| Introduction
Point de vue biologique.
Point de vue lexicographique.
Le plaisir selon Aristote, saint Thomas et Freud
Plan de l’article :
Aristote et St Thomas
Freud et le plaisir
Conclusion générale de l’article
Remarques personnelles
Plaisir, joie et bonheur
Analyser son rapport au plaisir.
Existe-t-il un rapport entre ces plaisirs ?
Essai d’une réponse positive
Essai d’une réponse négative
Conclusion
Introduction
C’est là une dimension de la vie humaine tout à fait
importante et en particulier lorsque l’on s’intéresse
à l’éthique de la sexualité.
On se souviendra tout d’abord que la réalité du plaisir
n’est pas exclusive à la sexualité humaine et que
sa dimension extrêmement personnelle fait qu’il est difficile
de comparer entre les personnes.
Ensuite, nous garderons en mémoire qu’il existe dans la société
un débat dont les extrêmes sont d’une part le droit
au plaisir et d’autre part la tyrannie du plaisir.
Enfin, parler du plaisir et des plaisirs, comme on le verra, c’est
prendre position sur notre structure anthropologique
1. Point de vue biologique.
Le plaisir comporte bien sûr une dimension biologique qui se joue
à la fois principalement dans le sens du toucher mais aussi dans
les autres sens, le tout en lien avec le psychisme et le cerveau. Il est
commun de dire que le cerveau est le premier organe sexuel. « Réalité
biologique, le plaisir s’étaye sur un "système",
le système hédonique, comme la respiration se fonde sur
l’appareil respiratoire, la circulation sur l’appareil circulatoire
et la vie psychique sur le système nerveux. Ce système a
ses propres centres dans le cerveau (l’Hypothalamus et les centres
limbiques) et ses propres molécules (les endomorphines pour ne
citer que les principales) secrétées par les neurones de
ces centres. Toute activité agréable, quelle qu’elle
soit met en jeu cette fonction et s’accompagne d’une augmentation
des endomorphines dans le sang : aussi bien les actes naturels les plus
simples (…) que les actes les plus élaborés (…).
Nous voyons que la nature est généreuse qui rend nos actes
naturels plaisants. Remarquons aussi l’unicité du phénomène
plaisir : entre l’orgasme de l’amoureux, l’ivresse du
surfeur, la béatitude de l’amateur de chocolat, le bonheur
du musicien et l’extase du mystique, il y a un dénominateur
commun, les endomorphines, je devrais dire le miracle des endomorphines.
Car ces endomorphines, et c’est en cela que le plaisir est un phénomène
psychologique capital, non contentes de nous offrir l’état
de jouissance, nous réservent d’autres bienfaits : elles
apaisent l’anxiété, stimulent la bonne humeur, atténuent
les effets du stress, calment les douleurs et stimulent les facultés
intellectuelles. Elles sont donc le traitement naturel de la souffrance,
de la morosité, de l’angoisse, voire de la dépression.
» (1)
Il est assez étonnant de voir un scientifique
admettre que la catégorie de la mystique soit accessible au plaisir.
Tous ces plaisirs ont en tout cas le point commun de libérer des
endorphines.
Le moraliste peut percevoir l’usage pervers qu’une telle affirmation
scientifique peut, éventuellement, engendrer : Puisque le plaisir
a des effets quasi-thérapeutique, un sujet pour se trouver mieux,
peut vouloir se donner du plaisir. Or la morale invite à une cohérence
entre l’intention, le moyen et la fin. Vouloir aller mieux est une
bonne chose. Mais tous les moyens ne sont pas nécessairement pertinents.
La fin ne justifie pas les moyens.
2. Point de vue lexicographique.
D’ailleurs à chacun des domaines évoqués semblent
correspondre un vocabulaire particulier : orgasme, ivresse, extase, béatitude,
jouissance, plaisir. La liste n’est sans doute pas exhaustive. Tous
ces mots ont-ils le même sens ? Leurs champs sémantiques
se recouvrent-ils au moins partiellement ? Toute une étude reste
à faire.
I. Le plaisir selon Aristote, saint Thomas
et Freud
L’expérience du plaisir a provoqué la réflexion
de plusieurs philosophes théologiens ou scientifiques. L’article
d’Albert PLE (2) va nous permettre
de pointer quelques éléments de ces réflexions. Ensuite,
il nous faudra prendre position.
A. Plan de l’article d'Albert Plé
:
I. Aristote et saint Thomas
1. Le plaisir
2. Le plaisir perfection de l’action
3. Le plaisir au service de la vertu
4. Le plaisir test de la vertu
5. Moralité du plaisir
6. Conséquences du péché originel sur la moralité
du plaisir
II. Le plaisir selon Freud
1. Le principe de plaisir
2. Le principe de réalité
3. Moi primaire et moi secondaire
4. Le principe du plaisir dans le rêve, l’imaginaire et la
névrose
Conclusion
*********
Cet article est assez dense et technique. Il suppose,
et parfois offre, une bonne connaissance des trois auteurs cités
dans le titre.
Nous retiendrons quelques points saillants :
B. Aristote et St Thomas
Le plaisir est une catégorie plus vaste que le seul plaisir sexuel
chez Aristote et saint Thomas. « Mais les plaisirs du corps se sont
emparés pour eux seuls de ce nom de plaisir qui, par droit d'héritage,
devrait appartenir à toute la famille des plaisirs, parce que c'est
le plus souvent à eux que nous allons aborder et parce que tous
y ont part : parce qu'on ne connaît qu'eux, on croit qu'il n'y a
qu'eux. » Ethique à Nicomaque, VII, 14, 11, 53b. Autrement
dit, il existe toute une famille de plaisirs dont relève en particulier
le plaisir sexuel.
Le plaisir suppose la connaissance de la réalisation
d’une union effective ou affective entre le sujet aimant et l’objet
aimé. Pour qu’il y ait plaisir, il faut donc que le sujet
ait conscience de cette union.
A ce titre, le plaisir à le caractère « réaliste
» de l’amour. En effet, l’amour fait sortir de soi celui
qui aime afin de mieux connaître l’être aimé
; l’amour est extatique et donc le plaisir aussi qui l’accompagne
et le perfectionne (480).
La réalité du plaisir suppose toute
une anthropologie. Ainsi, Thomas distingue avec Aristote deux types de
désirs avec chacun leur mode de satisfaction.
Type de désir Appétit naturel (faim, soif, …) Appétit
sensible (gourmandise, manger sans faim)
Place de la volonté Ils échappent à la raison et
donc à la volonté (selon la nature – ut natura). La
volonté peut (et doit) s’exercer (selon la volonté
– ut voluntas)
Expression de la satisfaction ou de la frustration Plaisir – douleur
Delectatio - Joie – tristesse
Jubilatio -
A partir de là, on peut comprendre que certains
plaisirs ne donnent pas toujours de la joie et ne permettent pas que l’on
se réjouisse du point de vue de la raison. (481).
Comme on le verra plus loin, le plaisir n’est pas le bien en soi.
En revanche, il perfectionne pour chacun la vie qui lui est précieuse.
(482-483). C’est-à-dire que celui qui aime entendre de la
belle musique va affiner son ouïe comme le peintre son regard.
Saint Thomas oppose aussi l’appétit sensitif
à l’appétit intellectuel. Sur ce dernier seul, on
peut fonder une appréciation décisive des choses. (485).
En fait, dans l’acte moral qui recherche toujours un bien honnête,
le plaisir n’est pas recherché pour lui-même, mais
si cet acte est mené à sa perfection, il est nécessairement
accompagné d’une délectation. Il ne peut y avoir d’acte
parfait sans delectatio.
Car si le plaisir n’est pas recherché comme la fin ultime,
c’est plutôt la beauté morale de l’action qui
exerce sur l’homme son attrait et qu’il se choisit pour fin
ultime. Celle-ci, dans la mesure où il l’espère et
où il s’en approche, lui procure la plus noble et la plus
humaine des joies. (486)
« Ainsi le plaisir de l’homme vertueux est inclus dans la
fin dernière qu’il se donne. Il y est inclus, mais ne le
constitue pas à lui seul ni même à titre principal
» (488).
Parce que quelqu’un agit toujours mieux lorsqu’il
aime ce qu’il fait et qu’il y trouve du plaisir, il est clair
que le plaisir est au service de la perfection de l’acte. «
Il est bon et souhaitable d’éprouver du plaisir à
bien agir moralement ». (489).
« Si la plupart des hommes courent après les plaisirs du
corps, c'est parce que les biens sensibles sont mieux connus et de plus
de gens. Et aussi parce qu'ils ont besoin du plaisir comme remède
à maintes douleurs et tristesses ; la plupart, ne pouvant atteindre
aux joies de l’esprit, qui présupposent la vertu, doivent
se rabattre sur les plaisirs sensibles. » (490).
Et donc, « c’est un malheur naturel et immoral que de ne pas
connaître quelque plaisir dans les activités non seulement
intellectuelles, mais aussi sensibles. Ne pas pouvoir éprouver
les premières, c'est courir le risque de se rejeter avec intempérance
sur les plaisirs sensibles. Ou bien, si l'on avait commencé quelque
action vertueuse mais sans en éprouver quelque joie, on risque
bien de n'y point persévérer. » (491).
Reste alors la question de savoir si tout plaisir
éprouvé n’est pas l’indice d’un acte vertueux
? En fait non. « Les plaisirs de l’homme vertueux, ce sont
essentiellement ceux qui perfectionnent les activités propres de
l’homme, c’est-à-dire la contemplation, au sens où
l’entend Aristote ». (494). Autrement dit, un plaisir sera
dit bon au sens où il humanise celui qui l’éprouve.
Cela suppose toute une anthropologie et de savoir ce vers quoi tend tout
homme, quelle est sa fin ultime, son souverain bien. A ce titre, «
seuls les vertueux ont plaisir à bien agir. Le plaisir est donc
un des tests de la vertu » (495). « Une action est-elle moralement
bonne, le plaisir et le désir de ce plaisir le sont aussi ; ils
y ajoutent même une valeur morale. Si l’action est mauvaise,
le plaisir aussi est mauvais » (498).
Albert Plé conclue alors son quatrième point sur la note
suivante : « Le plaisir, loin d'être étranger à
l'effort moral, en est tout à la fois une des causes, aussi bien
formelle que finale et efficiente, et qu'il en est par là même
le critère le plus sûr : celui qui a plaisir à bien
agir moralement prouve par là qu'il est authentiquement vertueux
et sa juste appréciation de ce plaisir est la règle et la
mesure de la bonté morale. » (495).
« Nous conclurons provisoirement cette mise en place du plaisir
dans la vie morale en disant, avec saint Thomas, que ce qui importe à
la vertu, ce n'est pas la plus grande intensité du plaisir éprouvé,
mais la part qu'y prend l'appétit intérieur, c'est-à-dire
la liberté intérieure dans l'usage et le vécu même
du plaisir. » (499).
C. Freud et le plaisir
Une définition du plaisir de Freud selon De Saussure : «
L'excitation initiale perçue comme désir, l'acte qui comporte
un apaisement de la tension, la satiété qui annule l'excitation
initiale et enfin le souvenir du plaisir qui est un investissement résiduel
d'une trace mnésique. » (500-501). On voit bien que cette
description psychanalytique ne procède pas du même intérêt
que celui qui habitait l’approche morale d’Aristote et de
saint Thomas. Il est cependant intéressant de repérer comment
Freud articule le plaisir au temps puisque la préparation de ce
plaisir, l’expérience immédiate du plaisir et la mémoire
qu’on en garde sont intégrées à la compréhension
du concept de plaisir.
En revanche la distinction entre principe de plaisir et principe de réalité
et leur articulation montre combien une bonne structuration psychanalytique
ou un bon rapport inconscient au plaisir permet et suppose un rapport
au temps équilibré et ajusté, ce à quoi est
très attentif le moraliste. « De fait, la substitution du
principe de réalité au principe de plaisir ne signifie pas
un découronnement du principe de plaisir mais sa sauvegarde. Un
plaisir momentané, au résultat incertain, est abandonné,
mais seulement en vue d'obtenir, par une voie nouvelle, un plaisir assuré,
mais à l'avenir. » (506). Cette remarque de Freud (3)
présente beaucoup d'intérêts. En effet, il n'y a pas
opposition du principe de réalité au principe de plaisir
mais articulation. Et même, le principe de réalité
rend ce principe de plaisir en définitive possible. On est assez
loin d'une image d'un plaisir à assouvir aussi vite que possible,
de la culture de la non-frustration…
Freud aboutit alors à une vision de l’âge adulte comme
une juste articulation de ces deux principes qui ne peut s’atteindre
que dans la séparation d’avec les parents : « Ainsi
le primat donné au principe de réalité sur le principe
(primaire) du plaisir est l'apanage de l'adulte et Freud remarque que
la "suprématie du principe du plaisir ne peut de fait cesser
qu'avec un complet détachement mental des parents" »
(507).
Conclusion générale
de l’article
Albert Plé conclue sur un plaidoyer pour l’éducation
au plaisir, laquelle suppose une pédagogie délicate et mise
en œuvre avec discrétion (514), pour éviter de tomber
dans la description qui suit : « Que de braves gens, victimes d'une
morale du Devoir, font équivaloir la vie morale avec la souffrance
de l'effort. Pour eux, le mérite se mesure non pas à la
charité, mais à la peine qu'ils éprouvent à
"faire leur devoir". Plus cela coûte, plus c'est moral.
Eprouvent-ils quelque joie, les voilà anxieux d'une sourde culpabilité
et d'une vague menace de sanction. Ils paraissent allergiques à
la joie ; ils ne peuvent la tolérer. Dans ces cas les plus graves,
il s'agit, pour employer le vocabulaire psychanalytique, du sadomasochisme
d'un moi hypertrophié. » (509). Combien de jeunes aujourd’hui
(en 2002) qualifie leur plaisir ou leur joie d’égoïste
?
La nécessité d’un bon rapport au plaisir se trouve
repris dans le domaine moral par une analyse de saint Thomas reprise par
A. Plé : « De là vient aussi que le vertueux connaît
l'harmonie et l'intégration de ses plaisirs et de ses joies à
l'inverse du pécheur, dont sait Thomas montre qu'il est déchiré
en lui-même, car sa raison condamne les plaisirs de ses sens et
ceux-ci répugnent aux joies de son esprit ; en quoi le pécheur
s'aime mal et se détruit lui-même. » (511).
II. Remarques personnelles
La distinction que fait saint Thomas entre les appétits naturel
et sensible puis entre appétit sensible et intellectuel brouille
un peu l’esprit. En effet, les appétits naturels et sensibles
portent sur le corps mais leurs effets ne se ressentent pas au même
point : le corps d’un côté, l’âme de l’autre.
Imaginons que l’on puisse décrire l’être humain
sous la formes de trois cercles concentriques au centre duquel se trouverait
un noyau.
• Le cercle le plus extérieur correspondrait à la
surface de l’homme : son corps.
• Plus intérieur, le cercle lié aux activités
intellectuelles de l’homme.
• Plus profondément encore celui qui concerne le «
cœur – esprit », pour ainsi dire l’âme.
• Enfin le noyau qui est Dieu « plus intérieur à
moi-même que moi-même ».
Bien sûr, mais il faut le dire, nous n’oublierons
pas qu’un être humain est tel parce qu’il est en relation
avec d’autres, qu’il a une vie sociale et qu’il a commencé
sa vie dans une vie sociale, au moins avec sa mère.
Supposons le schéma anthropologique suivant où l'être
humain se comprend comme un tout avec ses dimensions corporelle, psychologique
et intellectuelle et spirituelle. Au Coeur de l'homme, nous trouvons celui
qui est notre source et notre fin : Dieu.

Pour rendre compte d’un tel schéma autrement que par sa simple
affirmation, il faudrait reprendre les études exégétiques
et phénoménologiques qui le fondent.
Outre le fait de poser les trois dimensions corporelle, intellectuelle
ou psychique et spirituelle ou cœur-esprit, le fait de poser Dieu
comme « plus intérieur à moi-même que moi-même
» est évidemment un acte de foi. Mais c’est dans ce
cadre que nous nous exprimons.
L’option anthropologique fondamentale consiste à dire que
chacun de nous est en quête de l’unification intérieure
de tous ces éléments. Cette soif est incoercible. Et «
notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Dieu ».
A. Plaisir, joie et bonheur
Pour nourrir notre réflexion, il faut encore ajouter ce tableau
qui articulent les divers éléments fondamentaux de la morale
(rapport au temps, aux personnes,…).
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Les lignes dans ce tableau sont cohérentes entre elles.
Il importe aussi d’articuler les lignes entre elles sous peine d’avoir
une morale pratique ou théorique déséquilibrée
Aujourd’hui, on confond bonheur, joie et plaisir
allègrement. Dès lors, on n’a plus de vocabulaire
pour décrire et relire ce qui nous habite.
Le plaisir a évidemment une très grande affinité
avec le présent. C’est dans le présent que s’éprouve
le plaisir, quel qu’il soit. Il est aussi très intime, très
personnel. Le plaisir, s’il peut à peine se décrire,
il ne peut se partager. S’il s’expérimente tout d’abord
au niveau le plus extérieur à nous-mêmes, au niveau
du corps, il peut aussi s’éprouver sur le plan intellectuel
voire au plan spirituel.
La joie a une grande affinité avec le passé. C’est
bien parce qu’ils étaient vrais et pas seulement sincères
en se disant « je t’aime » et que la parole donnée
s’accomplit, qu’un couple célébrant le dixième
anniversaire de son mariage peut goûter la joie de cette fête.
La joie a une grande affinité avec la fidélité. Or
la fidélité à une parole donnée et donnée
nécessairement à quelqu’un montre que la joie contient
une dimension sociale. Elle est plus partagée que le plaisir.
La joie vient aussi lorsque non seulement il y a une unification temporelle
mais aussi dans l'unification des projets entre les trois cercles. Le
sentiment d’unité intérieure ou d’unification,
qui se réalise en soi, est probablement la porte d’entrée
de toute joie. Le sujet prend alors conscience qu’il advient à
lui-même. La prise de conscience de cette unification est sans doute
une définition possible de la joie.
A vrai dire, l’unification parfaite comporte aussi l’unité
de ce que je suis avec ce que l’Eglise m’appelle à
vivre, avec un conjoint si je suis marié, …
Le bonheur a partie liée avec le futur.
Le bonheur, c’est la promesse qui nous est faite. Et à vrai
dire, il ne pourra jamais y avoir de bonheur parfait si nous savons que
quelques uns ici bas continuent de pleurer, de souffrir ou encore de mourir
de faim. Le bonheur a une dimension universelle que ne contiennent pas
le plaisir et la joie.
Le bonheur, donc, se goûte imparfaitement lorsque la joie est en
cohérence avec la volonté de Dieu. Il se goûtera parfaitement
lorsque toute l’humanité sera délivrée de ses
larmes lors du retour définitif du Christ.
Ceci étant dit, il faut encore se rappeler
que le plaisir, la joie et le bonheur doivent être articulés
ensemble. « Le plaisir est-il le bonheur ? Peut-il combler la soif
d’absolu et d’infini du cœur humain, et répondre
à ce désir que nous avons d’une communion avec un
être qui nous complète ? S’il est un bien fini, et
limité, car corporel et matériel, cela semble impossible.
On peut d’ailleurs vivre tous les plaisirs, et être très
triste – comme le confesse Rimbaud, qui vécut la descente
aux enfers dans "les paradis de tristesse". Lorsque le corps
est instrument de plaisir, le plaisir n’est qu’illusion de
bonheur. » (4)
Ou encore, comme l’écrivait un conseiller conjugal : «
le plaisir est le couronnement de l’acte. Pour reprendre une expression
à la mode, c’est la cerise sur le gâteau. Sans la cerise,
il manque quelque chose au gâteau, sans gâteau, que reste-t-il
? » (5)
En ce qui concerne le lien entre l’instant si singulier du plaisir
et la dimension universelle du bonheur, il se peut bien que la prière
soit celle qui leur permette de les articuler : Après un rapport
sexuel, confiait un couple à Louis Giroux, « c’est
un moment où nous prions pour rendre grâces au Seigneur.
» (6)
Exprimé comme cela, il me semble que l’on
peut rendre plus aisément compte de la réalité que
ne le faisait St Thomas d’Aquin. Car en définitive, et pour
revenir à l’article d’Albert Plé, on nom de
quoi interdirait-on à un besoin naturel non seulement de produire
du plaisir sensible mais aussi une joie, lorsque celui-ci est vécu
dans une cohérence avec soi-même et sous le regard de Dieu
? Il ne s’agirait donc plus d’opposer le plaisir à
la joie mais de savoir avec quoi il coexiste : la joie ou la tristesse.
B. Analyser
son rapport au plaisir.
Le rapport entre ignorance des appétits intellectuels et intempérance
(excès dans les appétits sensibles) est assez clair et pourrait
aider à certains discernements.
Cela suppose que l’on ait dans les familles, dans les séminaires
et dans tout lieu de formation une véritable pédagogie de
l’éducation au plaisir. Mais laquelle et comment ? Il y a
là tout un champ d’études à défricher.
C’est sans doute par un tel travail que l’on arrivera à
sortir de la problématique citée au début du cours
: en finir d’une part avec la banalisation du plaisir et d’autre
part la tyrannie du plaisir.
Le rapport aux plaisirs qu’entretient une personne
est sûrement indicatif de sa maturité psychologique. Mais
en cette matière plus qu’en bien d’autres l’indice
ne dit pas le tout d’une personne. De plus les causes sont diverses
et on se gardera d’une théorie mono causale. Donc un avis
fondé uniquement sur le rapport au plaisir risque d’être
non pertinent.
Enfin, il faudrait se demander si en plus des plaisirs
sensibles et intellectuels, il n’y aurait pas des plaisirs spirituels.
Comment pourraient-ils se définir ? L’expérience de
la flèche de l’ange de Ste Thérèse d’Avila
peut-elle nous aider à comprendre ?
C. Existe-t-il un rapport entre ces
plaisirs ?
1. Essai d’une réponse positive
On comprend bien que l’on peut éprouver un plaisir sensible
au point que cela inhibe l’accès aux plaisirs plus intérieurs.
Ainsi Origène (7) pensait de
la manière suivante : « Les expériences sensuelles
nourrissaient une contre-sensibilité et se soldaient par un engourdissement
de l'authentique faculté d'éprouver la joie propre à
l'esprit. Elles étaient un "coussin", qui amortissait
l'impact de ces plaisirs plus profonds et plus vifs qui pouvaient se poser,
comme des baisers, sur l'esprit nu. »
D’une certaine manière les plaisirs sensibles sont comme
le bruit qui empêcheraient d’entendre le léger silence
qu’expérimenta Elie sur l’Horeb.
Ici, il y a un rapport d’exclusion.
On pourrait aussi dire que parfois tous ces plaisirs
peuvent être éprouvés en même temps ou conduire
à l’expérimentation d’un plaisir plus profond.
Ainsi le témoignage rapporté par Louis Giroux dont je parlais
plus haut. Cette expérience rapportée d’une communion
sexuelle autant que spirituelle ne peut sans doute être faite que
si le couple a préalablement appris à écouter le
léger silence de la présence de Dieu dans leur vie pour
pouvoir le reconnaître coexistant dans la joie de leurs rencontres
conjugales réussies.
Nous sommes là dans un rapport de simultanéité.
Essai d’une réponse négative
Mais un plaisir intellectuel peut-il rejaillir sur le sensible et produire,
comme le suggère le docteur Leleu des endorphines ? En tout cas,
ce n’est pas évident. En effet, comme le dit et le suggère
si bien le Habaquq dans son cantique (Ha 3, 2-4 ; 13-18), la situation
économico-politique peut sembler intellectuellement désastreuse
(Ha 3, 17), il peut néanmoins bondir de joie dans le Seigneur,
exulter en Dieu son sauveur (Ha 3, 18). Habaquq fait l’expérience
de la coexistence de l’appréciation d’une réalité
très difficile et de la joie dans le Seigneur qui da déjà
sauvé Israël de situation bien pire. Autrement dit, il est
assez clair que ce que le prophète décrit est une de la
joie dans un contexte de souffrance sociale aiguë.
Il ne faut pas y voir la moindre trace de sadisme
ou de masochisme. Au contraire, on peut comprendre, en fonction de l'anthropologie
que nous avons déployée plus haut que la joie profonde (vivre
en harmonie avec Dieu), peut s'expérimenter dans des conditions
objectivement intellectuellement inquiétantes.
Habaquq ne se satisfait pas de la situation désastreuse
qu'il est en train de traverser. Sa joie n'a d'autre origine que sa foi
au Dieu fidèle qui jamais n'abandonne son peuple. Déjà
par le passé il l'a sauvé de situations autrement dramatiques.
C'est une promesse de salut et une source d'espérance pour les
temps d'angoisse du jour présent. Car ce que le Dieu fidèle
a déjà fait une fois, il le refera sûrement.
Conclusion
Retenons ce cette trop brève étude plusieurs
choses :
Cette analyse n'aurait pas été possible
sans un travail anthropologique préalable.
Il faut éduquer aux plaisirs mais comment le
faire ?
Il faut apprendre à repérer les différents
niveaux de plaisirs mais aussi à les distinguer de la joie et du
bonheur.
Joie et plaisirs ne vont pas toujours ensemble. On
peut éprouver l'un sans l'autre et l'autre sans l'un sans pour
autant être un pervers. En effet, l'origine de l'un et de l'autre
est distincte : perfection d'un acte ; communion avec soi-même et
son créateur.
© Bruno Feillet
Notes
1. Docteur
Gérard LELEU, Le Traité du désir, Ed Flammarion.
2. Albert PLE, in le Supplément,
N°67, 1963, p. 475-514
3. Sigmund Freud, Formulations Regarding
the Two Principles in Mental Functionning, in collected papers, t. IV,
Hogarth Press, London, 1953, p. 18.
4. Inès PELISSIE du RAUSAS, Plaisirs
et bonheur » in Alliance, N° 120, p. 5.
5. Louis GIROUX, « Le plaisir
sexuel » in Alliance, N° 120, p. 14.
6. Ibid, p.16.
7. Cf. Origène, Homélies
sur le cantique des cantiques, II, 9.
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