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I. Introduction
II. Des babyloniens à la compréhension biblique.
III. Une nature donnée, perdue et retrouvée
: l’approche chrétienne.
A. L’homme créé à l’image
et à la ressemblance de Dieu.
B. Le péché qui masque d’un voile
de laideur sa ressemblance.
C. C’est Jésus qui va reconquérir
pour nous notre dignité perdue.
IV. Descartes, le renversement de la pensée et la
réappropriation par l’homme de sa dignité.
V. Kant : une dignité absolue.
A. La personne n’est jamais réductible à
un simple moyen
B. Respecter sa propre dignité conduit à respecter
la dignité d’autrui
VI. Le XX° siècle à la recherche de la
dignité humaine
A. Jacques Sommet et l’honneur de la liberté.
B. Les diverses déclarations des droits de l’homme
1. La déclaration universelle des droits de l’homme
(1948).
2. La convention internationale des droits de l’enfant
(1989).
3. La déclaration universelle sur le génome
humain et les droits de l’homme (1997).
4. Conclusion partielle.
VII. Une nature toujours à reconquérir :
« Ni pute, ni soumise ».
VIII. Le respect et la tolérance : deux attitudes
qui révèlent notre sens de la dignité de toute personne
humaine.
A. Le respect
1. Travail philosophique
2. Retour sur la campagne pour le respect.
3. La question de l’irrespect
B. La tolérance
IX. Conclusion
Bibliographie
I. Introduction
Il est très difficile d’aborder de front la nature de la
personne humaine, tant le concept de personne est très difficile
à cerner. Il m’a paru plus simple, si j’ose dire, de
l’étudier à travers le concept de dignité qui
comporte beaucoup d’acceptions de sens comme on le verra mais qui
a le mérite d’être très utilisé, très
opératoire dans le discours tant populaire que diplomatique.
La définition du dictionnaire :
• Fonction, titre ou charge qui donne à quelqu’un un
rang éminent.
• Respect que mérite quelqu’un
• Respect de soi (avoir de la dignité, de l’amour propre).
Cette dignité est-elle pour tous ou pour quelques
uns ? Voilà une des questions qu’il faudra traverser et à
laquelle il nous faudra faire une tentative de réponse.
Beaucoup d’approches existent pour définir ce qui relève
de la dignité d’une personne ou ce qui la manifeste : les
approches philosophiques et les approches théologiques.
Parmi les approches philosophiques, certaines relèvent de la définition
de notre dictionnaire. Mais d’autres relèvent de la nature
de l’homme, mais alors de quelle nature ?
Du point de vue de l’histoire des religions, il est assez facile
de relever différentes approches selon que l’on est d’une
religion sumérienne ou babylonienne, d’avant le christianisme
et le judaïsme ; selon que l’on est musulman, indou ou chrétien.
Faute de temps, nous n’en évoquerons quelques unes
L’expérience des dernières guerres mondiales qui ont
conduit à la publication de la déclaration universelle des
droits de l’homme a été particulièrement déterminante
pour l’évolution de la pensée sur la dignité
de l’homme.
Aujourd’hui, l’évolution de la science et ses problèmes
propres ont conduit à une nouvelle science qui a directement à
faire avec la dignité de l’homme : la bioéthique.
Nous verrons assez vite que poser la question de la
nature de la dignité humaine conduit à se poser la question
d’où vient l’homme et où il va ? Mais cela conduit
tout aussi vite à poser la grande question de l’éthique
: Que puis-je faire ? Que dois-je faire ? Que m’est-il interdit
de faire ? Y a-t-il des actes que l’on ne peut jamais faire ? …
N’oublions jamais qu’entre la vision du monde (philosophique
ou théologique) ; l’anthropologie ; l’éthique
; il y a une cohérence très forte. C’est à
tel point que si tu me dis quel est ton éthique je pourrais assez
vite te dire quel est ta vision de l’homme et ainsi de suite. Cette
grille de lecture est tellement connue que c’est toujours celle-là
à laquelle sont affrontés les chrétiens lorsqu’on
leur reproche de ne pas toujours faire ce qu’ils disent, c’est-à-dire
de manquer de cohérence entre leur foi et leur morale.
II. Des babyloniens
à la compréhension biblique.
L’histoire des religions est particulièrement précieuse
pour comprendre ce qu’il en est de la dignité humaine. Ainsi
la façon dont est posé l’origine de l’homme
est extrêmement déterminante. Nous verrons combien il y a
une cohérence extrême entre la position de départ
que représente l’origine de l’homme, la façon
dont il se comprend comme être humain et la façon dont il
gère sa vie ici-bas (toute la question de l’éthique).
D’après les textes du Proche-Orient ancien
(1).
Il n’y a pas besoin d’être long pour vous présenter
comment les babyloniens se comprenaient. On a beaucoup de récits
avec des scenarii semblables. J’en choisis un (2)
qui est assez clair.
A l’origine, les grands dieux faisaient travailler
sur terre les petits dieux pour qu’ils fabriquent des digues afin
de contenir les fleuves…
Révolte des petits dieux. Bien sûr ils perdent. Le chef de
la révolte (Kingou) est mis à mort. Mais avec son sang,
mélangé à de la terre, on « fabrique »
les hommes qui vont être chargés de porter les paniers de
terre à la place des petits dieux. C’est Mardouk qui prend
la parole :
« Que me soit livré celui qui a causé le combat ;
je lui ferai porter le châtiment ; demeurez en repos.
Les Igigou lui répondirent :
C’est Kingou qui a causé le combat, a fait se révolter
Tiamat et a organisé la bataille !
L’ayant capturé, ils le tiennent en présence d’Ea
; ils lui imposèrent le châtiment et lui tranchèrent
le sang ; de son sang il forma l’humanité, il lui imposa
la tâche des dieux et libéra les dieux. Après qu’Ea
le sage eut formé l’humanité, lui eut imposé
la tâche des dieux. »
De ce très bref extrait, il ressort deux choses
:
Dans les sphères célestes tout se règle par la puissance.
Sur terre, l’homme est créé comme la conséquence
d’une punition et pour souffrir à la place des petits dieux.
Ceci donne évidemment une saveur de douleur et de lutte à
la condition humaine avec pour conséquence une certaine légitimité
à l’oppression du plus fort envers le plus faible mais aussi
un certain fatalisme à l’égard de la douleur et de
la souffrance. Ethique et anthropologie ont toujours parties liées.
Il en va tout autrement dans le récit biblique.
III. Une nature
donnée, perdue et retrouvée : l’approche chrétienne.
La Bible, dans le second chapitre de la Genèse, reprend le matériau
des mythes babyloniens. L’homme est tiré de la terre, animé
par « quelque chose » du Dieu vivant (le souffle) et non le
sang d’un dieu mort. Mais la grande différence est qu’il
est mis dans le jardin pour le cultiver et y vivre en paix. D’emblée,
l’homme est voulu pour lui-même et non pour palier à
une révolte des dieux et souffrir à leurs places. C’est
considérable ! D’emblée la nature humaine possède
une dignité chez les hébreux que l’on est bien loin
de trouver chez les babyloniens.
A. L’homme
créé à l’image et à la ressemblance
de Dieu.
Gn 1, 26 - Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, comme notre
ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux
du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles
qui rampent sur la terre.
27 - Dieu créa l'homme à son image, à l'image de
Dieu il le créa, homme et femme il les créa.
Ce verset de la Bible et les suivants sont absolument
déterminants pour construire l’anthropologie, c’est-à-dire
ce qu’est l’homme, d’où il vient, quelle est
sa place dans l’univers… Et il y a fondamentalement deux approches
possibles pour les chrétiens de mener la réflexion. Soit
on réfère ce que nous sommes à Dieu ; soit on le
fait par rapport à la Trinité. Ces deux démarches
sont possibles et il ne faut surtout pas les opposer.
Dans le premier cas, dire que l’homme est créé à
l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est mettre
l’accent sur la dimension créatrice de Dieu. L’homme,
comme être personnel, comprend alors sa dignité comme la
capacité à « procréer » c’est-à-dire
non seulement à se reproduire mais à prendre des initiatives
pour lui aussi, dans le cadre de son humanité, commencer du neuf.
C’est là tout le thème de la liberté qu’il
faudrait déployer mais le temps manque. Entendons bien cependant
qu’il ne s’agit pas d’une liberté comprise comme
l’aptitude à faire ce que l’on veut mais bien comme
aptitude à initier, à commencer.
Dans le second cas, se comprendre comme créé à l’image
de la sainte Trinité engendre une vision de l’homme dans
sa dimension relationnel. C’est alors le couple hétérosexuel,
qui porte plus spécifiquement l’image du Dieu qui est toute
relation en lui-même. Les relations intra-trinitaires se comprennent
essentiellement en termes de don et d’accueil. Et c’est bien
ainsi que les couples se marient aujourd’hui : « Je me donne
à toi et je t’accueille ».
Il me semble qu’il est une dimension très spécifique
qui rassemble ces deux approches : l’amour. Ainsi que l’écrit
Jean-Paul II : « Dieu a créé l’homme à
son image et à sa ressemblance : en l’appelant à l’existence
par amour, il l’a appelé en même temps à l’amour
»(3) .
L’anthropologie chrétienne est fondamentalement
une anthropologie où l’homme est voulu pour lui-même
et où chaque être humain est capable de vivre de l’amour
en raison même de son origine. Nous ne sommes vraiment plus dans
le monde babylonien.
B. Le péché qui masque d’un voile
de laideur sa ressemblance.
Le premier péché est décrit symboliquement en Gn
3 sous la forme d’une révolte contre Dieu organisée
par le serpent. Cette révolte est motivée par l’idée
que l’interdit du jardin empêche l’homme d’être
comme des dieux, d’être tout puissant, de connaître
le bien et le mal. Bref ! Pour rapprocher cette symbolique de notre sujet,
le serpent instille un soupçon subtile qui laisse entendre que
la dignité de l’homme est bafouée par l’interdit
qui le contraint à être plus limité qu’il ne
le devrait. Or c’était cet interdit qui manifestait et rendait
possible la dignité de l’homme en instaurant une distance
entre lui et le créateur. Cette distance rendait possible une relation
vraie. L’homme-créature, en voulant supprimer cette distance
s’aperçoit durement qu’elle est infranchissable. C’et
an voulant l’abolir qu’il s’y heurte violemment et qu’il
s’éprouve faible et nu.
On pourrait croire, à la lecture du troisième chapitre de
la Genèse que l’homme, à cause de son péché,
a perdu sa dignité puisqu’il est chassé du Paradis.
Ce serait presque vrai si la Bible s’arrêtait là. En
effet, les conséquences du péché sont redoutables.
Il n’y a plus de relation sereine entre l’homme et la femme
qui ne peuvent plus voir leur nudité sans être troublés
; le rapport au travail et à l’enfantement devient pénible
; l’homme se met à se cacher de Dieu.
Mais la Bible poursuit son « récit » des relations
entre l’homme et son Dieu. Comme si Dieu, en envoyant ses prophètes
manifestait à l’homme cette dignité incomparable qu’il
tient de son créateur et qui est ineffaçable. Il reste au
fond de l’homme ce qui le constitue humain : son état d’image
même si le péché voile la ressemblance d’un
masque de laideur. C’est là une approche plus catholique
que protestante.
C. C’est Jésus qui
va reconquérir pour nous notre dignité perdue.
Jésus, qui vient sauver l’honneur de Dieu en montrant qu’être
homme jusqu’au bout, c’est possible. Que le péché
n’était pas inévitable. Que l’humanité
est digne de Dieu. Qu’il n’est pas indigne pour Dieu d’habiter
les limites de l’homme. Que l’homme est capable de Dieu. Que
la mort peut être vaincue par les armes de la foi !
De ce combat radical, l’homme s’est relevé en Jésus
bien plus grand à ses propres yeux qu’il ne se voyait dans
le jardin paradisiaque.
Désormais la dignité de l’homme n’est pas seulement
sa nature liée à son état de créature, mais
elle est le don que Dieu lui fait en le rachetant au prix de son fils
et en le faisant héritier avec son fils. Autrement dit, la dignité
de l’homme, dans la vision chrétienne, est non seulement
de nature mais plus encore une dignité reconquise par le Christ
et offerte.
De plus, c’est pour tous les hommes que Jésus est mort. Le
salut est universel. Il n’y a pas d’exclus de cette nouvelle
dignité. Cela va inévitablement engendré un regard
très particulier des chrétiens sur les relations que nous
pouvons vivre entre nous, surtout lorsqu’elles sont éclairées
par cet exceptionnel passage du Sermon sur la Montagne en Mt 5, 43-48
: « " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu
aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi je vous
dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de
devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever
son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie
sur les justes et sur les injustes (…). »
La prière du Notre Père nous pose, justement dans cette
fraternité que Dieu veut pour nous. Une fraternité qui se
construit fondamentalement et dans la contemplation du Père et
dans la pratique du pardon.
Autrement dit la dignité de l’homme ne
peut être mise à jour que si l’on prend en compte aussi
sa dimension spirituelle. De sa création à son salut, l’homme
peut découvrir que sa dignité est plus profonde, plus vaste
qu’il ne l’avait jamais perçu. Et si cette dignité
demeure en Christ jusque dans sa déchéance mortelle sur
la croix, cela nous révèle une dignité qui ne dépend
pas de l’apparence ou de l’état de santé immédiat.
Les conséquences de l’approche chrétienne sont évidemment
très nombreuses. Prenons simplement un exemple dans le cadre de
la bioéthique. Celui des personnes en fin de vie. La dignité
de l’homme se présente alors sous un double aspect : visible
et invisible, biologique et spirituelle. Il se peut bien que dans sa dimension
visible, avec la vieillesse, cette dignité connaisse une certaine
déchéance. « Une violation de la dignité visible
(corporelle) par la maladie ne justifie pas pour autant que l’on
ajoute une autre violation de la dignité ontologique par la médecine
ou le patient lui-même (par le suicide, assisté ou non).
» (4)
IV.
Descartes, le renversement de la pensée et la réappropriation
par l’homme de sa dignité.
René Descartes (1596 1650), célèbre savant, philosophe
et auteur du discours de la méthode (1637).
Nous connaissons tous son fameux : « Je doute donc je pense, je
pense donc je suis ». Cette expérience fondamentale est,
pour faire vite, à la source de sa méthode qui consistait
à douter systématiquement de tout pour reconquérir
de manière certaine, mais désormais à partir de soi,
de la raison humaine, le réel. C'est ce que l'on a appelé
le renversement copernicien (5) de la
pensée. La vérité sur le monde sublunaire, au lieu
d'être objet de révélation et de foi est devenue une
conquête de l'homme raisonnable. De même que par l'observation
la terre n'était plus au centre du monde, de même Dieu n'était
plus au centre du monde. C'est à partir de l'homme que la réalité
est comprise, quitte à poser Dieu au bout du raisonnement. On a
ici complètement changé de paradigme !

Les conséquences de cette nouvelle approche furent très
nombreuses. Notamment au regard de l’accélération
de la recherche scientifique. Mais au moins aussi importantes furent les
conséquences philosophiques, théologiques et anthropologiques.
Ce bouleversement dans l’approche intellectuelle de la compréhension
qu’a l’homme de lui-même est d’une importance
capitale dans la façon dont il comprend aujourd’hui sa dignité.
Chez Descartes, la dignité d’un homme sera d’aller
jusqu’au bout de son autonomie intellectuelle, jusqu’au bout
de ses idées. Ceci engendrera la première conception de
la tolérance dont il est question à la fin de ce travail.
V. Kant : une
dignité absolue.
Emmanuel Kant (1724-1804), reconnaît bien volontiers que dans un
premier temps, la dignité désigne un statut honorable, qu’autrui
doit reconnaître et qui impose certaines attitudes cohérentes
avec la charge. C’est le premier niveau de compréhension
: celui d’une charge acquise.
Cependant, chez Kant demeure cependant un souci fondamental pour la morale
: élaborer une morale valable pour tous, en toutes circonstances
et donc vraiment universelle. Pour la trouver, il va partir de ce qui
est commun à tous les hommes et qui ne dépend d’aucune
contingence : la raison. A l’aide de cette raison il va construire
des principes qui sont d’ailleurs encore très utilisés
aujourd’hui.
Ce que Kant trouve bon dans la nature humaine, c’est la capacité
que l’homme a de s’imposer à lui-même une contrainte
morale, une loi, bref ! d’être autonome. Sa dignité
est de respecter la loi qu’il s’est donné. Le mal consiste
à déroger à cette règle et manifeste par là
un manquement au respect de soi que l’on s’était donné.
A. La personne n’est jamais
réductible à un simple moyen
Une des conséquences de cette approche à propos de la dignité
de tous les hommes se trouve exprimée dans son fameux impératif
pratique.
Impératif pratique : « Agis de telle sorte que tu traites
l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne
de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement
comme un moyen ».
Ne pas voir, ne pas réduire quelqu’un à un simple
moyen est extrêmement difficile. Il s’agit en définitive
de se demander à chaque fois que je demande un service à
quelqu’un, si je lui permets concrètement de s’accomplir
comme personne digne à travers le service que je lui demande.
Par exemple, si vous souhaitez « embaucher » une religieuse
pour un service diocésain, une aumônerie, une tâche
pastorale, il importe au plus haut point de vérifier dans ses constitutions
si parmi les intuitions fortes de la congrégation, il y a le souci
des pauvres ou de l’éducation des jeunes ou encore de l’accompagnement
spirituel et de la retraite, … Oublier cela, c’est prendre
le risque de la mettre en porte à faux avec sa vocation et donc
sa dignité.
B. Respecter sa propre dignité
conduit à respecter la dignité d’autrui
Le second impératif, qui arrive en premier dans la pensée
de Kant, est peut-être encore plus connu que le précédent.
Il s’agit des lois universelles, qui valent pour tous.
L’impératif catégorique : Il n'y a donc qu'un
seul impératif catégorique, et c'est celui-ci : Agis uniquement
d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps
qu'elle devienne une loi universelle.
Mais afin d’être respecté dans mon autonomie, l’homme
doit respecter l’autonomie d’autrui. Autrement dit, la valeur
morale que Kant appelle dignité doit être attribuée
à tous les agents moraux, y compris ceux que leurs actions en rendent
indignes. Il en va de ma propre dignité.
Dois-je rappeler que l’Evangile ne dit rien d’autre. Il suffit
de se reporter à ce qui est connu sous le nom de la règle
d’or dans sa version positive ou négative : « Ne fais
pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent » par
exemple.
VI. Le XX°
siècle à la recherche de la dignité humaine
L’expérience des camps de concentration a été
l’occasion d’un véritable choc pour l’humanité
et en particulier pour tous ceux qui avaient mis leur espoir dans la grandeur
de la raison humaine. Voilà que l’on découvre que
la raison humaine peut être au service de la destruction organisée,
méthodiquement planifiée de millions de personnes.
A. Jacques Sommet et l’honneur de la liberté.
Dans son ouvrage, L’honneur de la liberté, Jacques Sommet
raconte quelles furent les attitudes des chrétiens et des communistes
à l’intérieur du camp de concentration de Dachau.
En particulier, quelle attitude avoir à l’égard des
malades dans les camps de concentration ? Fallait-il privilégier
la dignité de la cause ou la dignité de l’homme malade
et de l’homme en bonne santé ? Nous retrouvons là
la classique tension entre le bien commun et le bien individuel. Les chrétiens
se sont toujours refusés à les opposer.
C’est là qu’il rencontre Edmond Michelet (6)
et qu’il se passe l’histoire suivante et qui est très
révélatrice du sens de la dignité humaine selon que
l’on est communiste ou chrétien.
Déporté à Dachau par la Gestapo, Michelet et les
chrétiens étaient très organisés pour survivre.
Tout comme les communistes d’ailleurs. Ce sont les deux groupes
qui ont le mieux résisté à la violence des camps.
Michelet, Sommet et les autres chrétiens, avaient organisé
une forme de solidarité avec les malades du Typhus. La Gestapo
avait isolé les malades contagieux dans une baraque, un mouroir
à l’intérieur des camps de la mort. Les conditions
sanitaires étaient si précaires pour ne pas dire nulles
que les chances d’en réchapper étaient inexistantes.
Mais quelques chrétiens, dont Michelet, se sont portés volontaires
pour se mettre au service des malades. Quitte à en mourir. Les
communistes, quant à eux, considérant la cause qu’ils
défendaient plus importante que la vie de leurs camarades, ont
décidé de ne pas les accompagner par des valides. Michelet,
contracta le typhus mais la libération du camp par les alliés
lui permit d’en réchapper et de mener la vie politique qu’on
lui connaît.
Les deux attitudes choisies par les communistes et
les chrétiens révèlent un sens profondément
différend de la dignité humaine. On ne peut construire le
bonheur de la majorité sur la ruine de quelques uns (voir la mentalité
utilitariste).
B. Les diverses déclarations
des droits de l’homme
Il y a eu tellement d’horreurs pendant la seconde guerre mondiale
que la communauté internationale, dès qu’elle a réformé
la Société des Nations en Organisation des Nations Unies,
s’est doté d’une Déclaration Universelle des
Droits de l’Homme sous l’auspice de laquelle elle a placé
toute son action. D’autres déclarations et conventions sont
venues compléter ce premier dispositif fondamental.
Pourquoi s’intéresser aux trois déclarations universelles
que je vais évoquées ? Tout simplement parce que dans ces
textes internationaux c’est sur le concept de dignité humaine
que reposent tous les droits de l’homme. Mais voyons encore en quels
termes cette dignité est exprimée :
1. La déclaration universelle
des droits de l’homme (1948).
Lisons rapidement quelques éléments du préambule
: (…)
Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente
à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux
et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de
la justice et de la paix dans le monde.
Considérant que la méconnaissance et le mépris des
droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent
la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde
où les êtres humains seront libres de parler et de croire,
libérés de la terreur et de la misère, a été
proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme.
(…)
Nous pouvons faire quelques remarques :
• Le concept de dignité se comprend comme un concept de nature,
inhérent à tous les membres de la nature humaine.
• Le concept de dignité se comprend principalement à
travers ce qui l’offense ou le blesse plutôt que de manière
positive. N’oublions pas que nous sommes juste après la seconde
guerre mondiale qui a vu plus d’horreurs qu’aucune autre époque
de la vie humaine connue.
• L’oppression injuste de l’homme engendre révolte
et guerre.
• Cette dignité commune à tous les hommes entraîne
dans son sillage l’article premier qui est célèbre
entre tous : Tous les êtres humains naissent libres et égaux
en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de
conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de
fraternité.
Il est de la plus haute importance de noter que cette égale dignité
entre tous les êtres humains n’engendre pas que des droits
mais aussi un devoir d’action. Autrement dit se reconnaître
une dignité oblige chacun envers les autres. Notons aussi l’esprit
de fraternité auquel les français seront très sensibles.
En effet, notre devise nationale, à l’origine, était
liberté et égalité. Mais rapidement lui fut adjoint
ce terme de fraternité qui est le seul chemin pour gérer
l’inévitable conflit qui proviendrait de l’affrontement
entre les deux forces égales que sont la liberté et l’égalité.
La fraternité, c’est le lieu de la vertu qui supplée
à tout ce que les lois ne peuvent prévoir. La fraternité
est le jeu qui permet à deux pièces de coulisser sans s’échauffer,
sans se bloquer. Sans la vertu de fraternité qui s’incarne
essentiellement dans les associations, nos sociétés seraient
froides et tristes.
Bref ! Il en va de la dignité de l’homme d’être
fraternel. Le concept de dignité que l’on étoffe ici
de sa dimension fraternelle montre que la dignité humaine n’est
pas que statique mais qu’il oblige à l’action. Il est
indigne celui qui ne se soucie pas de son frère humain.
Notons néanmoins une difficulté : c’est la seule description
« positive » qui est donnée de l’homme. Les êtres
humains sont doués de raison et de conscience (…). Qu’en
est-il pour les êtres humains qui semblent ne pas avoir de raison
(les débiles mentaux ou les déficients intellectuels, les
bébés, les enfants à naître, les vieillards
séniles, les malades comateux, … ?
2. La convention
internationale des droits de l’enfant (1989).
Cette convention s’inscrit explicitement dans le cadre de la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme, laquelle rappelait déjà
dans son texte que « l’enfance a droit à une aide et
une assistance spéciale » (Art. 25).
Je retiens trois choses dans cette convention :
Préambule : « L’enfant en raison de son manque de maturité
physique et intellectuelle, a besoin d’une protections spéciale
et de sois spéciaux, notamment d’une protection appropriée,
avant, comme après la naissance ».
Art. 1 : « Un enfant s’entend de tout être humain âgé
de moins de dix-huit ans sauf si la majorité est atteinte plus
tôt, en vertu de la législation qui lui est applicable. »
Art. 34 : Les Etats parties s’engagent à protéger
l’enfant contre toutes les formes d’exploitation sexuelle
et de violence sexuelle. A cette fin, les Etats prennent en particulier
toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral
et multilatéral pour empêcher : (a) que des enfants ne soient
incités ou contraints à se livrer à une activité
sexuelle illégale ; (b) Que des enfants ne soient exploités
à des fins de prostitution ou autres pratiques sexuelles illégales
; (c) Que des enfants ne soient exploités aux fins de la production
de spectacles ou de matériel de caractère pornographique.
Il est très intéressant de noter que
nous avons là une partie de la réponse aux questions posées
juste avant. L’enfant a une dignité dès avant sa naissance
! On lui doit une protection. Cette protection s’étend à
toute les dimensions de sa vie (éducation, santé, …)
et aussi à l’égard de toute forme d’atteinte
et d’exploitation sexuelle. Ce qui laisse entendre combien la sexualité
est une dimension intégrante de la dignité de la personne.
3. La déclaration
universelle sur le génome humain et les droits de l’homme
(1997).
Il fallait me semble-t-il aussi s’intéresser à cette
déclaration parce que aujourd’hui, nous pourrions nous demander
s’il est possible de définir la nature humaine par son génome,
le nombre de chromosomes (les 23 paires), ou la pureté génétique.
On pourrait alors craindre un grand risque d’eugénisme, c’est-à-dire
de sélection des hommes en fonction de leurs gênes, voire
de leur sexe, …
Outre le préambule qui reprend à son compte la déclaration
universelle des droits de l’homme, il est clair que les quatre premiers
articles sont plutôt rassurants :
Article premier
Le génome humain sous-tend l'unité fondamentale de tous
les membres de la famille humaine, ainsi que la reconnaissance de leur
dignité intrinsèque et de leur diversité. Dans un
sens symbolique, il est le patrimoine de l'humanité.
Article 2
a) Chaque individu a droit au respect de sa dignité et de ses droits,
quelles que soient ses caractéristiques génétiques.
b) Cette dignité impose de ne pas réduire les individus
à leurs caractéristiques génétiques et de
respecter le caractère unique de chacun et leur diversité.
Article 3
Le génome humain, par nature évolutif, est sujet à
des mutations. Il renferme des potentialités qui s'expriment différemment
selon l'environnement naturel et social de chaque individu, en ce qui
concerne notamment l'état de santé, les conditions de vie,
la nutrition et l'éducation.
Article 4
Le génome humain en son état naturel ne peut donner lieu
à des gains pécuniaires.
Notons tout particulièrement que l’article
2 alinéa b stipule que l’on ne peut réduire un être
humain à ses caractéristiques génétiques.
Autrement dit, le concept de dignité humaine est plus englobant
que le génome qui est pourtant un patrimoine symbolique de l’humanité.
C’est très fondamental.
Par ailleurs, dans la division des êtres, selon le droit, il y a
les personnes et les choses. Les choses se vendent. Les êtres non.
En refusant au génome la possibilité d’être
l’objet de gains pécuniaires, les signataires de la déclaration
lui ont donné une dimension qui dépasse la simple nature
d’objet parce que sans doute qu’il touche de trop près
au mystère du vivant.
4. Conclusion
partielle.
Il me semble que l’on peut dire à partir de ces grands textes
internationaux qui font référence, mêmes si tous les
états ne l’ont pas signés, que le concept de dignité
de la personne est non seulement thématique (on en parle) mais
aussi extrêmement opératoire pour décrire tant ce
qui abîme l’homme que ce qui le promeut.
On ne peut plus penser la nature de la personne humaine en dehors de ce
concept de dignité. Cette dignité est bien la nature innée
de l’homme, propre à son existence. Elle n’est donc
pas objet de conquête ! « Tous les êtres humains naissent
libres et égaux (…) ».
VII. Une nature
toujours à reconquérir : « Ni pute, ni soumise ».
Et pourtant, cette reconnaissance de la dignité naturelle et innée
de toute personne humaine est toujours à reconquérir. Le
collectif « ni pute ni soumise »(7)
organisée par des femmes de la banlieue parisienne est très
significatif de la fragilité de la réception concrète
de cette dignité humaine reconnue à tous et à toutes.
De plus, le nom du collectif est aussi très significatif de l’option
de l’approche de leur dignité par ce qui l’offense.
Ni pute, ni soumise.
Le manifeste de leur appel est d’ailleurs très intéressant.
Je cite : « Nous affirmons ici réunies pour les premiers
« Etats Généraux des femmes des Quartiers »,
note volonté de conquérir nos droits, notre liberté,
notre féminité. Nous refusons d’être contraintes
au faux choix, d’être soumises au carcan des traditions ou
vendre notre corps à la société marchande.»
VIII. Le respect et la tolérance : deux attitudes
qui révèlent notre sens de la dignité de toute personne
humaine.
Si j’ai voulu m’intéresser aux concepts de respect
et de tolérance, c’est parce qu’ils sont très
utilisés dans les problématiques qui touchent à la
dignité de l’homme. Ils en sont comme les harmoniques. Il
reste que leur usage est parfois dévoyé ou encore s’appuie
plus ou moins consciemment sur des approches philosophiques que nous avons
plus haut.
A. Le respect :
Vous souvenez-vous de la campagne pour le respect dans l’école
(8) qui a été
lancée il y a un an et demi. Il s’agissait en définitive
de permettre un certain changement des mentalités à travers
l’usage d’un mot usité dans les banlieues et marqué
d’une valeur positive.
Le boxeur Brahim Asloum et d’autres personnalités susceptibles
d’être positivement reçues dans l’univers des
banlieues ont été sollicités pour dire comment la
notion de respect leur permettait de mener à bien leur carrière.
Au respect était associé la réussite sociale. L’objectif
de cette campagne visait, entre autres choses, une diminution des agressions
sur les élèves et entre élèves des agressions
à caractères sexistes ou d’ordre de violence sexuelle.
Mais qu’y a-t-il derrière ce concept de respect ?
1. Travail philosophique
Le concept de respect (9) bénéficie
lui aussi d’une longue histoire philosophique liée directement
à celui de la dignité. Comme tout concept, les significations
du mot se sont entassées les unes sur les autres un peu comme des
couches sédimentées. Il faut bien noter, qu’une couche
ne remplace pas l’autre mais s’y ajoute. Ainsi, un concept
riche d’histoire comme celui de respect, véhicule plusieurs
significations en même temps. C’est ce qui fait sa force,
sa richesse mais aussi la cause de la difficulté de son emploi.
En effet, si tel parle à tel niveau de signification, tel autre
l’entendra sur un autre niveau. D’où l’extrême
difficulté de communiquer.
Chez les grecs
Selon le mythe évoqué par Platon dans le Protagoras, Zeus
demande à Hermès de promulguer sa loi : « Que celui
qui se montre incapable de participer au respect et à la justice
soit mis à mort, comme une maladie au cœur de la cité
». Les grecs avaient la conviction qu’il ne pouvait y avoir
de vie commune et donc de cité qui dure et se développe
sans l’inscription au cœur de la cité de valeurs plus
fortes que les lois positives que les hommes se donneraient. Donné
par les dieux, le sens du respect (?????) et de la justice (????) relève
de la loi naturelle et n’est donc pas une option.
Un rapport au temps.
Le terme de respect, comme je le disais, est connoté plutôt
positivement. Or il entretient un rapport au temps qui n’est pas
familier à notre société moderne. Nous sommes dans
une société qui valorise, survalorise devrais-je dire, le
présent, l’instant. Nous sommes dans une société
de consommation où l’on peut tout acheter à crédit,
où l’on développe l’achat pulsionnel, irréfléchi.
(Lorsque ce rapport au temps est associé aux pulsions sexuelles,
vous voyez ce que cela peut développer chez les personnes les moins
équilibrées).
Le mot respect vient du latin : respicere qui signifie regarder derrière
soi, garder les yeux fixés sur ce qui précède, sur
ce qui assure de la stabilité, ce envers quoi avoir égard,
ce sur quoi pouvoir compter, ce envers quoi on peut avoir recours, …
Respecter suppose implicitement que l’on est précédé
par quelque chose, quelqu’un qui a de la valeur en soi et qui nous
précède et vis-à-vis desquels le respect s’impose.
Bref ! Intégrer le sens profond d’un mot comme respect n’est
pas chose évidente lorsque seul le présent compte.
Chez les anciens, ce qui était à respecter
était à l’extérieur de soi. Mais celui qui
le faisait, devenait par là digne et respectable aux yeux des autres.
Avec le temps, avec l’apparition de la modernité cartésienne,
le respect ne se pense plus à partir de son objet mais à
partir du sujet se reconnaissant lui-même comme instance fondatrice.
C’est l’estime de soi-même qui rend capable de respecter
et d’être juste ou de rendre la justice. Pour Descartes, la
seule chose qui permette de s’estimer lui-même, c’est
sa capacité à mettre en œuvre sa volonté, et
de ne pas faillir à l’instant qui vient. C’est-à-dire,
être fidèle à ses idées et les suivre jusqu’au
bout, c’est cela qui est le plus estimable, le plus digne de son
humanité. Cette position à un risque : celui d’un
certain subjectivisme. Être autonome suffit-il à dire que
je suis respectable ? Vous sentez ici les risques que devra affronter
l’éthique médicale lorsqu’elle devra considérer
des patients qui n’ont plus aucune autonomie et aucune conscience.
Kant va faire évoluer cette position un peu arbitraire pour dire
que ce n’est pas suffisant de persévérer jusqu’au
bout dans ses idées. Il faut encore que la volonté s’applique
à la loi universelle. Ce sera le respect pour la loi universelle,
qui s’impose donc à tous, qui va engendrer le respect pour
nous-mêmes. D’une certaine manière, c’est chez
Kant que l’on perçoit le mieux que le respect n’a rien
à voir avec l’amour, l’amitié ou des sentiments
de quelque sorte que ce soi. Si la loi est universelle, il faut que je
l’accomplisse, que je la respecte, qu’elle me plaise ou non.
Si je fais cela, alors « ma capacité de respecter la loi
devient elle-même objet du plus grand respect et révèle
ma dignité ».
Les XIX° et XX° siècles vont résister à l’approche
kantienne pour déplacer le respect kantien à l’égard
de la loi vers la personne elle-même. « Le respect n’est
pas abstrait, il s’adresse nécessairement à quelque
chose, à quelqu’un, au mystère personnel à
la fois attirant et repoussant qui fait l’inviolabilité de
la personne ». Par voie de conséquence, avec Lévinas,
le respect sera à la fois « responsabilité pour autrui
et allégeance à autrui ».
2.
Retour sur la campagne pour le respect.
On comprend alors combien l’appel au concept du respect pour renouveler
la vie à l’école est pertinent du moins si on ne le
réduit pas à sa période cartésienne et si
on se saisit de l’ensemble des significations qui lestent ce concept.
Respecter, c’est tout en même temps
• être tourné vers autrui et vouloir son autonomie
de telle sorte qu’il veuille la mienne ;
• être capable de le faire, c’est-à-dire avoir
du respect pour soi-même et une certaine autonomie ;
Evidemment, il y a là une dialectique subtile entre ces deux attitudes
qui s’appellent l’une l’autre et qui se réalisent
l’une par l’autre.
Mais nous sommes très proches de la règle évangélique
bien connue : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent
pour vous, faites-le vous aussi pour eux ».
3.
La question de l’irrespect
De tout temps, il a existé des instances irrespectueuses. Le théâtre
grec et ses tragédies ; les bouffons et les comédiens ont
toujours joué le rôle de poil à gratter des institutions
qui, par nature, ont une tendance conservatrice et attendent d’être
préservées et respectées. Mais le bouffon se doit
de revenir dans le rang après avoir fait son office. Institutionnellement,
il représente l’instance autocritique de la société,
promue et encadrée par elle.
Cependant, la dérision et l’ironie n’ont de sens que
si elles demeurent enracinées dans leur fonction. Déconnectées
de leurs racines institutionnelles, ils deviennent les symptômes
de désillusions et de consciences blessées, désabusées
qui peuvent être particulièrement violentes et subversives.
Ainsi, vous pouvez rencontrer des personnes, des jeunes amers et violents
contre tout ce qui représente la société ou l’Église
parce que celles-ci ont couvert, contre toute justice, ce qui est indigne
ou n’ont pas, par leur passivité, permis à ces populations
d’accéder à ce qui leur était pourtant promis.
Parce que eux-mêmes ne se sont pas senti respectés, cela
peut parfois déboucher alors sur un manque de respect de toutes
les institutions ou alors un manque de respect de soi-même avec
des courses à la mort par des prises de risques inconsidérées
dans des conduites sexuelles désordonnées, des conduites
sur route à « tombeau ouvert », des exactions de toutes
sortes.
B.
La tolérance
La tolérance (10) est un concept
aussi pluriforme. Souvent invoquée à tord et à travers,
son usage a pu agacer un certain nombre d’entre nous. Je connais
trois usages de ce concept qui permettent aussi de révéler
plus ou moins notre sens de la dignité humaine.
Le premier usage est laxiste. Il consiste à dire que tout est possible
ou presque, qu’il faut tolérer les choix de chacun au seul
fait que c’est leur choix même si dans ce choix, il se perdent
ou s’abîment. Ce type de tolérance renvoie à
un concept sous-jacent de dignité qui est relève de l’autonomie.
Respecter quelqu’un, c’est le laisser mener sa vie comme il
l’entend. C’est cela qui est bien. Le bien porte sur le fait
qu’il a choisi son mode de vie et non sur le mode de vie choisi.
A mon sens, il est difficile de soutenir une telle approche qui permet
assez facilement de soutenir que chacun fait ce qu’il veut et que
du moment qu’il l’a voulu, c’est bien.
Le second usage du concept de tolérance consiste
à dire qu’il est tolérable dans une famille ou dans
un état que des approches différentes, voire incompatibles
entre elles coexistent pourtant. Ainsi deux avis politiques différents
entre l’homme et la femme dans un couple marié ; des religions
différentes dans un même état. L’Edit de Tolérance
(11) de Louis XVI en est un exemple
significatif. Ici, une option politique ou religieuse est le signe de
la dignité des personnes mais la capacité de la coexistence
de ces options révèlent aussi la dignité et des personnes
qui y consentent et des états et institutions qui l’encadrent
et l’organisent pourvu que les dites institutions ne soient pas
détruites par les choix politiques et religieux des personnes.
Le troisième usage consiste à dire qu’il
est tolérable que quelqu’un se fourvoie dans la conduite
de sa vie et même qu’il est moralement bon de permettre des
choses moralement mauvaises pour peu que cela en reste à un niveau
individuel et que cela ne nuise pas à la vie du groupe. C’est
un pari au niveau philosophique que l’on retrouve dans les évangiles
dans la parabole du bon grain et de l’ivraie. Cela procède
de la conviction que l’adhésion au vrai ne peut se faire
par aucune pression. Dans ce cas là, il ne s’agit pas de
dire que tout est bien. Les repères sont conservés. La dignité
ici révélée inclut la perception qu’en tout
homme existe une capacité à progresser grâce à
sa conscience. La conscience dont on peut ici dire rapidement qu’elle
est le goût pour le bien, la force de la volonté pour le
mettre en œuvre et la capacité de jugement pour vérifier
si c’est bien cela que l’on a fait.
Bref ! « La tolérance est donc rendue nécessaire par
la diversité des individus et par l’intérêt
qu’ils ont à développer leur autonomie ».
IX. Conclusion :
Pour me résumer, la dignité de la personne était
au début de l’histoire de notre civilisation objet de conquête.
Puis petit à petit, grâce peut-être au travail de la
religion chrétienne, la dignité est devenue un attribut
de tout être humain puisque Dieu veut faire de chacun de nous ses
enfants adoptifs. Le concept de dignité humaine est passé
du résultat d’une conquête à l’état
de nature, puis à une dignité perdue et reconquise par le
Créateur.
C’est alors que l’on s’est aperçu combien cet
état naturel de la dignité humaine pouvait être bafoué
et, hélas, de manière infinie.
Dès lors, la dignité est toujours à réaffirmer
et par là elle est toujours à reconquérir. Il est,
en effet, plus facile d’oublier la dignité d’autrui
que de l’accueillir y compris au sein d’une vie différente,
fragile, pauvre voire criminelle. Mais il en va de notre dignité
même de maintenir notre vigilance, c’en est même un
devoir, pour admettre, qu’en définitive, par delà
toutes les actions humaines et tous les patrimoines génétiques,
tout homme est mon frère.
© Bruno Feillet. Mars 2003.
Bibliographie
Convention Internationale des Droits
de l’Enfant. Nations Unies, 1989.
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, Nations Unies,
10 décembre 1948.
Déclaration Universelle sur le Génome Humain et les Droits
de l’Homme, UNESCO, 11 novembre 1997.
HILL Thomas E. Jr, « Dignité » in Dictionnaire d’éthique
et de philosophie morale, PUF, Paris, 1997.
KIRSCHER Gilbert, « Respect » in Dictionnaire d’éthique
et de philosophie morale, PUF, Paris, 1997.
LANGLOIS Anne, « Dignité humaine », in Nouvelle encyclopédie
de bioéthique, DeBoeck Université, Bruxelles, 2001.
LEBECH A.M.M., « Clarification of the notion of dignity »
in The dignity of the dying person, Libreria Editrice Vaticana, Vatican,
2000, p. 441-455.
SEUX M.-Joseph et alii, « La création et le déluge
d’après les textes du Proche-Orient ancien », Supplément
au Cahier Evangile N° 64, 1988.
Notes
1. Cf. «
La création et le déluge d’après les textes
du Proche-Orient ancien » textes présentés par Marie-Joseph
SEUX et alii, Supplément au Cahier Evangile N° 64, 1988
2. Ibid, le N° 11 p. 35.
3. JEAN- PAUL II, Exhortation apostolique
Familiaris Consortio, N°11.
4. Cf. LEBECH A.M.M., « Clarification
of the notion of dignity » in The dignity of the dying person, Libreria
Editrice Vaticana, Vatican, 2000, p. 453.
5. COPERNIC Nicolas, 1473-1543. Sa théorie
sur le mouvement des planètes l’a fait passer du géocentrisme
(le soleil qui tourne autour de la terre) à l’héliocentrisme
(la terre qui tourne autour du soleil) a longtemps été rejetée
par l’Église parce qu’elle mettait en crise le statut
de l’Écriture. La Bible – Parole de Dieu, était-elle
non seulement un livre de foi mais aussi un livre de science, d’histoire,
… Il faudra des siècles pour y voir plus clair.
6. Né le 8 octobre 1889 à
Paris et engagé volontaire en janvier 1918, il préside l'Association
catholique de la jeunesse catholique (ACJF) du Béarn (1922-1925)
puis adhère aux Équipes sociales. Résistant dès
juin 1940, il constitue le mouvement Liberté, qui participe à
la création de Combat en 1941. Chef régional des Mouvements
unis de la résistance (MUR) en 1942, arrêté par la
Gestapo en février 1943, il est déporté à
Dachau. Il est membre de l'Assemblée consultative provisoire, ministre
des Armées (novembre 1945-janvier 1946), il est député
MRP de Corrèze. Adhèrent du RPF, il est exclu du MRP, puis
membre du Conseil de direction du RPF (1949-1953). Battu aux législatives,
il est sénateur de la Seine (1952-1959), et sera à la tête
de tous les partis gaullistes du RPF à l'UNR-UDT. Il est successivement
ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre (1958), puis ministre
de la Justice (1959-1961). Membre du Conseil constitutionnel, il succède
à André Malraux en 1969 sous la présidence de Pompidou,
comme ministre des Affaires culturelles, jusqu'à son décès
à Marsillac (Corrèze) le 9 octobre 1970.
7. « Ni pute, ni soumise »,
un collectif des femmes des banlieues de la Région Parisienne qui
s’est organisé dans le dernier trimestre 2002.
8. Campagne lancée le 10 octobre
2001 par le ministère de l'Education nationale, sur le thème
: " Le respect, ça change l'école. " Avec un parrain
- Daniel Costantini, ancien entraîneur de l'équipe de France
de handball - et des promoteurs populaires de choix : Lââm,
chanteuse, Daniel Pennac, écrivain, Brahim Asloum, champion de
boxe, Frédéric Diefentahl et Mouss Diouf, acteurs.
9. Cf. Gilbert KIRSCHER, « Respect
» in Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale,
PUF, Paris, 1997. Tout le chapitre est directement inspiré de son
travail.
10. Cf. Suzan MENDUS, « Tolérance
» in Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale,
PUF, Paris, 1997.
11. Edit de Versailles dit de Tolérance
du 7 novembre 1787 par Louis XVI.
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