qui l’amendement de Courson a eu une
moindre influence. Enfin, le taux de chômage est encore très
élevé et n’a pas baissé au cours de cette période.
Etant donné que la courbe du chômage
national que nous avons choisie intègre la totalité de la
population quelle que soit la tranche d’âge, il aurait pu
être intéressant de regarder plus spécialement ce
qu’il en était de notre hypothèse avec les tranches
d’âges plus jeunes et plus concernées par le mariage.
En fait, la vérification d’une telle option n’est pas
à notre portée car nous ne disposons que de statistiques
simples sur les taux de nuptialité et de chômage. En effet,
ainsi que nous l’avons mentionné plus haut, les départements
emploi-revenus et démographie-société de l’INSEE
ne travaillent pas avec les mêmes populations. D’une part,
ces populations ne sont pas comptées au niveau local sur les mêmes
secteurs géographiques ; d’autre part les tranches d’âges
qui sont étudiées ne se recouvrent pas non plus. Ce qui
fait que même au niveau national il est quasiment impossible d’affiner
une comparaison taux de chômage et taux de nuptialité par
tranches d’âges.
Ainsi le département démographie-société répartit
les personnes mariées dans l’année année après
année. On ne peut être plus précis. Et nous apprenons
par-là que l’âge où l’on se marie le plus
se trouve surtout entre 25 et 29 ans puis entre 30 et 34 ans. Mais lorsque
l’on s’intéresse aux chiffres donnés par le
département emploi-revenus les taux de chômage sont donnés
pour des tranches d’âges groupées : les 15-24 ans,
les 25-49 ans et les >49 ans. Le lecteur comprendra aisément
que les données ne peuvent être comparées sous peine
de tirer des conclusions tout à fait erronées.
Cette limite sur laquelle butte notre enquête montre aussi que les
enquêtes INSEE sont conduites en fonction d’intérêts
spécifiques et que les données sont collectées à
cet effet. A contrario, cela montre la pertinence de notre étude
qui fait l’effort de comparer des données que l’INSEE
ne rapprochent pas spontanément sinon il s’en serait donné
les moyens.
La comparaison avec les mariages catholiques peut être intéressante
à ce niveau.
Graphe 8 : Mariages civils et catholiques
en France entre 1970 et 1997.

Sources : INSEE et Conférence épiscopale
de France.
Les données provenant de l’épiscopat
français montrent que l’amendement de Courson n’a eu
aucune influence sur l’évolution des mariages catholiques.
Comme on le voit, la courbe poursuit son fléchissement, fidèlement
à notre théorie. Faut-il en déduire que les catholiques,
du moins ceux qui se marient à l’Eglise et qui ont des revenus
significatifs, n’ont pas renoncé à leur mariage pour
cause de fiscalité ? C’est possible.
Les statistiques révèlent ici dans le contraste des mariages
civils et des mariages catholiques que la décision de s’abstenir
du mariage civil peut se faire pour des raisons fiscales. Cela laisse
apparaître, parmi les ménages aisés non-catholiques-pratiquants,
la valeur importante de l’argent comme critère de décision
pour l’acquisition du statut matrimonial. Ce critère de l’argent
comme déterminant pour près de 50 000 personnes est très
instructif pour considérer les motivations d’une cohabitation,
en particulier dans les couches supérieures de la société.
Il n’y a pas que l’idéologie de l’amour sans
papier pour freiner un mariage !
Le niveau local n’est pas aussi intéressant
qu’on l’aurait cru.
Notre méthode de travail se proposait de comparer assez finement
les mêmes données ayant trait aux taux de nuptialité
et de chômage mais à une échelle géographique
très localisée. Or cet a priori relevait d’une double
naïveté.
La première concerne une incompatibilité des données
au niveau de la répartition géographique de la collecte.
Lorsque l’on parle de Valenciennes à propos du chômage,
il faut entendre bassin d’emploi de Valenciennes, qui est à
cheval sur les arrondissements de Douai et de Valenciennes. C’est
pourquoi il n’est pas pertinent de comparer cette courbe avec celle
du taux de mariage de la ville de Valenciennes.
La seconde porte sur une naïveté plus sérieuse. Nous
pensions qu’en nous intéressant à une région
où de grandes entreprises ont fermé, il serait possible
d’apercevoir aux côtés d’un accroissement brusque
du chômage une modification du taux de mariage. Etant donné
la violence du chômage (nombre et contraction dans le temps) ce
phénomène au niveau de l’emploi couvrirait de loin
tous les autres facteurs ayant trait à une décision de célébration
de mariage. Or il n’en est rien, on verra pourquoi.
En revanche, il est possible de présenter des
courbes de chômage et de mariage pour des secteurs géographiques
de plus en plus grands.
Graphe 9 : Taux de chômage
pour Valenciennes, le Nord et la France entre 1975 et 1995.

Sources : INSEE.
Ce graphe 9 nous montre que grosso modo, les courbes
de chômage au niveau de Valenciennes, du département du Nord
et au niveau national sont assez voisines pour ne pas dire parallèles.
Ce qui les différencie est que le taux de chômage est plus
élevé dans le Nord que pour la moyenne nationale et dans
le valenciennois que dans le Nord. Seule l’année 85 tranche
vraiment par rapport à la vie nationale. Mais ce léger mieux
n’a pas duré. En revanche la manifestation graphique des
fermetures des grandes entreprises n’apparaît pas.
Les études sur l’économie du Nord et du Valenciennois
montrent qu’en fait il y a deux raisons principales à cela
: d’une part une entreprise comme Usinor-Denain n’est pas
passée de 10 000 emplois à 0 du jour au lendemain. La réduction
des effectifs a été progressive. D’autre part à
chaque réduction d’effectifs, il y a eu des départs
volontaires, des mises à la retraite anticipées, des mutations,
des mesures sociales qui font que la suppression de X emplois ne s’est
pas traduite par un accroissement du même nombre X de chômeurs.
« La fermeture d’Usinor-Denain n’a entraîné
que très peu de licenciements : les ouvriers de 50 à 55
ans sont partis en dispense d’activité ; les plus jeunes
se sont vu offrir une prime de 50 000 francs pour quitter l’entreprise
volontairement ou ont été muté à Dunkerque
» (92). Bref ! on observe un
accroissement du taux de chômage, certes à un niveau plus
élevé, mais cependant au même rythme qu’en France
et que dans le Nord.
Pour les mariages (Cf. graphe 10), on trouve aussi
des courbes semblables mais avec des variations dans le même sens
plus accentuées lorsque l’on s’approche du niveau local.
Ceci pourrait laisser penser qu’en définitive, même
au niveau local, du point de vue statistique, les courbes du mariage et
du chômage évoluent en sens inverse et au même rythme.
Cependant, comme nous l’avons déjà dit, il faut rester
prudent du fait de la non homogénéité des données
collectées qui ne se font pas avec les mêmes populations.
Disons simplement que nous avons là un indice supplémentaire
pour affirmer qu’au niveau local on constate les mêmes évolutions
qu’au niveau national.
Graphe 10 : Taux de nuptialité pour
Valenciennes, le Nord et la France entre 1975 et 1995.

Sources : INSEE et Mairie de Valenciennes.
D’une certaine manière, plus on descend au niveau local et
plus les variations ont de l’amplitude. Le niveau national a tendance
à aplatir les courbes.
Ensuite, il faut bien se dire qu’en ce qui concerne le problème
qui nous intéresse, la fermeture des entreprises n’a pas
tellement mis au chômage des personnes qui cherchaient à
se marier mais des personnes déjà mariées. Ce n’est
pas à ce niveau que s’est jouée l’influence
sur le taux de mariage. En fait, la fermeture des entreprises a bouché
l’avenir professionnel à un grand nombre de jeunes dont l’avenir
ne se comprenait que dans la mine ou les hauts fourneaux. Parallèlement
à cette douloureuse réalité économique, la
situation démographique a accru le drame qui se jouait alors :
« La population active âgée de 45 à 59 ans,
susceptible de partir en retraite dans les quinze années suivantes
ne comptait en 1975 qu’un peu plus de 31 000 personnes ; alors que
la population susceptible d’arriver sur le marché du travail
pendant la même période était presque deux fois plus
nombreuse (52 000). En période de croissance économique
le défi aurait été déjà très
difficile à relever. Au moment où les entreprises locales
supprimaient des emplois par dizaines de milliers la tâche tenait
de l’impossible. » (93)
Ce sont ceux-là qui, ne trouvant pas de travail, ont retardé
leur mariage.
Cela se traduit par une chute plus rapide du taux
de nuptialité à Valenciennes que pour le nord et au niveau
national. Les soubresauts dus aux petits chiffres du nombre de mariage
pour la ville de Valenciennes (544 à 208) ne sont pas très
significatifs.
Ces remarques montrent qu’en définitive,
pour les études statistiques, c’est le niveau national qui
était le plus pertinent pour notre observation. C’est d’autant
plus intéressant que le niveau national montre des tendances lourdes
que le local ne peut expliquer à cause des épiphénomènes
locaux. Il est probable, étant donné que les courbes locales
tant pour le mariage que pour le chômage suivent la même évolution
que leur courbe nationale, que nous trouverions la même loi de dépendance
du taux de nuptialité à l’égard du taux de
chômage.
Il reste que nous avons pu avoir accès à des informations
au niveau local par le biais de témoignages divers. Nous y reviendrons
après le travail sur les statistiques car cette première
approche d’observation des courbes peut être affinée
en statistique de manière tout à fait intéressante
par le moyen de la régression linéaire.
C. TRAVAIL SUR LES STATISTIQUES
1. Intérêt de la régression
linéaire.
L’intérêt d’une telle méthode
est de donner des éléments fondés sur des lois mathématiques
pour permettre de déterminer s’il existe une relation approximativement
linéaire sous la forme d’une droite (y = ax + b) entre deux
types de données et d’estimer ensuite la qualité de
cette régression. Le terme d’estime est là pour dire
qu’en termes de statistiques, nous sommes toujours dans l’ordre
des probabilités.
Une régression simple, comme nous l’utiliserons ici, a en
général deux objectifs : d’une part de décrire
la relation qui existe entre deux types de données ; d’autre
part de prévoir ce qui va se passer à l’avenir, à
supposer que les conditions qui ont permis d’obtenir l’équation
de la droite de régression linéaire n’aient pas changé.
En ce qui nous concerne, la modification de la loi fiscale par l’amendement
de Courson est, à l’évidence, une modification du
contexte suffisamment conséquente pour rendre caduque la capacité
de prévision du taux de nuptialité de 1995 à 1996
sur la seule base de la description de la période 1975-1995.
2. Prudence nécessaire pour l’utilisation
d’une telle méthode.
Les familiers de l’analyse statistique rappellent toujours l’extrême
prudence avec laquelle il convient de manier la méthode d’analyse
statistique à partir de régression linéaire. Bien
des éléments peuvent être source d’erreurs et
partant ouvrir à des interprétations totalement erronées.
En premier lieu, Il est nécessaire de réfléchir préalablement
à la possibilité réelle d’une corrélation
entre les deux phénomènes que l’on observe, de réfléchir
aux mécanismes qui peuvent relier les variables étudiées.
Il s’agit de mettre en relation des données dont on peut
estimer qu’elles ont un rapport pertinent. Car on peut toujours
trouver des corrélations parfaites qui pourtant ne veulent rien
dire et dont on ne peut rien tirer. Ainsi, il est bien connu que 99,9%
des personnes qui se droguent ont bu du lait dans leur jeunesse, mais
le fait de boire du lait n’a jamais été compris comme
étant un facteur facilitant ou aggravant l’accroissement
de la population des drogués. En ce qui concerne notre travail,
nous avons pu montrer d’une part avec la méthode des CSP
qu’environ 2% de personnes n’ayant jamais eu d’activité
professionnelle se mariaient entre elles ; et d’autre part que la
relation entre le chômage et le mariage n’était sans
doute pas la même selon que le taux de chômage était
bas ou élevé. Il semble donc qu’en ce qui concerne
la dépendance de Y (le taux de nuptialité) à l’égard
de X (le taux de chômage), le plus difficile n’est pas tant
de dire qu’il existe une dépendance probable mais de savoir
à quel niveau de dépendance Y se trouve à l’égard
de X.
Il faut aussi toujours évaluer la fiabilité des données.
Dans notre cas, nous n’avons pas de raison sérieuse de douter
des données récoltées, fournies et calculées
par l’INSEE dont la réputation n’est plus à
faire. De plus l’indépendance des services travaillant sur
l’emploi d’une part et la population d’autre part nous
assure qu’il n’y a pas de contamination d’un type de
données sur un autre. Si une loi est découverte, elle doit
montrer une dépendance entre les types de données pour des
raisons sociologiques.
Ensuite, lors d’une régression linéaire simple, ce
ne sont pas les mathématiques qui diront quel est le type de donnée
qui dépend de l’autre. Une équation de droite n’a
pas de « bon sens ». En ce qui nous concerne, nous avons placé
en Y le taux de nuptialité dont nous cherchons à mesurer
la dépendance à l’égard de la variable X, le
taux de chômage. Le bon sens nous dit en effet que s’il y
a une forte corrélation entre les taux de nuptialité et
de chômage, ce n’est pas la variation du taux de nuptialité
qui fera varier le taux de chômage, mais bien l’inverse.
Cette remarque amène la dernière. Ce
n’est pas parce que l’on trouve une corrélation forte
entre deux types de données qu’elles sont nécessairement
dans une dépendance directe. Leur relation peut aussi s’exprimer
par un troisième type de données qui causerait les deux
premières. Ainsi, ce n’est pas parce que l’on a les
dents jaunes que l’on a plus de risques de faire une crise cardiaque
(même si la corrélation est bonne) mais bien le fait que
l’on fume beaucoup qui donne à la fois les dents jaunes et
le risque cardiaque. Il s’agit donc de ne pas confondre les causes
et les conséquences. Deux conséquences d’une même
cause sont nécessairement très corrélées mais
ne disent rien de l’action de l’une sur l’autre. Lorsque
nous aurons établi le taux de corrélation entre le taux
de nuptialité et le taux de chômage, il nous faudra aussi
réfléchir sur la nature de cette corrélation. C’est
toute la question de l’interprétation.
3. Comment lire les résultats
?
Les chiffres et les courbes, chacun le sait, ne parlent pas d’eux-mêmes.
Il s’agit de les « faire parler » avec le plus de prudence
nécessaire, non pas en fonction d’une thèse que l’on
voudrait forcer mais avec des règles d’interprétation
que la communauté scientifique s’est donnée. Il s’agit
des indicateurs mathématiques et des règles d’analyse
pour les courbes.
Les indicateurs mathématiques
Ils sont très nombreux. Ceux qui nous intéressent sont les
suivants :
• Le coefficient de détermination (noté R²).
Plus ce coefficient est élevé, plus le modèle retenu
( par exemple le modèle de la droite) explique la dispersion observée
sur Y. Une dispersion des points se caractérise par une baisse
de R².
• Le coefficient de corrélation (noté R).
Il est égal à la racine carrée de R². Comme
R² est toujours compris entre 0 et 1 on choisit souvent de présenter
le coefficient de corrélation qui est toujours plus grand que le
coefficient de détermination. Le signe du coefficient de corrélation
est le même que celui de la pente de la droite de régression
linéaire. Ce signe est fondamental car c’est lui qui détermine
la positivité (variation dans le même sens) ou la négativité
(variation en sens contraire) de la corrélation quand celle-ci
est significative.
• Le nombre de points pris en compte dans la régression.
On ne peut faire de régression avec un nombre de point inférieur
à 5. Il est assez évident que plus le nombre de points n
sera élevé et plus le coefficient de corrélation
pourra être petit pour obtenir le même p. (voir définition
plus bas).
• L’équation de la droite. Dans l’équation
Y = aX + b, c’est Y qui dépend de X ; a est la pente de la
droite. Si a est positif, les données évoluent dans le même
sens (Plus X augmente et plus Y augmente) ; si a est négatif elles
évoluent en sens contraire (plus X augmente et plus Y diminue).
b est le point à l’origine (valeur de Y pour X = 0).
• La valeur de p. p est la probabilité que la corrélation
établie est fausse, c’est-à-dire que plus p est grand
et plus il est possible que la corrélation entre X et Y soit dû
au hasard. La valeur maximale de p en deçà de laquelle les
scientifiques estiment que l’on peut se fier aux résultats
dépend de la science dans laquelle on évolue. Ainsi en médecine,
on valide des recherches lorsque p < 0,05, dans certaines recherches
en chimie on se contente de p < 0,5. Le calcul de p dépend de
R/n.
Le jugement graphique.
L’interprétation des indicateurs mathématiques doit
être impérativement complétée par un jugement
graphique à partir du nuage de points constitué par la régression.
C’est le premier indice de confirmation de l’existence ou
non d’une corrélation. Le jugement graphique est ce qui permet
de ne pas se contenter des indicateurs mathématiques qui ne peuvent
toujours rendre compte de tout, pour des raisons de moyenne, de tendance,
d’erreurs de récolte de données, de dispersion non
aléatoire (régularité de comportement) ou de point
excentré. Chacun de ces éléments peut modifier, parfois
très significativement, la pertinence de l’interprétation.
C’est à partir de ce nuage de points que l’on peut
choisir un autre modèle que la régression linéaire
pour chercher s’il existe une dépendance entre X et Y. Cette
dépendance peut être logarithmique, parabolique, …
Dans le cas d’une régression linéaire simple, on présente
habituellement un deuxième graphique : celui des résidus
standardisés qui présente l’écart standardisé
de chaque point à la droite de régression. Les points extérieurs
à l’intervalle [-2, +2] font généralement l’objet
de suspicion.
4. Analyse des résultats.
Pour des commodités de présentation, nous allons présenter
les régressions linéaires à partir de la période
la plus large afin de nous recentrer progressivement sur la période
que nous avons choisie d’étudier.
Période 1960-1997.
Graphe 11 : Courbe de régression linéaire
entre les taux de chômage et les taux de nuptialité pour
la période 1960-1997.

L’équation de la droite : Y = - 0,28
X + 7,910
| Count: |
R: |
R-squared: |
Adj. R-squared: |
RMS Residual: |
| 38 |
,937 |
,879 |
,875 |
1,401 |
| |
Analysis of Variance Table
| Source |
DF: |
Sum Squares: |
Mean Square: |
F-test: |
| REGRESSION |
1 |
510,95 |
510,95 |
260,323 |
| RESIDUAL |
36 |
70,659 |
1,963 |
p = ,0001 |
| TOTAL |
37 |
581,609 |
|
|
| |
Le jugement graphique montre que sur le nuage de point,
on peut repérer deux ensembles de points très nets. Il y
a celui qui rassemble les points pour X < 3. Et l’autre nuage
pour X >3.
Graphe 12 : Graphique
des résidus pour la courbe de régression linéaire
entre les taux de chômage et les taux de nuptialité pour
la période 1960-1997.

L’observation des résidus confirme cette
première approche de deux groupes.
Notons que l’amplitude des résidus standardisés [-
1 ; + 1] est d’une certaine hauteur qui n’est pas répartie
de manière homogène sur toute la courbe. En termes de statistique,
on dit que l’hypothèse d’homoscédasticité
n’est pas vérifiée. Cela confirme de manière
plus facile sans doute, notre intuition d’analyser notre travail
en deux sous-ensembles.
Nous allons donc affiner notre travail d’analyse en divisant l’ajustement
linéaire sur deux périodes principales : 1960-1974 et 1975-1995.
La période 1960-1974.
Graphe 13 : Courbe de
régression linéaire entre les taux de chômage et les
taux de nuptialité pour la période 1960-1974.

L’équation de la droite est : Y = 0,52
X + 6,244
| Count: |
R: |
R-squared: |
Adj. R-squared: |
RMS Residual: |
| 15 |
,801 |
,641 |
,614 |
,398 |
| |
Analysis of Variance Table
| Source |
DF: |
Sum Squares: |
Mean Square: |
F-test: |
| REGRESSION |
1 |
3,688 |
3,688 |
23,256 |
| RESIDUAL |
13 |
2,062 |
,159 |
p = ,0003 |
| TOTAL |
14 |
5,749 |
|
|
| |
Si l’on trouve bien l’équation
d’une droite avec un p remarquable, il reste que R, le coefficient
de corrélation est assez faible malgré l’effort fait
pour honorer la spécificité des données. Cela ne
va pas dire, bien sûr, qu’il n’y a aucune relation entre
les taux de chômage et de nuptialité lorsque X < 3,0 %,
mais cette dépendance de Y à l’égard de X est
nettement moins sensible que pour la période suivante puisque R
= 0,8.
Graphe 14 : Graphique des résidus
pour la courbe de régression linéaire entre les taux de
chômage et les taux de nuptialité pour la période
1960-1974.

Le graphe 14 des résidus montre que l’amplitude
des résidus standardisés [- 0,6 ; + 0,4] est plus faible
et plus homogène que pour la régression qui prenait en compte
la période 1960-1997. Ceci confirme donc la justesse de notre premier
jugement graphique de répartir en deux groupes les données.
Il faut noter principalement que pour cette période
de faible chômage, nous avons une droite de signe opposé
à la première. Ici, chômage et nuptialité évoluent
dans le même sens. Ce qui laisserait entendre que plus le taux chômage
monte et plus le taux de nuptialité croit. Cette remarque est à
l’évidence contradictoire avec la loi que nous essayons de
découvrir qui veut que les taux évoluent en sens contraire.
Il faut ici affirmer qu’entre la première période
(60-74) et la seconde (75-95) nous assistons à un double changement
dans le taux de chômage : d’une part, alors qu’il était
relativement stable oscillant entre 1,20 et 2,80 %, il se met à
croître durablement et d’autre part, il franchit un seuil
de 3%. Sans doute ne faut-il pas se crisper sur le seuil de 3% en particulier,
mais qu’il y ait un effet de seuil d’une part et un phénomène
de durée d’autre part est certainement important pour expliquer
la chute du taux de nuptialité. Peut-être pourrions-nous
dire que tant que le taux de chômage est bas, son influence sur
le taux de nuptialité est faible et difficilement mesurable. Mais
lorsqu’il devient important et durable, alors il prendrait une prépondérance
parmi tous les facteurs de décision au mariage qui rentrent en
ligne de compte.
Avec prudence et par honnêteté, notons tout de même
que la chute du taux de nuptialité a précédé
de deux ans l’accroissement du taux de chômage. A quoi est
due la chute du taux de nuptialité entre 72 et 74 ? C’est
bien difficile à dire à la seule observation du graphique
général. Cependant, on peut noter que dans la période
60-74, il existe aussi des chutes de deux ans quoique moins prononcées
en 60-62 et 64-66. Et ce n’est peut-être pas parce que la
chute est continue entre 72 et 87 que les causes de celle-ci sont les
mêmes du début à la fin.
La période 1975-1995.
Graphe 15 :Courbe de
régression linéaire entre les taux de chômage et les
taux de nuptialité pour la période 1975-1995.

La droite a pour équation : Y = - 0,38 X +
8,675
| |
| Count: |
R: |
R-squared: |
Adj. R-squared: |
RMS Residual: |
| 21 |
,988 |
,976 |
,975 |
,395 |
| |
Analysis of Variance Table
| Source |
DF: |
Sum Squares: |
Mean Square: |
F-test: |
| REGRESSION |
1 |
119,814 |
119,814 |
769,505 |
| RESIDUAL |
19 |
2,958 |
,156 |
p = ,0001 |
| TOTAL |
20 |
122,772 |
|
|
| |
Chacun constatera, que la régression s’approche
de la perfection avec R = 0,988 et p = 0,0001, ce qui est exceptionnel.
Graphe 16 : Graphique
des résidus pour la courbe de régression linéaire
entre les taux de chômage et les taux de nuptialité pour
la période 1975-1995.

Le graphique des résidus est d’une amplitude
[- 0,4 ; + 0,4] encore moindre que pour les deux premières régressions.
Ceci confirme bien la pertinence du choix que nous avons fait de ne pas
considérer les deux périodes que nous avons distinguées
comme relevant d’une même approche.
Le taux de chômage en période de crise
ne peut, cependant, expliquer la totalité de la chute du taux de
nuptialité. En effet, à taux de chômage égal,
il y a une chute du taux de nuptialité que l’on peut mesurer.
Ou plutôt, ce que l’on peut mesurer, c’est le poids
relatif de l’influence du chômage par rapport à tous
les autres facteurs (connus : fiscalité, valeurs, … et inconnus)
qui font que l’on ne se marie pas. Il suffit de comparer le taux
de nuptialité pour un même taux de chômage à
quelques années d’écart. Notre courbe le permet.
Tableau 4 : Données au niveau national
du taux de nuptialité et du taux de chômage entre les années
1980 et 1994.
| |
80 |
81 |
82 |
83 |
84 |
85 |
86 |
87 |
88 |
89 |
90 |
91 |
92 |
93 |
94 |
| Taux de Nuptialité |
6,2 |
5,8 |
5,7 |
5,5 |
5,1 |
4,9 |
4,8 |
4,8 |
4,8 |
5,0 |
5,1 |
4,9 |
4,7 |
4,4 |
4,4 |
| Taux de Chômage |
6,4 |
7,4 |
8,1 |
8,4 |
9,8 |
10,2 |
10,4 |
10,5 |
10,0 |
9,4 |
8,9 |
9,4 |
10,3 |
11,6 |
12,3 |
| |
Sources : INSEE.
Du point de vue du taux de nuptialité : Il
est identique en 84 et 90 à 5,1‰. Mais entre les deux le
taux de chômage a perdu 0,9 %. Si notre loi était absolue,
nous aurions dû trouver le même taux de chômage dans
les deux cas.
Il est cependant plus intéressant de prendre le point de vue du
même niveau de chômage à plusieurs années d’écart.
Entre les années 83-84 et l’année 90, le taux de nuptialité
a perdu 0,3 points environ soit un écart de 5,5% en sept ans. Ce
qui prouve, s’il était encore nécessaire, de l’influence
importante mais non exclusive du facteur chômage en pleine crise
de l’emploi sur le taux de nuptialité.
Autrement dit, dans un contexte économique aussi rude qu’est
le nôtre, le chômage des jeunes pèse largement pour
90% de la chute de la courbe de nuptialité.
Conclusion
Les études statistiques ne peuvent bien sûr pas tout donner.
Les limites liées à la collecte des données en sont
une des causes principales. Elles permettent en revanche de mieux poser
les questions que nous nous posons quant à la dépendance
du taux de nuptialité à l’égard du taux de
chômage.
Désormais, nous pouvons clairement établir que si elle existe,
de manière directe ou indirecte, elle n’est visible qu’en
cas de chômage élevé et durable. Par ailleurs pour
prédominant que soit ce facteur, il n’est pas exclusif d’autres.
Enfin, mettre à jour une loi, ce n’est pas pour autant en
donner le sens. Ce sera l’objet de notre travail d’interprétation.
Avant cela nous avons à nous intéresser aux témoignages
du terrain. Ils fournissent un éclairage qui n’a rien à
voir avec les statistiques au sens quantitatif du terme mais qui montrent
qu’il existe aussi des discours qui tentent de rendre compte du
choix du concubinage pour d’autres raisons que l’idéologie
de l’amour sans papier.
D. LES TEMOIGNAGES DU TERRAIN
Il était très difficile de monter une enquête qualitative
sur le terrain. Le temps et la compétence manquaient. Néanmoins,
à l’écho de mon travail, des confrères prêtres
m’ont donné leur témoignage à propos de la
question qui nous intéresse. Par ailleurs, notre diocèse
étant en Synode, il y a eu 41 groupes de partages qui se sont saisi
de la question portant sur la vie de couple et la vie de famille. Cela
m’a permis de récolter quelques informations « spontanées
».
1. Les témoignages des prêtres.
Le témoignage du curé de Fourmies : « Quelques couples
précaires (moins de 5 sur l’année) sont venus à
l’église célébrer un mariage alors qu’ils
n’avaient pas de travail et vraiment peu d’argent pour faire
la fête. Ils sont venus en disant : "Et bien nous, on a bien
le droit de se marier !" ». L’expression était
commentée et interprétée de la façon suivante.
Ces personnes avaient fait le tour de leur impossibilité à
trouver du travail, en avait fait le deuil en quelque sorte, et s’étaient
décidées finalement à célébrer leur
mariage comme un droit, comme une revendication de dignité.
Le témoignage du curé de Lecelles :
« Je croise dans la rue du village le couple untel qui était
au chômage depuis fort longtemps. Ils m’annoncent leur joie
d’avoir trouvé du travail. Je leur demande alors s’ils
vont se marier mais ils répondent que non parce qu’ils n’ont
pas les sous pour faire la fête ».
Le témoignage d’un confrère de
Nantes : « Dans ma paroisse un couple a annulé son mariage
parce que le monsieur venait d’être mis au chômage »
Une expérience personnelle en février
1999 : Mon curé me demande de préparer le mariage de T.
et S. qui ont décidé de se marier à l’église.
T. est ouvrier agricole. S. a un emploi Contrat Emploi Solidarité.
Au premier contact téléphonique, T. m’annonce que
finalement il ne fera pas le mariage à l’Eglise parce qu’ils
n’ont pas les sous pour payer la messe (800,00 francs). Quand ils
ont su qu’ils pouvaient donner ce qu’ils pouvaient et que
« le prix » n’étaient pas une condition fondamentale
du mariage, ils sont revenus sur leur décision. Le mariage fut
célébré le 10 juillet 1999.
2. Des échos du Synode de Cambrai.
Pour les chrétiens, le Synode (temps de réflexion et de
prière pour mieux faire route ensemble vers le Royaume de Dieu)
est l’occasion dans une période de deux à trois ans,
de se mettre à l’écoute de Dieu à travers sa
Parole mais aussi à travers la parole de tous les chrétiens
du diocèse. C’est ainsi que le synode essaye de donner le
plus possible la parole au plus grand nombre de personnes.
On trouvera en Annexe 3 les différentes pistes qui étaient
proposées à la réflexion et les 6 questions qui permettaient
d’approfondir chacune d’entre elles. L’une d’entre
elles s’intitulait : Vie de couple, vie de famille et avait pour
sous-titre Construction, épreuves, confiance, partage.
41 groupes de 7 à 8 personnes ont fait le choix de cette piste.
3 sont intervenus sur le sujet qui nous intéresse alors qu’aucune
question n’induisait directement ou indirectement ce type d’intervention.
Voici leurs expressions.
Groupe 42 RMAV-AN.
En réponse à la question 1 : « Un couple qui vit en
concubinage dont la jeune femme se prépare au baptême doit
reculer la date de son mariage faute de moyens financiers. »
En réponse à la question 2 : « Désir de mariage
contrarié par manque d’argent, manque de situation (étudiant),
manque de travail (chômage) donc concubinage. »
Groupe 343 RMJV-CR.
En réponse à la question 4 : « Revoir le coût
des cérémonies religieuses (mariage, baptême, funérailles).
Le prix peut fermer la porte de l’église à des jeunes
qui souhaitent prendre un engagement envers Dieu. »
Une lettre individuelle d’une étudiante.
« Autre question soulevée : Les finances. 800,00 francs la
cérémonie, c’est abuser ! Et comment font les jeunes
qui n’en ont pas les moyens ? Les parents ne sont pas toujours derrière.
Et puis, certains couples choisissent la bénédiction nuptiale
pensant qu’elle coûterait moins cher. Et bien non !
Pourquoi ne pas étudier le prix de la messe de mariage (et les
autres) en fonction des revenus disponibles du jeune couple ? Nous croyons
qu’ainsi plus de jeunes s’uniraient à l’Eglise,
pourraient retrouver la foi et débuter une nouvelle vie ».
Bien sûr il serait toujours possible de trouver
des témoignages allant en sens inverse : « On n’a pas
besoin de papier pour s’aimer, … ». Mais ici, il ne
s’agit pas de comparer des quantités, mais d’essayer
d’analyser la qualité des propos.
Première remarque :
Les témoignages vont dans deux directions :
D’une part on reproche la cherté des cérémonies
ou des fêtes (avec un certain ton de révolte). D’autre
part, il est attesté que le chômage est un frein au mariage
et qu’avec le manque d’argent qui lui est associé (sans
dire s’il en est la conséquence et en définitive la
cause unique) cela conduit au concubinage. La mise au chômage peut
aussi empêcher un mariage.
Deuxième remarque :
Le témoignage du curé de Fourmies est
particulièrement intéressant pour son originalité.
Ici, malgré le manque d’argent et une précarité
durable, des couples se sont décidés à un mariage,
et qui plus est un mariage religieux.
Les témoignages sont trop brefs pour
aller beaucoup plus loin que ces simples observations mais ils attestent
qu’ils existent des discours qui ne sont pas ceux du libéralisme
et de la chute des valeurs à l’égard du mariage. Oser
dire « on a bien le droit de se marier » malgré toute
la précarité d’une vie suppose une certaine audace
non seulement pour se marier comme pour tous les couples mais aussi pour
se marier sans le sou, et sans doute avec une fête réduite
à sa plus simple expression. Qu’ont-ils réussi à
dépasser ou à intégrer pour prendre cette décision
? Nous n’avons pas la réponse à cette question, mais
la seule possibilité de ce geste nous montre que dans les impasses
les plus lourdes certains ont trouvé un passage. Que ce soit dans
la vie civile ou à l’église pour ceux qui partagent
la foi chrétienne, cela doit nourrir la réflexion. En particulier
est-il possible, d’ouvrir l’imaginaire des couples précaires
en leur proposant le mariage ?
© Bruno Feillet
Notes
80. Denis
SONET, Réussir notre couple, Droguet et Ardant, Limoges, 1987,
p. 137.
81. Cf. Martine SEGALEN, Rites et
rituels contemporains, Paris, Nathan université, Sciences sociales
128, 1998, p. 92-121.
82. Fabienne DAGUET, Un siècle
de démographie française 1901-1993, INSEE, Démographie-Société,
N° 434-435, 1995.
83. L’INSEE donne elle-même
les raisons de cette hésitation: “Les personnes recensées
doivent indiquer leur “état matrimonial légal”
: célibataire, marié(e), ou remarié(e), veuf(ve)
ou divorcé(e). Les réponses peuvent présenter dans
certaines situations des différences avec la situation légale
de la personne, par exemple : une personne vivant séparée
de son conjoint mais non encore divorcée et donc légalement
mariée aura pu hésiter entre les réponses célibataire,
mariée ou divorcée”.
84. Cf. les tableaux 24 et 25 publiés
chaque année in INSEE RESULTATS pour le domaine Démographie-Société.
85. Liliane LINCOT et Bruno LUTINIER,
Les évolutions démographiques départementales et
régionales entre 1975 et 1994, INSEE, Démographie-Société,
N° 600-601,1998.
86. BORDES Marie-Madeleine et GONZALES-DEMICHEL
Christine, « Marché du travail. Série longues »,
in INSEE-RESULTATS N° 610-611, Emploi-Revenus, N° 138-138, Juin
1998.
87. N. HERPIN, « La famille
à l’épreuve du chômage », in Economie
et statistique, N° 235, 1990, p. 34.
88. BORDES Marie-Madeleine et GONZALES-DEMICHEL
Christine, « Marché du travail. Série longues »,
in INSEE-RESULTATS N° 610-611, Emploi-Revenus, N° 138-138, Juin
1998.
89. Profession actualisée comme
on parle de statut actualisé par opposition à un statut
latent.
90. Michel Louis LEVY, « La
population de la France en 1996 », in Population et sociétés,
Mars 1997, N° 322, p. 2.
91. Michel Louis LEVY, « La
population de la France en 1996 » in Population et sociétés,
N° 322, Mars 1997, p. 2
92. Philippe SUBRA, Le temps d’une
conversion : le Valenciennois (1965-1995), Saint Denis, Presses Universitaires
de Vincennes, 1996, p. 32.
93. Philippe SUBRA, Le temps d’une
conversion : le Valenciennois (1965-1995), Saint Denis, Presses Universitaires
de Vincennes, 1996, p. 32.
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