La chasteté, une vertu pour tous

Différentes approches de la chasteté qui est ici présenté comme une vertu pour tous.

La chasteté, une vertu pour tous

INTRODUCTION

     La chasteté est un mot bien connu du vocabulaire français. Mais il est souvent très mal utilisé et confondu avec la continence (continere = contenir). Est continent tout sujet qui s’abstient de tout plaisir génital orgastique volontairement provoqué, c’est-à-dire qui ne se masturbe pas ou qui n’a pas de relation sexuelle avec autrui.

     Pour travailler cette vertu de la chasteté comme nous disons volontiers dans l’Eglise catholique, je proposerai plusieurs pistes de travail : Une première consistera à faire un petit détour par des discours plus ou moins anciens sur la chasteté considérée comme vertu ; une autre consistera à partir des sciences humaines et en particulier du travail de Xavier Thévenot ; une troisième piste consistera à prendre un autre regard, celui des discours philosophique, en particulier avec Emmanuel Lévinas ; une autre se proposera de regarder le Christ .      Nous tâcherons aussi de travailler avec les discours romains et de quelques théologiens.

 

I. La vertu chez Aristote

 

     La vertu comme voie moyenne, comme disposition intérieure et durable, visant le bonheur. On peut chercher l’excellence de cette vertu.

Positionner la vertu entre deux vices.

Ainsi le courage ne se situe pas seulement entre la lâcheté et la témérité mais il s'articule de la façon suivante avec la prudence.

 

Lâcheté ------ Prudence --- Courage ------ Témérité

 

     C’est mieux de l’articuler avec une autre vertu pour qu’ensemble elles se préviennent de tomber dans des excès. Cela ouvre un espace de vie, un jeu possible pour chacun pour avoir une vie vertueuse. A celui ou celle qui serait trop téméraire, on l'invitera à être plus prudent. A celui ou celle qui serait un peu lâche, on sollicitera son courage.

 

     La vertu de chasteté est plus complexe à mettre en oeuvre de manière simple. En effet, elle s'affronte à bien des dimensions de la vie humaine qu'il convient aussi d'articuler entre elles car à vrai dire, elles ne sont pas indépendantes : la rencontre d'une personne; l'expérience du plaisir; la question de la maîtrise de soi. A chacune de ces dimensions, il est possible de construire un schéma à la manière d'Aristote.

 

 

 

     Nous pouvons rassembler ces trois approches en un seul schéma. On le voit, la vertu de chasteté ouvre un espace de vie variable selon les engagements que chacun a pris mais aussi en fonction des engagements pris par celui ou celle que l'on rencontre. La même vertu ne se mettra pas en oeuvre de la même façon pour un célibataire qui ne peut être chaste que de manière continente et pour les deux membres d'un couple marié qui pourra vivre ses relations sexuelles de manière chaste, c'est-à-dire, dans le respect de ce qu'ils sont l'un pour l'autre. Chacun peut alors pour lui-même le reconstruire et se donner une image de la pratique de la vertu de la chasteté qui est la sienne en fonction des dimensions qu'il vit plus ou moins.

 

 

 

 

II. Les sciences humaines a propos de la chasteté.

 

     Pour faire bref, prenons la définition suivante : « Un sujet chaste construit une relation au cosmos et aux autres dans la reconnaissance de la différence qui les constitue ». Ou encore « La chasteté désigne la disposition intérieure qui pousse une personne à réguler sa sexualité de façon libérante (pour soi et pour les autres) ». (Cf. Xavier Thévenot).

     Comment peut-on produire de telles définitions ?

 

A. Approche étymologique

     « Le mot chaste vient du latin castus. Or le contraire de castus est en latin le mot incastus dont la traduction française est incestueux. Autrement dit, si l'on en croit l'étymologie, est chaste une personne qui n'est pas incestueuse. »(1) En fait cette approche n’est intéressante que si l’on ne restreint pas la notion d’inceste au sens commun d’aujourd’hui mais plutôt au rapport fusionnel avec son origine ou encore rentrer dans le monde indifférencié de la toute petite enfance.

 

B. Approche psychanalytique

Le schéma de Lacan repris par Thévenot nous aide à comprendre combien c’est le langage qui aide à sortir de l’indifférence.

 

 

 

 

 

Le langage permet de poser l’interdit de demeurer dans la fusion ; Cette parole du père pose un entre nous qui ouvre à la vie et permet au sujet de se constituer et d’accéder à une vie chaste.

Trois risques fondamentaux sont liés à l’origine :

 

  Sans chasteté Avec chasteté
  La tentation d’un monde sans faille

Jouer au pur en spiritualité

On est perfectionniste

On est en quête du fusionnel

Accepter l’échec, la mort,

vivre avec humilité

Prendre patience avec ses limites

 La tentation de l’indifférenciation L’expérience de la différence provoque angoisse (crise d’identité) violence (pour supprimer la différence) ou encore impatience.

Médiation

Altérité

La chasteté altérise et promeut l’autre

 La tentation de la toute-puissance

On nie les dépendances

On vit dans l’imaginaire qui peut toujours tout maîtriser.

Rapport ajusté aux troubles et aux plaisirs.

On accepte de vivre dans le réel.

 

  

     Une manière d’entendre le rapport au manque dans la vie conjugale et de considérer le voeu ou le désir inconscient d’une vie sans manque et de chercher dans le conjoint celui qui va combler parfaitement ces manques. Si cela était possible, cet autre serait Dieu pour moi. Or il est impossible que qui que ce soit comble la totalité des manques d’une personne. L’union conjugale permet un certain équilibrage mais elle doit passer aussi par le deuil d’une plénitude impossible.

     Ce schéma montre de manière un peu simpliste ce qu’il en est réellement.

 

 

Positivement, cela signifie, que je ne peux tout attendre de mon partenaire ; que je ne serai pas non plus le tout de mon partenaire ; autrement dit, s’il doit y avoir deuil c’est autant dans mes attentes à l’égard de l’autre que dans la croyance en ma toute puissance de combler les désirs de l’autre. Et ce n’est pas très facile. Ainsi, il est courant de rencontrer une femme qui, bien que n’aimant le foot, envoie son mari le pratiquer sachant qu’il trouve là dans la camaraderie et le sport un équilibre qui profite en définitive au couple mais qu’elle ne pourrait lui apporter elle-même.

     Ceux qui vont de partenaire en partenaire n’ont sans doute pas compris cela.

     A partir de ce travail psychanalytique, Xavier Thévenot peut bâtir une définition plus théologique de la chasteté : « Est chaste une personne qui, sous l’action reconnue de l’Esprit Saint, tente de vivre sa sexualité de façon à construire sa relations aux choses et aux êtres dans la reconnaissance des différences qui la structurent. »(2)

     Tente : la chasteté est toujours un effort, une tâche que l’on recommence tous les jours. Cette tâche connaît des moments de progression, de régression, de progression à nouveau.

     Reconnue : Personne ne peut se dire à soi-même qu’il est sous l’action de l’Esprit-Saint. Il y a toujours un risque de confondre son désir avec l’action de Dieu (risque du voeu de toute puissance).

     Esprit-Saint : L’Eglise a toujours reconnue que la dévotion mariale était un chemin possible pour croître en chasteté. En effet, si Marie est bien la mère de Jésus, qui l’a élevé, elle l’a en particulier éduqué à la chasteté. Cette capacité d’éducation, elle l’a reçue de l’Esprit-Saint dont elle était tout accueil. Prier marie, c’est entrer dans son chemin de foi, d’abandon et de confiance.

 

C. Dimension philosophique de la chasteté.

     J’aime beaucoup le travail d’Emmanuel Lévinas dans Le temps et l’autre qu’il reprend dans Totalité et infini.

Il n’utilise pas le terme de chasteté mais ce qu’il dit de ce que rend possible une saine gestion de la différence des sexes permet de nourrir notre réflexion :

     « La différence des sexes n'est pas non plus la dualité de deux termes complémentaires, car deux termes complémentaires supposent un tout préexistant. Or, dire que la dualité sexuelle suppose un tout, c'est d'avance poser l'amour comme fusion. Le pathétique de l'amour consiste dans une dualité insurmontable des êtres. C'est une relation avec ce qui se dérobe à jamais. La relation ne neutralise pas ipso facto l'altérité, mais la conserve. Le pathétique de la volupté est dans le fait d'être deux. L'autre en tant qu'autre n'est pas ici un objet qui devient nôtre ou qui devient nous; il se retire au contraire dans son mystère ».(3) Et pour Lévinas, cette capacité de l’autre de se retirer dans son mystère « est la façon d’exister du féminin. Et ce fait de se cacher est précisément la pudeur ».

     On voit bien ici l’extraordinaire respect de la différence, jamais réductible à une fusion ou une confusion. A sa manière, Patricia Kaas dit bien dans sa chanson « Une histoire d’amour pas fini » cette impossibilité de fusionner lorsqu’elle évoque que « les retrouvailles se font à la frontière ».

Souvenons-nous aussi que la relation à l’autre intègre son mystère. Autrement dit il n’y a de relation humanisante que lorsqu’elle tient compte de trois dimensions : moi, l’autre et son mystère.

Très sensible au travail d’Emmanuel Lévinas sur le visage, Xavier Lacroix va aborder la question de la chasteté par le regard :

     «  "Chaste" sera le regard accessible à cette beauté. Loin d'être asexué (eros intervient toujours dans l'appréhension de la beauté), le regard chaste supporte la distance et respecte l'altérité (qui ne se réduit pas à la différence). Il perçoit le corps comme personnel et expressif avant de le percevoir comme objet de désir. Chaste est le regard qui perçoit le corps à partir de son visage. La chasteté est liberté ou, plus précisément, liberté vis-à-vis du désir. La difficulté que nous avons a poser un regard innocent sur un corps dévêtu est signe certes de l'accès à la pudeur, c'est-à-dire au sens de l'intimité, mais aussi des limites de l'unification en nous du désir et de la liberté. La notion de pureté du regard serait à redécouvrir, en lien avec celle de pureté du coeur. »(4)

     Je retiens de cette petite partie philosophique que la chasteté assume l’altérité et qu’elle le fait à partir du visage de l’autre, à partir de son regard. Autrement dit, la chasteté part à la rencontre d’une personne avant de voir un corps. Lorsqu’un homme déshabille une femme du regard, il fait exactement le contraire de ce que suggère Xavier Lacroix. Ainsi donc, ce ne sont pas que les relations sexuelles qui peuvent être ou ne pas être chaste. Mais le regard lui-même. Ceci montre que l’on peut être continent sans être chaste pour autant.

Ensuite, il me semble que le travail de Lacroix devient pour nous une base intéressante pour intégrer le fait que la chasteté n’est pas seulement une attitude, ou une disposition comme toutes les vertus, mais elle est aussi une intention du coeur, une dynamique qui nous porte vers l’autre et les autres. Autrement dit, la chasteté ne se mesure pas seulement à la forme extérieur des gestes mais aussi à ce qui habite le coeur de l’homme.

     « La chasteté est respect de la différence, acceptation de la distance et maîtrise libérante des pulsions. »(5) La chasteté, loin d’être une contrainte, est une démarche de liberté, de libération.

  

III. La chasteté du Christ.

 

     Il peut paraître curieux de s'intéresser à la chasteté de Jésus. Mais s'il est vraiment un homme, alors il a une véritable sexualité. Si Dieu n'a pas de sexualité, le Christ lui en a une et il est sûr qu'il l'a exercée sainement et saintement. Le regarder peut-être pour nous source de vie.

Jacques Guillet dit que « Jésus n’a pas choisi d’être chaste par principe, au nom d’un idéal ou comme le moyen de réaliser quelque chose : il a simplement choisi d’être lui-même. »(6) Cette remarque est fort intéressante. En effet, si Jésus est l’homme parfait, l’homme intégral, il est par conséquent aussi la chasteté parfaite. Cette remarque montre aussi que la chasteté pour Jésus n’est pas de l’ordre de l’option ou du choix libre. Sans doute que pour nous non plus la chasteté n’est pas de l’ordre du choix comme si je pouvais me situer à l’extérieur de la chasteté pour pouvoir la choisir. En fait, de deux choses l’une : soit je vis chastement, soit je ne vis pas chastement.

     Chez Jésus, sa chasteté n’a rien d’une peur des autres, de l’autre sexe ou d’un refus de la vie. Nous savons, en effet, que des femmes l’entouraient, qu’une autre lui a lavé les pieds avec ses cheveux. Il vivait et travaillait avec d’autres hommes. Il ne craignait sûrement pas de se laisser toucher. Dans le même temps, et très tôt, il entretenait une relation avec sa mère et avec Joseph qui était de l’ordre de la distance mais aussi de l’obéissance (écoute). Lc 2, 49 : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » Ou encore en Mt 12, 46-50 : « Comme il parlait encore aux foules, voici que sa mère et ses frères se tenaient dehors, cherchant à lui parler A celui qui l'en informait Jésus répondit : " Qui est ma mère et qui sont mes frères ? " Et tendant sa main vers ses disciples, il dit : " Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m'est un frère et une soeur et une mère ».

Il me semble qu’il entretenait aussi une relation saine et ajusté aux hommes que sont ses disciples. Parfois enseignant, parfois serviteur ; compagnon de tous les jours et responsable de leur vie. On sent bien chez le Christ une relation faite de distance (passe derrière moi Satan, prière dans la montagne) et de proximité (lavement des pieds, ardent désir de manger la pâque avec ses disciples).

     Mais par ailleurs, il demeurait extrêmement libre et tout entier donné à son Père et à la mission qui lui était confiée. Comme pour tout être humain authentique, la chasteté de Jésus est capacité de don et d’attention, assurance et liberté.

     Ce qui fonde la chasteté de Jésus, c’est sa relation à son Père. Ce qui qualifie la chasteté de Jésus, c’est-à-dire ce qui nous permet de la vérifier me semble-t-il, c’est sa liberté à l’égard des autres, de sa famille et de sa mère en particulier. (Femme que me veux-tu ?).

Or Jésus n’est pas un surhomme. Il me semble que dans le mystère de l’incarnation se joue une révélation des possibilités du coeur de l’homme. Le célibat, la chasteté et tout le Sermon sur la Montagne ne sont pas des préceptes impossibles mais des dimensions du coeur de l’homme que nous n’avions sans doute jamais imaginé possibles. On lit dans 1 Co 2 7-9 : « Ce dont nous parlons, au contraire, c'est d'une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire, celle qu'aucun des princes de ce monde n'a connue - s'ils l'avaient connue, en effet, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de la Gloire - mais, selon qu'il est écrit, nous annonçons ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au coeur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. »

 

     André Barral-Baron dit bien cela à propos du célibat : « La maîtrise de soi dont nous avons besoin dans le célibat pour écarter les tentations et résister au mal naît de notre accueil de l’Amour indéfectible du Père. S’il nous faut combattre des tentations charnelles par exemple, ou maîtriser des pulsions sexuelles plus ou moins perverses, c’est sans doute moins en fustigeant notre corps ou en évitant toutes les rencontres dangereuses dans ce monde où la mixité est de règle partout, qu’en nous tenant sous le regard du Père. Notre Père ne veut pas que nous succombions dans les épreuves, les tentations ou les souffrances qui nous sont infligées. Notre regard vers le Père restaure notre lucidité et nous remet debout lorsque nous faiblissons. Car son Amour est empreint d’espérance sur nous et nous remplit de la force de l’Esprit. »(7)

     Pour reprendre la grille d’analyse de Xavier Thévenot :

     Son sens de l’altérité se perçoit bien dans les antithèse matthéennes « vous avez appris, ...moi, je vous dis... » ; il ne réduit jamais qui que ce soit à son péché ni à sa maladie mais s’adresse toujours à une personne : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? Va et ne pèche plus.  »

Il n’a pas un rapport à la toute puissance alors qu’il est particulièrement sollicité par Satan lors des tentations. Mais il sait rester à sa place d’homme. Il est toujours attaqué sur sa divinité, « puisque tu es le fils de Dieu... » et Jésus répond toujours « mais le fils de l’homme, ». De ce point de vue là, c’est l’anti péché originel. (NE PAS PARLER ENCORE DU PECHE D’ADAM ET EVE !).

     Enfin, il n’a pas peur des limites, des failles (la faim) ou de la mort.

 

IV. Trois approches de la vertu de chasteté dans le christianisme

 

A. St Paul

     Chez St Paul, la notion de chasteté comme telle n’est pas connue. On trouve en revanche parmi les fruits de l’Esprit « la maîtrise de soi » en Gal 5, 22-23. ejgkravteia en grec ou encore continentia en latin. L’encratisme qui est une théorie gnostique du II° siècle réprouvant le mariage et l’expérience de plaisir qu’on peut y vivre, est une doctrine considérée comme un comportement dangereux en opposition à la théologie de la création où l’homme est perçu comme très bon et en opposition à la théologie de l’incarnation qui dit la grandeur de l’homme, de tout l’homme.

     En fait, l’histoire du texte biblique nous apprend que dans sa traduction latine, la vulgate, St Jérôme a ajouté à la liste des 9 fruits cités (charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi), celui de la chasteté. En 1967, Paul VI, dans son encyclique sur le célibat sacerdotal, n’hésite pas à citer cette traduction.

 

B. St Thomas d’Aquin

     St Thomas d’Aquin a bien sûr une question sur la chasteté. Il s’agit de la IIa IIae Q151 a1-a4. La seconde partie de la deuxième partie s’intéresse aux vertus : les vertus théologales dans un premier temps (foi, espérance et charité) les vertus cardinales ensuite (prudence, justice, courage et tempérance). C’est sous le chapitre de la quatrième vertu cardinale que thomas d’Aquin évoque la vertu de chasteté. Q 151, a1 (respondeo) : « Le mot " chasteté " se comprend de ce que la raison " châtie " la convoitise, qui doit être corrigée comme un enfant, dit Aristote. » En latin « Respondeo dicendum quod nomen castitatis sumitur ex hoc quod per rationem concupiscentia castigatur… » Il rapproche le terme castitas, atis (pureté, chasteté) dont la racine est castus, um pur intègre, vertueux, (qui a donné aussi le concept de caste avec une dimension de séparation : les purs entre eux) du verbe castigo (reprendre, réprimander, punir) qui a la même racine. Dans l’acte de châtier, il y aurait l’idée de rendre pur.

     Cette remarque se situe à la suite du soupçon posé par St Augustin à l’égard de la concupiscence et de sa théologie du péché originel où, dans sa volonté d’éviter d’affirmer que le péché se transmettait par imitation (pélagianisme : la volonté dans la pratique de la vertu pouvait suffire à obtenir le salut, autrement dit, le salut sans la grâce est théoriquement possible), il a imposé une transmission du péché par génération. Ceci a évidemment surchargé l’acte sexuel d’un poids supplémentaire. Et redisons si cela était nécessaire que les interprétations ne se succèdent pas les unes aux autres mais qu’elles s’ajoutent les unes aux autres. Plus elles sont anciennes et plus elles sont inconscientes. Et c’est le propre des concepts anciens (nature, habitus, ...) que de véhiculer un nombre important de significations.

     Saint Thomas d’Aquin n’ignore pas que le sens de la chasteté peut-être métaphorique

IIa IIae Q 151, a2 : « De même en effet que c'est dans l'union charnelle que consiste le plaisir sexuel, qui est proprement la matière de la chasteté et du vice opposé, la luxure, de même c'est dans une certaine union spirituelle de l'âme à certaines choses que consiste la délectation qui est l'objet d'une certaine chasteté spirituelle, ainsi appelée par métaphore, ou d'une fornication spirituelle, ainsi appelée également par métaphore. En effet, lorsque l'esprit de l'homme se délecte dans une union spirituelle avec l'être auquel il doit s'unir et qui est Dieu ; quand il s'abstient de s'unir avec plaisir à d'autres biens, contrairement aux exigences de l'être divin - alors on parle de chasteté spirituelle, selon ces paroles de S. Paul ( 2Co 11,2 ) : " je vous ai fiancés avec un époux unique en vous présentant au Christ comme une vierge chaste. " Mais, si l'esprit s'unit avec plaisir, contrairement à l'ordre divin, à toute autre chose, on parle de fornication spirituelle, selon ces paroles de Jérémie ( Jr 3,1 ) : " Et toi, tu as forniqué avec de nombreux amants. " Si l'on conçoit la chasteté de cette façon, elle est une vertu générale, car toute vertu retient l'esprit humain de s'unir avec plaisir à ce qui est illicite. Cependant la raison de cette chasteté-là consiste principalement dans la charité et dans les autres vertus théologales, par lesquelles l'esprit de l'homme s'unit à Dieu. »

     Deux remarques : la première est que la chasteté est une vertu dont l’action peut se porter sur la totalité de la création. Ensuite, elle est tout de même perçu uniquement du côté du plaisir, charnel ou spirituel que l’on peut entretenir aux choses de ce monde ou à Dieu. On verra que la chasteté a une dimension plus vaste.

Une évolution un peu raide de cette approche de la chasteté a trouvé son apogée dans les manuels pour les confesseurs. Ainsi dans le manuel de Vitrant nous lisons une définition qui positionne la vertu de chasteté uniquement à l’égard du plaisir : « La chasteté est la vertu morale qui règle suivant la raison l’usage des fonctions sexuelles et de toute délectation charnelle ».(8)

Dans ce contexte, la pudeur (voisine de la modestie) sera la gardienne de la chasteté.

 

C. Bernard Häring

     Enfin, un mot de ce que dit Bernard Häring à propos de la chasteté dans « la loi du Christ »(9). On notera tout d’abord une double approche de la chasteté : positive et négative.

L’approche négative, qu’il aborde en un second moment, consiste principalement à analyser ce qui relève d’un mauvais usage de la sexualité. Mais ce n’est pas cela que je veux évoquer avec vous. On le verra plus tard.

L’approche positive, quant à elle montre déjà une certaine évolution par rapport aux manuels des décennies précédentes. Trois approches complémentaires permettent de donner le contour positif de la chasteté : le respect, la maîtrise de soi et la charité.

     « La chasteté chrétienne ne repose en aucune façon sur le mépris du sexuel. Le respect positif qu’elle implique atteint au contraire jusqu’aux dernières profondeurs du mystère de la sexualité, du fait que, tout en reconnaissant parfaitement la valeur de son usage dans le mariage, elle se défend d’en faire un absolu. » On notera la position équilibrée que B. Häring donne à la vertu de chasteté : entre mépris et absolu, entre encratisme et luxure. Nous avons là une définition qui se construit à l’égard du plaisir.

     Le deuxième aspect de la vertu de chasteté découle aisément du premier puisqu’il s’agit de la maîtrise de soi. Cette maîtrise est comprise à la fois comme le fruit de la chasteté et tout en même temps sa condition de possibilité. On voit bien alors que chasteté et maîtrise de soi sont le fruit d’un travail mutuel de l’une sur l’autre.

Enfin, c’est à la charité qu’il revient de qualifier la vertu de chasteté et ses oeuvres. Comme le dit Saint Paul en 1 Co 13 : « sans la charité, je ne suis que cymbales qui résonnent ».

     Il reste que ces trois dimensions de la chasteté respect, maîtrise de soi et charité font de l’exercice de la chasteté un lieu de sainteté. Constamment les listes de dons et de vertus, que Paul rédige, aboutissent à la sainteté, sont un moyen de sanctification : « Et voici quelle est la volonté de Dieu : c'est votre sanctification ; c'est que vous vous absteniez d'impudicité, que chacun de vous sache user du corps qui lui appartient avec sainteté et respect, sans se laisser emporter par la passion comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu ; que personne en cette matière ne supplante ou ne dupe son frère. Le Seigneur tire vengeance de tout cela, nous vous l'avons déjà dit et attesté. Car Dieu ne nous a pas appelés à l'impureté mais à la sanctification. » 1 Th 4, 3-7.

V. Ce qu’en dit le magistère romain.

A. Dans Casti conubii (1930)

     Publiée par Pie XI, on trouve dans cette encyclique le terme 11 fois de chasteté . Mais c’est un concept qui est plus thématique qu’opératoire. Cette encyclique donne l’impression que le mariage est agressé de toute part et qu’il faut contre attaquer.

N° 19 : « Les rapports intimes entre les époux eux-mêmes doivent porter l’empreinte de la chasteté, en sorte que les époux se comportent en tout suivant la règle de al loi divine et naturelle, qu’ils s’appliquent toujours à suivre la volonté très sage et très sainte de leur Créateur avec un sentiment profond de respect pour l’oeuvre de Dieu. »

N° 32 : « L’indissolubilité constitue en outre pour la chasteté un rempart contre les tentations de l’infidélité, s’il s’en présente intérieurement ou extérieurement ».

N° 40 : On comprend dans ce numéro que la contraception « souille » la chasteté du lien nuptial. Et l’Eglise la garde de cette souillure.

N° 53 : « La charité entre les époux, ou encore la chasteté, est la pierre sur laquelle a été bâtie la maison ; cette maison consolidée par l’union délibérée et constante des coeurs ne sera ébranlée par aucune adversité, et à plus forte raison, ne sera-t-elle pas renversée ».

     On trouve donc dans l’usage qui est fait du concept de chasteté une définition qui est de l’ordre du « respect de la création et du créateur » ; que la chasteté est un rempart ; que la chasteté est la pierre angulaire du foyer.

 

B. Le concile Vatican II (1965)

 

4 fois chaste et 11 fois chasteté.

On trouve surtout les références dans Gaudium et spes à propos du mariage et dans le décret pour la vie religieuse à propos des trois voeux de pauvreté, chasteté et obéissance. Le christ y est présenté comme pauvre et chaste. Mais ce n’est pas très intéressant.

 

C. Le célibat sacerdotal de Paul VI (1967).

 

     Chasteté vient 14 fois. Chaste vient 87 fois. Il s’agit pour les prêtres de vivre la chasteté.

N° 37 : « Le Christ libre, chaste et catholique »

N° 70 : « La chasteté, résultat d’un combat persévérant, s’harmonisera avec toutes les autres vertus naturelles et surnaturelles ».

N° 72 : « Le candidat sera en mesure d’assumer le grave et doux engagement de la chasteté sacerdotale, comme don total de soi-même au Seigneur et à son Eglise ».

N° 73 : « La chasteté n’est jamais acquise une fois pour toutes, mais elle est le résultat d’une conquête à poursuivre tous les jours ».

N° 82 : « le jeudi saint, renouveler le don de sa vie au Christ et avec humilité et courage, la promesse de votre indéfectible fidélité à son unique amour et à votre oblation de chasteté parfaite ».

     Certainement que si cela avait été une encyclique de Jean-Paul II, nous aurions eu une méditation et peut-être même un travail théologique sur Marie et la chasteté.


 

D. Persona humana (1975)

 

     Une vertu qui marque toute la personnalité dans son comportement tant intérieur qu’extérieur.

     En tout état de vie, la chasteté ne se réduit pas à une attitude extérieure ; elle doit rendre pur le coeur de l’homme, selon cette parole du Christ : « Vous avez appris qu’il a été dit : " Tu ne commettras pas l’adultère". Eh bien ! moi, je vous dis: quiconque regarde une femme pour la désirer déjà , dans son coeur, commis l’adultère avec elle. »(10)

     Plus les fidèles comprendront la valeur de la chasteté et son rôle nécessaire dans leur vie d’hommes et de femmes, plus ils en saisiront, par une sorte d’instinct spirituel, les exigences et les conseils, mieux aussi ils sauront accepter et accomplir, dociles à l’enseignement de l’Eglise, ce que la conscience droite leur commandera dans les cas concrets.

     Dans la ligne de ces invitations pressantes, les fidèles doivent aujourd’hui encore, et même plus que jamais, prendre les moyens qui ont toujours été recommandés par l’Eglise pour mener une vie chaste : la discipline des sens et de l’esprit, la prudence attentive à éviter les occasions de chute, la garde de la pudeur, la modération dans les divertissements, de saines occupations le recours fréquent à la prière et aux sacrements de pénitence et d’eucharistie. La jeunesse, surtout, doit avoir le souci de développer sa piété envers l’Immaculée Mère de Dieu, et se proposer en exemple la vie des saints et des autres fidèles, en tout premier des jeunes qui se sont distingués par la pratique de la chasteté.


 

E. Orientations éducatives sur l’amour humain. Déclaration sur certaines questions d’éthique sexuelle (1984)

 

     On y retrouve des constantes comme le fait que la famille est toujours le lieu privilégié de l’éducation à la chasteté.

     Il y a une dimension positive à la chasteté et pas seulement négative

     La chasteté a pour but de respecter et de réaliser la signification sponsale du corps.

     L’effort constant est rendu possible par la grâce divine.

     L’exemple du Christ et de la Vierge Marie


 

F. Catéchisme de l’Eglise catholique (1992)

 

     Le Catéchisme de l’Eglise Catholique publié en 1992 traite de la chasteté dans le commentaire des dix commandements et du sixième en particulier. Le CEC ne traite pas de la chasteté à proprement parler mais bien de la vocation à la chasteté. (2337). Ce qui montre toute la dynamique du rapport de l’homme à cette vertu. Une dynamique qui manifeste que la chasteté n’est pas seulement comprise comme un état de vie « je suis chaste ou je ne le suis pas » mais aussi comme « l’apprentissage de la maîtrise de soi ». Chose étonnante est chaste ou du moins vit chastement toute personne qui essaye de le devenir car vouloir le devenir c’est déjà essayer de vivre de cette vertu, c’est avoir une vie orientée vers le Seigneur ! On pourrait presque dire que le concept de chasteté est très voisin de celui de sainteté en ce qui concerne sa mise en oeuvre. C’est en avançant vers la sainteté que l’on vit saintement.

     Les différents canons disent cela très fermement :

2339 La chasteté comporte un apprentissage de la maîtrise de soi, qui est une pédagogie de la liberté humaine.

2340 (à propos des fruits de la chasteté) "La chasteté nous recompose; elle nous ramène à cette unité que nous avions perdue en nous éparpillant" (S. Augustin, conf. 10,29).

2341 La vertu de chasteté est placée sous la mouvance de la vertu cardinale de tempérance, qui vise à imprégner de raison les passions et les appétits de la sensibilité humaine.

2342 La maîtrise de soi est une œuvre de longue haleine. Jamais on ne la considérera comme acquise une fois pour toutes. Elle suppose un effort repris à tous les âges de la vie (cf. Tt 2,1-6 ). L'effort requis peut être plus intense à certaines époques, ainsi lorsque se forme la personnalité, pendant l'enfance et l'adolescence.

2343 La chasteté connaît des lois de croissance qui passe par des degrés marqués par l'imperfection et trop souvent par le péché.

2344 La chasteté représente une tâche éminemment personnelle, elle implique aussi un effort culturel, car il existe une "interdépendance entre l'essor de la personne et le développement de la société elle-même" ( GS 25 ).

2345 La chasteté est une vertu morale. Elle est aussi un don de Dieu, une grâce, un fruit de l’oeuvre spirituelle (cf. Ga 5,22 ). Le Saint-Esprit donne d'imiter la pureté du Christ (cf. 1Jn 3,3 ) à celui qu'a régénéré l'eau du Baptême.

2347 La vertu de chasteté s'épanouit dans l'amitié.

2392 "L'amour est la vocation fondamentale et innée de tout être humain" ( FC 11 ).

2393 En créant l'être humain homme et femme, Dieu donne la dignité personnelle d'une manière égale à l'un et à l'autre. Il revient à chacun, homme et femme, de reconnaître et d'accepter son identité sexuelle.

2394 Le Christ est le modèle de la chasteté. Tout baptisé est appelé à mener une vie chaste, chacun selon son propre état de vie.

2395 La chasteté signifie l'intégration de la sexualité dans la personne. Elle comporte l'apprentissage de la maîtrise personnelle.

2396 Parmi les péchés gravement contraires à la chasteté, il faut citer la masturbation, la fornication, la pornographie et les pratiques homosexuelles.


 

 

 

H. Dans Vérité et signification de la sexualité humaine (1996).

74 fois chasteté et 12 fois chaste.

Voir spécialement le 2nd chapitre.


 

 

 

 

Conclusion

On retiendra en particulier tout ce qui relève de l’effort, de la tâche jamais achevée mais aussi de la liberté que la chasteté permet et révèle tout en même temps.

 

© Bruno Feillet

 

 

Notes

1. Xavier Thévenot, repères éthiques, Salvator, Mulhouse, 1977, p. 46.
2. Définition qui conclue la conférence aux religieuses de Xavier Thévenot. La chasteté, Cassette audio, vendue par le SNV.
3. Lévinas, Le temps et l'autre, p. 78-79.
4. Xavier Lacroix, Le corps de chair, p. 88.
5. Xavier LACROIX, Le mariage tout simplement, Editions de l'Atelier, Paris, 1994, p. 58.
6. Jacques GUILLET, Jésus Christ dans notre monde, Desclée de Brouwer, collection Christus-essais, N° 39.
7. André BARRAL-BARRON, Le célibat, chemin de vie, Cerf, Coll. Foi vivante, N° 249, Paris, 1990, p. 109.
8. Jean-Benoît VITRANT, Théologie morale, Bref exposé à l'usage des membres du clergé et spécialement des confesseurs, Beuchesne, Paris, 1942, N° 1029.
9. Bernard HÄRING, La loi du Christ, tome 3, Desclée, Paris, 1960, p. 403-4029.
10. Mt 5, 28.