Rappelons que notre travail prend sa source dans un double constat : d’une
part en face de la constatation unanime de la chute du taux de nuptialité
nous avons constaté l’existence d’un discours justifiant
cette chute par une chute des valeurs ; d’autre part le terrain
de notre expérience pastorale nous confrontait à des couples
responsables pour qui le mariage s’avérait inaccessible pour
cause de précarité sociale.
La recherche théorique a montré que parmi les sociologies
existantes en France, celle de Jean-Claude Kaufmann nous fournissait la
possibilité de bâtir un concept d’habitude socialement
incorporée ainsi que nous l’avons montré.
L’enquête a montré quant à elle qu’il
existait bien tant au niveau statistique qu’au niveau des discours
un lien profond entre l’expérience durable du chômage
et le choix de prendre une date à la mairie pour se marier. L’enquête
statistique a aussi révélé que la dépendance
du taux de nuptialité à l’égard du taux de
chômage apparaissait très forte (sans pour autant être
exclusive) lorsque le taux de chômage est fort et durable, lorsque
la crise économique bat son plein. La comparaison entre les périodes
1960-1974 et 1975-1995, a montré, en effet, que c’est uniquement
sur notre période de référence concomitante à
la crise économique que la corrélation est visible.
Une chose est de mettre à jour une loi sociologique, une autre
est d’en fournir une interprétation pertinente. En effet,
il y a toujours un risque de confondre la cause d’un phénomène
et son explication. « Comme l’a montré Raymond Boudon,
l’erreur n’est pas tant d’avoir cherché systématiquement
à établir des lois, même s’il n’est pas
une seule loi dans les sciences sociales qui puisse se prévaloir
d’une validité universelle, mais d’avoir suggéré
que ces lois pouvaient être considérées comme des
explications » (94).
Les statisticiens ont une règle de prudence dans l’interprétation
des corrélations : avant d’affirmer qu’un type de données
dépend d’un autre, lorsqu’ils sont bien corrélés,
il faut s’assurer aussi que les deux types de données ne
dépendent pas l’un et l’autre d’un troisième
facteur qui les feraient bouger simultanément. Le fait qu’il
y ait pour la période 1975-1995 une corrélation extrêmement
forte peut éventuellement suggérer l’existence d’un
troisième facteur. Auquel cas, c’est ce troisième
facteur qu’il faut trouver.
En prenant un peu de recul par rapport à notre travail, nous verrons
que les indicateurs sociaux ne tirent pas tous dans le même sens.
A. LA CRISE ECONOMIQUE AJOUTE DE LA FRAGILITE AUX COUPLES.
La crise économique qui a été induite dans les pays
occidentaux par la première puis la seconde crise du pétrole
peut certainement expliquer l’accroissement du taux de chômage.
Dans le même temps elle peut contribuer à diminuer la lisibilité
de l’avenir, à perdre une certaine confiance en l’avenir,
à insécuriser la population en générale et
les couples en particulier. A côté de l’expérience
du chômage, les couples font aussi la douloureuse expérience
du divorce. Voyons ce qu’il en est plus précisément.
1. Le divorce
Depuis 1975, la France a vu le nombre de divorces plus que doubler. Le
choix des statistiques dans ce domaine étant très «
politique », nous présentons un tableau qui donne différentes
approches d’une même réalité.
Tableau 5 : Différentes manières
de faire des statistiques sur les divorces en France.
| |
A |
B |
C |
D |
E |
F |
G |
H |
| |
Nombre de femmes mariées |
Nombre de mariages célébrés dans l’année |
Nombre de divorces prononcés dans l’année |
Nombre
total de femmes divorcées
en France métropo-litaine |
Nombre de mariage incluant
une femme divorcée
et
pourcen-tage par rapport au nombre
de mariages |
Taux de divorce calculé
en comparant le nombre de femmes ayant eu un
divorce prononcé dans l’année avec le nombre
de femmes mariées |
Taux de divorce calculé
en comparant le
nombre total
des
femmes ayant le statut légal de divorcée avec le nombre
total de femmes mariées |
Taux de divorce calculé
en comparant le nombre de divorces prononcés avec le nombre
de mariage célébrés dans la même
année |
| 1975 |
12 510 000 |
387 379 |
55 612 |
558 086 |
25 952
soit
6.7% |
0.44% (C/A) |
4.5%
(D/A) |
14.4% (C/B) |
| 1996 |
12 288 000 |
280 072 |
117 382 |
1 639 887 |
45 399
soit
16.2% |
0.96% (C/A) |
13.1% (D/A) |
41.9% (C/B) |
| Evolu tion |
Légèrement baissé. |
Diminué d’un bon quart |
Doublé sur 22 ans |
Triplé
sur 22
ans |
Un peu
plus que doublé
sur 22
ans. |
Un peu plus que doublé sur 22 ans. |
Triplé
sur 22
ans |
Triplé
sur 22
ans |
| |
Sources : INSEE.
Il serait trop long de commenter tout le tableau et ce n’est pas
d’ailleurs notre sujet premier. Notons tout de même qu’en
faisant le calcul sur l’année 1996 au lieu de le faire sur
l’année 95 nous avons profité des 25 000 mariages
supplémentaires qui ont par voie de conséquence fait baisser
les taux. En 1995, la situation statistique apparaissait encore plus sérieuse.
L’expression la plus couramment répandue à propos
du divorce est qu’aujourd’hui il y a un divorce sur trois
mariages. Cela fait référence à une ancienne valeur
de la colonne H de notre tableau. La répétition permanente
de ce taux, alors que l’on pourrait en choisir un autre que l’INSEE
calcule et présente dans les mêmes tableaux, montre, à
notre avis, une certaine conscience de la fragilité du lien conjugal.
Si l’on ajoute la situation dramatique du chômage et du chômage
chez les jeunes susceptibles de se marier, on comprend que beaucoup ne
veulent pas ajouter à une vie de couple fragilisée la difficulté
de joindre les deux bouts.
2. Le chômage comme cause de
séparation des couples ?
Jean-Claude Kaufmann s’est déjà exprimé sur
la question de l’influence du chômage sur le couple déjà
constitué : « Le chômage ne détruit pas ou peu
le couple déjà institué (95)
mais il interdit à la personne qui n’est pas déjà
en couple d’en former un »(96)
.
Selon Kaufmann, la perte du statut professionnel n’entraînerait
pas ou peu la perte du statut matrimonial qu’il avait permis d’acquérir.
L’enquête de N. Herpin (97)permet
de vérifier cette affirmation. « Une fois franchi le cap
de sa formation, l’existence et la vie du couple ne sont pas mis
en cause par le chômage. Si le demandeur d’emploi appartient
à un couple, son ménage n’est qu’exceptionnellement
conduit à la dissolution. Quand les demandeurs d’emploi,
âgés de 40 ans et moins en août 1986 sont en couple
au moment de la première interrogation, 6 % sont devenus "personnes
seules" ou "seuls adultes dans une famille monoparentale"
à au moins l’unde des trois réintérrogations
suivantes. Parmi les inscrits à l’ANPE, on peut donc estimer
à 4 % la proportion annuelle des couples qui se dissolvent. »(98)
Cette analyse suggère qu’en définitive une fois acquis,
le statut matrimonial possède une réelle solidité
et une grande autonomie à l’égard du statut professionnel.
Cependant, il faut raison garder car si « 4% des couples se dissolvent
» (couple ne veut pas nécessairement dire couple marié),
il faut se souvenir qu’à peine 1% des couples mariés
ont divorcé en France en 1996. Mais comparer des couples mariés
avec tous les couples est assez délicat. Il nous semble quant à
nous qu’en définitive, il faut affirmer que le chômage
fragilise sûrement la vie conjugale. Si tous les couples étaient
mariés on dirait qu’il multiplie par quatre le risque de
divorce pour les couples mariés. La réalité est certainement
inférieure mais comme il y a plus de couples mariés que
de concubins, on peut imaginer que le chômage double au moins le
risque de divorce.
En faut-il pour preuve ce graphique qui met en parallèle la courbe
du taux de divortialité calculée selon le mode de la colonne
H de notre tableau 4 et la courbe du taux de chômage. Nous avons
bâti ce graphe avec une double échelle d’ordonnées
pour mieux faire sentir combien l’interprétation de MM. Herpin
et Kaufmann pourrait être plus que nuancée.
Graphe 17 : Comparaison entre le taux de
divortialité et le taux de chômage entre 1975 et 1995.

Sources : INSEE.
Le moins que l’on puisse dire est que le parallélisme des
deux courbes est troublant. Il apparaît que le divorce semble aussi
dépendre du chômage. Le calcul de R, coefficient de corrélation
donne R = 0,992, ce qui est très élevé.
Graphe 18 : Courbe de
régression linéaire entre le taux de chômage et le
taux de divortialité pour la période 1975-1995.

Sources : INSEE
L’équation de la droite est :Y = 3,96 - 0,788.
Nous n’insistons pas sur l’analyse de
cette courbe. Il est clair qu’il y a là aussi une forte corrélation
entre Le taux de chômage et le taux de corrélation. Cela
montre en définitive avec toutes les autres analyses que nous avons
faites que le chômage possède une grande influence sur la
vie conjugale en France tant pour limiter l’accès au statut
matrimonial que pour accompagner de près sinon causer les échecs
conjugaux.
Avec ces deux remarques portant sur le nombre de divorces qui va croissant
d’une part et la fragilisation (certes relative mais réelle)
des couples qui sont touchés par le chômage, le lecteur comprendra
que peu de couples voudront ajouter la fragilité à la fragilité.
Par ailleurs, nous savons que le terme de mariage
décrit autant le processus de vie commune que l’événement
qui lui a donné accès. Le rite du mariage a un coût
qu’il ne faut pas ignorer.
3. Le rite : ses enjeux et son coût.
Martine Segalen a publié récemment dans
la collection 128 de Nathan un ouvrage à destination des étudiants
sur le rite et les rituels contemporains (99).
Ouvrage de vulgarisation des recherches, il permet de comprendre quelques
enjeux essentiels du rite. On verra ensuite que si les rites n’ont
jamais été si nombreux qu’aujourd’hui, ils ont
un prix qui les rend parfois inaccessibles aux plus modestes de la population
française.
a. Enjeux du rite
Nombreux sont les sociologues qui se sont attachés à décrire
et analyser le phénomène social du rite. Diverses options
ont été essayées depuis E. Durkheim jusqu’à
nos jours en passant par M. Mauss, M. Douglas et A. Van Gennep.
Souvenons-nous qu’une première approche du rite s’est
fait autour du sacré : le rite se vivrait dans la religion, permettrait
de distinguer le profane du sacré, certains seraient positifs (fêtes)
et d’autres négatifs (expiatoires), ils renforceraient par
leur puissance symbolique le lien social. Les rites seraient avant tout
« les moyens par lesquels le groupe social se réaffirme périodiquement
» (100). Quoique souvent ambigu
un rite recherche toujours une certaine efficacité et produit du
sens. Cependant, l’abord du rite par le biais de la religion n’est
sans doute pas celle qui peut le mieux nous aider à interpréter
nos données.
Une autre approche déterminante fut celle de Van Gennep avec son
concept de rites de passage. Le titre de l’ouvrage dans lequel il
exposa en 1909 sa théorie est très suggestif : « Etude
systématique des rites de la porte et du seuil, de l’hospitalité,
de l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement, de la
naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation,
de l’ordination, du couronnement, des fiançailles et du mariage,
des funérailles, des saisons ». Le mariage fait partie de
ces rites de passage qui rythme la vie personnelle et sociale au même
titre que quelques autres. Le sens du rite ne se détermine pas
d’abord par lui-même mais en fonction du contexte, de la séquence
dans lequel il s’insère. Enfin, tout rituel peut se décomposer
en trois stades : la séparation, la marge et l’agrégation.
Chacun des stades ayant des poids relatifs divers selon le rite célébré.
Dans le cinquième chapitre de son livre, Martine Segalen traite
explicitement du mariage. Elle constate à travers les études
de Laurence Hérault qu’en définitive « le rituel
serait plastique » (101).
Ce concept de plasticité est tout à fait cohérent
avec l’affirmation déjà citée de M. Segalen
que l’institution du mariage est susceptible d’une formidable
capacité d’adaptation. Ainsi donc il n’y a plus le
rite mais des rites de mariages dont les stades supposent une grande largeur
de vue. La cohabitation est comprise comme « le mariage qui commence
avant le mariage » (102) .
Ce qui laisse entendre que la cohabitation n’est pas forcément
voulue pour elle-même mais qu’elle « aspire »
plus ou moins consciemment à l’aboutissement que représente
un mariage. Cette cohabitation pourrait être assimilée au
premier des trois stades de Van Gennep, celui de la séparation.
Une séparation qui s’étale dans le temps.
Plastiques, polysémiques les rites deviennent des analyseurs du
(monde) contemporain. A travers l’étude des multiples formes
qu’ils revêtent pour un même rite de passage, on peut
comprendre sans doute bien des choses de nos contemporains et pas seulement
sur leur volonté ou non de se marier. En définitive, dire
la polysémie ou la plasticité, c’est aussi dire que
le rite du mariage fait toujours partie de la vie sociale et que, probablement,
il n’est pas prêt de disparaître. Il faut apprendre
à le reconnaître dans d’autres formes mais aussi à
admettre que son déploiement peut prendre plus de temps qu’auparavant.
Cette importance du rite fait écho, à notre sens, à
la « hantise de la normalité » (103)
dont parle J.-G. Lemaire. C’est l’avis d’un psychologue
clinicien spécialiste en psychothérapie de couple. Toute
la question est non seulement de savoir si se conformer à la norme
est important mais aussi de savoir s’il existe une norme sur la
forme de vie conjugale que doit prendre le couple. La norme peut, par
exemple, s’exprimer ou se laisser entendre non seulement à
propos du statut à acquérir mais aussi sur les conditions
minima pour l’acquérir.
b. Cherté du rite
Les rites d’accession au statut matrimonial
sont variés mais ils sont chers.
Au cours de l’été 99, la célébration
de deux mariages a été l’occasion d’une petite
enquête sur leur coût et leur financement. T. et S. dont nous
avons déjà parlé et qui voulaient renoncer à
leur mariage religieux en raison de la cherté du « prix »
de la cérémonie religieuse (800,00 F) ont reconnu bien volontiers
que, tout compris, les frais d’invitation, de vêtements, de
repas, de photos, … s’étaient élevés
à 30 000 F. Ces frais ont été plus ou moins répartis
entre leur couple et les deux familles dont étaient issus les nouveaux
époux. T. et S. avaient économisé pendant un an et
tapé leurs cartons eux-mêmes.
O. et C. ont, eux aussi, dépensé 30 000 francs avec leur
famille. Dans ce cas là beaucoup de choses ont également
été réalisées de manière artisanale
: costume du marié, cartons d’invitation, …
Ces deux couples sont vraiment modestes. Ils n’ont pu dépenser
moins pour leur mariage. 30 000 francs, c’est beaucoup d’argent
pour ceux qui comptent à la fin de chaque mois. Les remarques des
membres du synode de Cambrai que nous avons citées plus haut sur
le mariage difficilement accessible pour ceux qui n’ont pas de travail
ou pas d’argent se comprennent d’autant mieux.
Le chômage est une cause déterminante de la diminution des
rentrées d’argent. Sa durée moyenne ayant augmenté
tout au long des deux dernières décennies, on comprend aisément
que dans l’incapacité de lire l’avenir, vivant dans
un contexte de fragilité économique les jeunes couples n’arrivent
pas à réunir l’argent de la fête ou vivant chichement
n’osent s’engager. « Tant que je suis intérimaire,
je ne me marierai pas ! » affirmait F. qui cohabitait depuis 3 ans
avec V. tout en ayant la ferme intention de se marier.
Toutes ces remarques autour des rites attestent de
leur importance dans notre société française. La
cherté des différents rites du mariage (invitations, célébrations,
photos, repas, voyage) montre que nous avons dans la crise économique,
dont le chômage est un indicateur fort, un véritable obstacle
au mariage. Obstacle qui porte non sur la gestion quotidienne de la vie
conjugale mais bien sur l’événement qui rend possible
ce processus pour reprendre la distinction de François Héran.
Tant que l’on n’a pas l’argent pour faire la fête
comme tout le monde, on patientera.
L’obstacle ne porte pas en effet d’abord sur la gestion économique
de la vie conjugale. En effet, la plupart des concubins arrivent à
partager le même toit et le même lit dans un logement séparé
de celui des parents. Ils ont suffisamment de ressources pour vivre :
cela peut aller de la solidarité des parents et de la collectivité
aux fruits de leur propre travail plus ou moins précaire. Enfin,
ils mettent des enfants au monde, ce qui atteste à une époque
où il est si facile de ne pas le faire d’une réelle
volonté et d’un certain sens des responsabilités.
Voyons cela d’un peu plus près.
B. LES CONCUBINS FONT DES ENFANTS
Ce n’est pas d’abord la vie de couple en tant que telle qui
est reportée (ou refusée) mais bien la vie de mariage. En
effet, il est de notoriété publique que les couples concubins
sont très nombreux en France. Laurent Toulemon de l’INED
estimait en 1996 « le nombre de personnes vivant en couple non marié
à 4 millions parmi 30 millions de personnes en couple » (104)
. Quoiqu’il en soit de la définition difficile d’un
couple concubin leur nombre a cru de manière constante depuis plus
de 20 ans. Par ailleurs, il faut ajouter à ce phénomène
l’accroissement très important des naissances hors mariage
et de la légitimation d’enfants lors des mariages. Il est
à noter l’influence très importante des 25 000 mariages
pour cause de fiscalité en 1996 sur le saut important des enfants
légitimés entre 1995 et 1996 (+ 5,1% des enfants légitimés
en un an).
Graphe 19 : Taux de naissance hors mariage et
taux de mariage légitimant au moins un enfant.

Sources : INSEE
L’existence de ces enfants à une époque
où il y a tant de manières de ne pas en avoir, atteste qu’en
définitive ces couples concubins ont une vie faite de projets et
de responsabilités assumées malgré une vie «
précarisée » par un accès difficile à
l’emploi et à un emploi stable en particulier. L’emploi
stable pour un français, c’est un Contrat à Durée
Indéterminée. Or ces contrats vont sans doute diminuer de
plus en plus au profit de Contrat à Durée Déterminée
ou de contrats intérimaires. Si l’évolution des contrats
de travail va vers une certaine « américanisation »,
où il existe une plus grande flexibilité, et où la
notion de C.D.I. n’existe presque pas, il faudra sans doute beaucoup
de temps, le temps d’un changement de mentalité, pour voir
la pratique conjugale évoluer vers des noces appuyées sur
des emplois moins solides qu’avant.
Bref, nous constatons d’une part une réelle
fragilité du contexte de la conjugalité (divorces et chômage)
mais d’autre part et dans le même temps le désir d’une
famille demeure (concubinage et enfants). D’un côté
on accède de moins en moins au mariage mais d’un autre on
se comporte comme se comportaient les gens mariés il y a quelques
décennies encore.
Ce sens de la responsabilité dans un contexte économique
difficile montre qu’en définitive il y a de l’espérance
(105) et du courage. C’est
à notre sens un signe qu’il ne faut pas trop vite interpréter
la chute du taux de nuptialité en terme d’abandon du mariage
(comme processus) mais comme signe d’une patience entreprenante
en attendant des jours meilleurs et les sous pour faire la fête.
Conclusion
Une première interprétation de l’ensemble
de nos données peut donc être la suivante : La chute du taux
de nuptialité est réelle et importante. Les causes sont
nombreuses. La crise économique qui crée un chômage
important et durable en est sans doute la principale. Simultanément
le divorce croit de manière presque inexorable. Son évolution
ajoute à une ambiance générale de fragilité.
Par ailleurs, les couples concubins font des enfants, ce qui dénote
une capacité de projets. C’est pourquoi il nous semble qu’il
ne faut sans doute pas interpréter trop vite la chute du taux de
nuptialité comme une chute des valeurs.
Il serait plus prudent d’affirmer qu’en définitive
les français pensent que la sécurité de l’argent
est une condition de réussite et de la célébration
du mariage et de la viabilité du processus que l’on engage
par cette cérémonie. Si comme le dit Martine Segalen le
rite est bien un analyseur du (monde) contemporain, alors la chute du
rite de la nuptialité manifeste l’extrême importance
que prennent l’argent et la sécurité de l’emploi
dans notre société. L’indicateur de la fiscalité
nous l’a montré de manière positive puisqu’une
meilleure fiscalité en faveur du mariage a permis près de
50 000 nouveaux mariages en deux ans. L’indicateur du chômage
nous le montre en négatif, car plus il croit et moins il y a de
mariages.
C. ETABLISSEMENT DE LA LOI SOCIOLOGIQUE
Nous avons montré tout au long de ces études
qu’il existait une loi sociologique forte, comme une habitude incorporée
au corps social français qui veut que l’on ne se marie que
lorsque l’on a un emploi. C’est la conjoncture de la crise
économique qui nous a permis de la mettre en évidence. En
période de croissance et de plein emploi (période 1960-1974)
l’observation de cette loi devient difficile car le poids du chômage
devient faible par rapport à d’autres critères de
décision.
Le chômage élevé et durable que nous connaissons en
France est un peu comme la partie émergée de l’iceberg
de notre objet d’étude. Il est certainement juste de dire
qu’en période de crise économique il manifeste en
creux une habitude socialement incorporée que l’on ne se
marie qu’en ayant un emploi. En général, à
plus de 95% un couple n’accède au statut matrimonial que
si l’homme possède un emploi et le taux de chômage
élevé et durable explique vraisemblablement plus de 90%
de l’évolution du taux de nuptialité. Mais cette habitude
en révèle une autre, qui est au fond la partie immergée
de l’objet que nous observons.
Dire qu’il y a une habitude socialement incorporée, en écho
au concept de Jean-Claude Kaufmann, c’est affirmer qu’au profond
de la société française il y un habitus qui agit
comme une injonction intérieure pour faire évoluer des comportements
cohabitationnistes vers le mariage. De même que les discours des
débuts de la vie de couple essayaient d’organiser les tâches
ménagères selon une idéologie égalitaire mais
qui devait céder la place à une pratique venue des profondeurs,
de même les discours qui justifient les temps de cohabitation sont
nombreux mais ils ne parviennent pas en général à
faire tenir la cohabitation sur le long terme. Cette évolution
vers le mariage est freinée pour les causes que l’on sait
: insécurité financière, taux de divortialité
élevé. J’interprète donc la chute du taux de
nuptialité non pas comme un refus du rite, ni même comme
un refus du statut matrimonial mais bien comme le symptôme d’une
institution fragilisée sur plusieurs fronts et qui cherche à
se garantir de l’échec en se donnant le maximum de sécurité.
On ne s’accorde le droit d’accès à ce statut
qu’après avoir sécurisé le plus possible sa
vie conjugale. Autrement dit, les français, loin de se désintéresser
de l’institution du mariage, y sont probablement très attachés.
Mais pour le réussir ils en surdéterminent les conditions
d’accès. Cette pratique n’a pourtant pas fait baisser
le taux de divortialité qui est, comme on l’a vu plus haut
(106), très sensible au chômage.
Les causes de cet échec national sont certainement nombreuses.
Mais n’y aurait-il pas un travail à faire pour montrer que
la solidité d’un couple ne tient pas uniquement à
la sécurité de l’emploi. Un peu comme pour un athlète
de saut en hauteur, il faut choisir le bon pied d’appui pour le
saut. Si l’on comprend l’importance du poids économique,
ne peut-on pas suggérer que lorsque le couple a atteint une certaine
viabilité économique, il peut prendre appui sur la qualité
d’un projet conjugal pour se lancer dans la plénitude de
la vie adulte ? A vrai dire, est-il possible concrètement de lutter
contre une tendance aussi lourde que celle que nous avons constatée
? Cela supposerait un véritable changement de mentalité.
C’est un travail de très longue haleine.
Il faut immédiatement dire que le chômage n’est pas
l’unique cause de la chute du taux de nuptialité. Comme le
rappelle Martine Segalen, les théories monocausales sont dangereuses.
L’idéologie, a aussi une certaine influence. Mais il reste
que la forte croissance du chômage lui vaut en période de
crise d’être le facteur dominant. C’est pourquoi le
discours ultra-libéral que tient François de Singly en matière
de conjugalité est probablement très loin de la vie concrète
de la majorité de nos concitoyens qui se débattent parfois
dans des situations très difficiles.
Peut-on dire que la corrélation entre taux
de chômage et taux de nuptialité au cours de la période
1975-1995 est due à une dépendance directe ou indirecte
de la nuptialité à l’égard du chômage
? Nous dirions sans doute les deux. Il y a bien une influence directe
dans le sens où c’est bien le chômage dans sa réalité
concrète qui réduit les revenus, empêche d’économiser
pour la fête et ajoute de la fragilité à la vie conjugale.
La succession temporelle des événements est sûre.
Mais le mariage est aussi fragilisé par ce qui cause le chômage
: l’ambiance de crise économique qui touche en profondeur
toute la société française, marque douloureusement
la confiance et participe des causes du divorce. De manière plus
ramassée, nous pensons que la chute du taux de nuptialité
relève plus de l’évolution conjoncturelle que d’une
modification structurelle des hommes et de la société. La
désinstitutionnalisation (au sens juridique du terme) du mariage
de cette fin de siècle est à prendre comme un moment de
la grande histoire de cette institution. Elle a affronté d’autres
difficultés en des temps plus anciens, il n’y a pas de raison
qu’elle ne passe pas une crise comme celle-là.
Enfin, s’il fallait formuler une loi, nous dirions
que lorsqu’une société connaît un brusque bouleversement
social, il est plus que probable que l’institution familiale en
pâtisse lourdement. Parmi les crises sociales il n’y a pas
que le chômage. Il faut aussi ajouter les guerres, les exodes ruraux
massifs, les déportations, … Les chrétiens qui ont
célébré leur mariage à l’Eglise sont
aussi sensibles à ce phénomène que l’ensemble
de la société car ils en font partie pleinement. Cette partie
de la population qui est inscrite dans un système de valeurs fortes
ne résiste pas mieux que les autres sur ce terrain. La différence
d’écart entre les deux s’accroît faiblement mais
régulièrement chaque année pour deux raisons principales
: le nombre des chrétiens diminue ; un quart des mariages inclut
au moins une personne divorcée. Les moralistes chrétiens
trouveront en tout cas dans cette étude matière à
éclairer leur jugement sur les cohabitations durables.
En définitive, puisque l’évolution du taux de nuptialité
est liée à la conjoncture économique, je ne suis
pas très inquiet quant à son avenir. Il remontera très
certainement lorsque les conditions économiques se seront nettement
améliorées. La modification de la fiscalité a permis
la « récupération » de 50 000 couples dans l’institution
du mariage. Il n’est pas certain que la réserve était
beaucoup plus grande que cela. En fait, c’est à la lutte
contre le chômage qu’il faut s’atteler si l’on
veut faire remonter durablement le taux de nuptialité. Peut-être
lira-t-on dans ces propos un certain optimisme. C’est possible.
Nous pensons en tout cas l’avoir motivé.
Si ce que nous avons dit est juste, alors il est peu probable que le Pacs
obtienne un grand succès parmi la population hétérosexuelle.
En effet, si le non mariage n’a que peu de fondement idéologique,
alors la déclaration que représente le Pacs n’aura
que peu d’intérêt pour ceux qui attendent des conditions
favorables pour inscrire leur vie conjugale dans le statut matrimonial
et de vivre cet événement dans une belle fête.
La famille est en définitive une cellule à
la fois fragile et forte qui mérite toute notre attention. Aux
yeux de l’histoire et de Martine Segalen en particulier elle dispose
d’une formidable capacité d’adaptation. Il reste que
cette souplesse globale passe par les efforts et les souffrances de personnes
très concrètes. Elle passe aussi à travers la joie
de toutes ces familles qui ont su traverser les temps de misère
grâce à la solidité de leur projet et la volonté
de le réaliser.
© Bruno Feillet.
Notes
94. Daniel
DERIVRY, « SOCIOLOGIE – Les méthodes », in Encyclopaedia
Universalis, Paris, 1989, p. 215 Col. 1.
95. Nous comprenons l’expression
« couple institué » comme équivalente à
« couple marié ».
96. Jean-Claude KAUFMANN, «
Vie hors couple, isolement et lien social : figures de l’inscription
relationnelle », in Revue française de sociologie, XXXV,
1994, p. 606.
97. N. HERPIN, « La famille
à l’épreuve du chômage », in Economie
et statistique, N° 235, 1990.
98. HERPIN, « La famille à
l’épreuve du chômage », in Economie et statistique,
N° 235, 1990, p. 34.
99. SEGALEN Martine, Rites et rituels
contemporains, Paris, Nathan Université, Sciences humaines 128,
1998.
100. Emile DURKHEIM, Les formes
élémentaires de la vie religieuse : le système totémique
en Australie, Paris, Félix Alcan, 1912, p. 553. Cité par
SEGALEN Martine, Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan Université,
Sciences humaines 128, 1998, p. 14.
101. SEGALEN Martine, Rites et rituels
contemporains, Paris, Nathan Université, Sciences humaines 128,
1998, p. 92.
102. SEGALEN Martine, Rites et rituels
contemporains, Paris, Nathan Université, Sciences humaines 128,
1998, p. 104.
103. Cité par Jean KELLERHALS
et Louis ROUSSEL, « Les sociologues face aux mutations de la famille
: quelques tendances des recherches 1965-1985 », in L’Année
sociologique, N°37, 1987, p. 34.
104. TOULEMON Laurent, « La
cohabitation hors mariage s’installe dans la durée »,
in Population, 3, 1996, p. 707.
105. L’espérance
(die Hoffnung) 1907-1908. Titre que Gustav Klimt donne à ses deux
portraits de femme enceinte.
106. Cf. notre graphe 17.
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