Note de lecture sur l'homophobie

 

Retour au texte "Homosexualités"

 

Daniel BORILLO, L’homophobie, PUF, Que sais-je 3563, Paris, 2000, 128 pages.

L’auteur est juriste et maître de conférence à l’Université de Paris X – Nanterre.

Son ouvrage se divise en quatre parties et une conclusion :

  • Définition et questions terminologiques
  • Origines et éléments précurseurs
  • Les doctrines hétérosexistes et l’idéologie homophobe
  • Les causes de l’homophobie
  • Conclusion : Des moyens pour lutter contre l’homophobie.

Il est assez étonnant de ne voir apparaître l’appareil législatif actuel et son commentaire que dans la conclusion entre les pages 113 et 121. Ce qui montre que l’objet de l’ouvrage n’est pas d’en montrer les enjeux.

En réalité ce Que sais-je ? est un plaidoyer contre l’homophobie comprise dans un sens très large. Il est d’ailleurs assez difficile de définir l’homophobie au terme de la lecture de l’ouvrage. En terme de droit pénal, le terme homophobie n’existe pas. Seule est condamnée à l’article 225-1 les discriminations pour origine, sexe, santé, handicap, moeurs, opinions politiques, appartenance à une ethnie, religion, ... C’est le terme moeurs qui porte la réalité de l’orientation sexuelle (p. 114). Enfin, le 10 février 2000 le député Jean-Pierre MICHEL a fait adopté un amendement autorisant les associations gays à se porter partie civile dans les procès pour discrimination de moeurs (p. 120).

Au travers des chapitres se déploie tout un argumentaire sur les origines, les motifs et la réalité de l’homophobie. Les trois premières pages de la conclusion (104 - 106) sont extrêmement significative de l’ouvrage et suffisent à elles seules pour comprendre la démarche de l’auteur.

Ainsi nous lisons : « De même que le racisme, l’antisémitisme ou la misogynie, l’hostilité envers les gays et les lesbiennes est avant tout le résultat d’une impossibilité de se représenter la différence, surtout lorsque celle-ci est perçue comme menaçante ou simplement dérangeante. » (p. 104). Deux remarques sont ici nécessaires. Inscrire l’homophobie aux côtés de l’antisémitisme ou du racisme est une attitude récurrente dans tout l’ouvrage. Une telle option qui consiste à s’inscrire dans une telle liste se légitime par le fait de la persécution dont les personnes homosexuelles ont souffert aux cours des siècles pour des raisons bien diverses mais qui ont trouvé leur extrême à l’époque du régime nazi qui a travaillé autant à l’extermination des juifs que des homosexuels. Mais l’injuste persécution qu’ils ont alors subie suffit-elle à légitimer leur cause ? La solidarité dans la persécution est-elle suffisante pour justifier de la dignité non seulement des personnes (ce qui est indéniable) mais aussi la légitimité des comportements et plus encore la revendication d’un traitement strictement égalitaire dans la société française jusques et y compris à l’égard de l’institution du mariage et de la filiation ? Autrement dit, mis à part le drame de la persécution qui les a rassemblés, peut-on mettre sur le même plan le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie. Font-ils nombre ?

 

La seconde remarque porte sur l’usage très subtil de « l’impossibilité de se représenter la différence ». En effet, l’argument de la différence a souvent été utilisé par les détracteurs de l’homosexualité pour la condamner. Ils n’ont pas accès à la différence sexuelle ; ils ne l’ont pas intégrée ; ils se tournent vers le même ; Ici, est renvoyé l’argument aux contradicteurs : Mais c’est vous qui ne supportez pas l’existence de comportements sexuels différents ! On voit donc la limite d’un tel argument. Probablement que le travail de Xavier LACROIX, dans sa contribution au colloque sur « L’amour du semblable » qui distingue à l’aide d’Emmanuel LEVINAS entre altérité et différence (Xavier Lacroix, L’amour du semblable, « Une parole éthique recevable par tous ? », Cerf, Paris, 1996, p. 154-155.), permet de sortir de la difficulté. En effet, sans refuser aux homosexuels l’intégration de l’altérité, de l’autre, il dira que c’est la différence qui tranche sur les différences, la différence irréductible, la différence sexuée qui n’est pas intégrée dans sa plénitude. En effet, il y a différence et différence et pour y voir clair, il faut rentrer dans un discours très fin que tous ne veulent sans doute pas mener d’où le dialogue de sourds dans ce genre de débat, les concepts renvoyants à des signifiés au champ sémantique plus ou moins précis. Ainsi Xavier Lacroix « refuse l’équivalence entre les formes d’affectivité homosexuelle et hétérosexuelle ». Tout n’est pas possible. « Il n’est pas d’accès à la maturité psychique sans normes. » Ainsi il va jusqu’à affirmer : « Si toute forme d’affectivité ou de vie sexuelle est marquée par le narcissisme, force est de reconnaître que l’orientation homosexuelle l’est d’une manière particulièrement prégnante. François DUYCKAERTS a pu définir l’attrait homosexuel comme "la séduction exercée par l'image idéale de nous-mêmes quand elle se manifeste dans un autre." Tout se passe comme si l’objet du désir se confondait avec l’idéal du moi. » (Ibid, p. 157-158.). En réalité les arguments qui militent en faveur de la non-équivalence des comportements homosexuels et hétérosexuels ne se résument pas à une question de différence. Les questions de normes, de mort, de narcissisme, d’idéologie égalitaire, de dignité des personnes, de justice, de fécondité, ... se mêlent de manière quasi inextricable.

Un autre argument qui traverse tout l’ouvrage de Daniel BORILLO consiste à attribuer à une inertie et une tradition culturelle la lutte contre l’homosexualité. « L’homosexualité n’existe pas, en ce sens qu’elle n’est en réalité rien d’autre que l’invention impersonnelle d’une homophobie sociale qui a fabriqué une sorte de "nature hétérosexuelle" sur la base d’un postulat extrêmement simple : un hétérosexuel est le contraire d’un homosexuel. » Et plus loin il écrit encore : « L’homophobie est un préjugé et une ignorance qui consiste à croire en la suprématie de l’hétérosexualité ». Daniel BORILLO, p. 105.

Deux remarques à nouveau. Affirmer le poids injuste des cultures permet à notre auteur de poser le débat sur le binôme nature-culture dont on sait la complexité. En la matière, se garder de tout simplisme est assez difficile tant ce couple est intriqué.

Seconde remarque. Poser le débat sur ce thème permet à l’auteur d’introduire une demande fort importante à ses yeux : modifier les mentalités. Il faut introduire dans les programmes scolaires, culturels, télévisuels des éléments valorisant l’homosexualité. Il se plaint d’un défaut d’image de marque. « L’autre camp » s’il est possible de parler ainsi se plaindrait d’une prégnance de la culture homosexuelle. Ce travail d’image dit encore l’angoisse qui habite l’univers homosexuel : « qui suis-je ? ». Cette question qui est portée par le seul fait que l’évidence sociale est du côté de l’hétérosexualité. Il faut donc changer la culture. Mais la question du sens (qui n’est en fait jamais abordée) ne sera jamais résolue par un travail d’image.

Enfin, l’auteur appelle à son secours la valeur démocratie : « En réalité l’homophobie constitue une menace pour les valeurs démocratiques de compréhension et de respect d’autrui, en ce sens qu’elle promeut l’inégalité des individus en fonction de leurs simples désirs, encourage la rigidité des genres et favorise l’hostilité envers l’autre » (...) « L’homophobie est non seulement une violence contre les homosexuels, mais également une agression contre les valeurs qui fondent la démocratie » Daniel BORILLO, p. 106.

L’auteur confond ici la dignité des personnes avec leurs attitudes voire leurs actes et ignore la dimension sociale et collective de tout ce qui touche à la sexualité. A la limite, selon cette approche, toute différence serait discriminatoire. Or un monde sans différence est un monde illusoire. Ne pas vouloir tenir compte du réel est toujours dangereux, surtout dans le domaine de l’éthique. Par ailleurs, affirmer la différence, ce n’est pas forcément affirmer une supériorité. Ensuite, il est bien connu que une chose est la connaissance du développement moral une autre sa mise en oeuvre.

Xavier THEVENOT ajouterait aussi que l’activité sexuelle est toujours associée à une dimension violente. Les partisans du libéralisme sexuel ne voient que le bon vouloir et le plaisir de l’individu. Or il n’y a jamais eu autant de monde en prison pour crime sexuel qu’aujourd’hui (la question homosexuelle n’entre pas ici en ligne de compte). L’idéologie démocratique libérale dans le domaine de la sexualité engendre à l’extrême une vie libertaire sans normes et donc avec des violences incontrôlables. La violence dont se dit victime Daniel BORILLO (et à certains égards avec raison) n’est-il pas en train de la favoriser à long terme par un égalitarisme sans nuance ?

CONCLUSION

Ecrit par un juriste, on s’attendait à un ouvrage précis sur les enjeux de la législation à l’égard des personnes homosexuelles. Il n’en est rien. L’ouvrage est un plaidoyer contre l’homophobie et argumenté comme on l’a vu.

Certainement qu’il faut lutter contre l’homophobie comprise comme une haine et une dévalorisation des personnes homosexuelles. Mais si l’homophobie est assimilée à tout discours qui refuserait l’équivalence et l’indifférence des orientations sexuelles tant pour les personnes que pour la société, alors le dialogue social sur cette question va être extrêmement compliqué.

© Bruno Feillet