Que ton règne vienne

Mt 27, 47-50.


A partir de la sixième heure, l'obscurité se fit sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure.
Et vers la neuvième heure Jésus clama en un grand cri : " Éli, Éli, lema sabachtani ? ", c'est-à-dire : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "
Certains de ceux qui se tenaient là disaient en l'entendant : " Il appelle Élie, celui-ci ! "
Et aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il imbiba de vinaigre et, l'ayant mise au bout d'un roseau, il lui donnait à boire.

 

Mais les autres lui dirent : " Laisse ! Que nous voyions si Élie va venir le sauver ! "
Or Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit.

C’est la deuxième demande en « tu » du Notre Père. Redisons-nous aussi que c’est Dieu qui fait advenir son Règne. Mais qu’est-ce à dire exactement ?


La venue du Règne de Dieu est le contenu même de l’Évangile. C’est ce qu’annonce Jésus lors de ses pérégrinations galiléennes (Mais il leur dit : " Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c'est pour cela que j'ai été envoyé. " Lc 4, 43) ; c’est encore l’essentiel de la mission qu’il confie à ses premiers disciples : « Et en toute ville où vous entrez et où l'on vous accueille, mangez ce qu'on vous sert ; guérissez ses malades et dites aux gens : "Le Royaume de Dieu est tout proche de vous. " » Lc 10, 8-9).
Comme moi vous faites la distinction entre royaume et règne. Le royaume c’est l’espace où le roi règne, où le roi exerce son pouvoir. Le règne, c’est l’ensemble des activités du roi au sein de son royaume.


Ainsi, lorsque Jésus annonce la venue du Royaume de Dieu, il annonce que Dieu étend son activité sur tous ceux que le Christ rejoint. Mais ce n’est pas très facile d’expliciter en quoi consiste le règne de Dieu. Car à vrai dire, il a une dimension présente mais aussi une dimension à venir. En effet, pour expliciter sa mission Jésus envoie dire à Jean Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » Mt 7, 22. Voilà ce qui se passe lorsque le Règne de Dieu s’exerce. Seulement nous le savons, il existe encore des aveugles, des lépreux et des sourds. Autrement dit, la domination totale de Dieu sur notre monde est encore à venir même si elle a déjà commencé par la prédication de Jésus qui nous a promis que le Royaume de Dieu venait en sa personne. En fait, le Règne de Dieu sera total à la fin des temps. Mais ne nous trompons pas, ce n’est parce que tout n’est pas réalisé aujourd’hui, que rien ne s’est fait, bien au contraire. « La deuxième demande du Notre Père ne vise pas que l’accomplissement eschatologique future du Règne. Elle concerne la réalisation progressive du Règne déjà présent dans notre histoire. »

 

Trois questions principales se posent lorsque l’on demande à Dieu que son règne arrive. La première concerne ma liberté. Si Dieu règne sur moi, est-ce que je serai encore libre ? Ne serai-je pas oppressé de son omniprésence ? Les deux autres questions portent d’une part sur le Règne à venir de Dieu : est-ce que je le souhaite vraiment ? Est-ce que je le souhaite pour de bonnes raisons ? Et d’autre part sur le Règne pas encore présent : Quand on voit les drames du vingtième siècle on peut se demander si Dieu règne vraiment, ne fut-ce qu’un peu ? Ne nous a-t-il pas abandonné ? Et lorsque l’on voit l’état de l’Église en France, il y en a qui se sont peut-être demandé s’il y avait là-haut quelqu’un à la barre ?
Mes questions sont un peu provocantes, j’espère cependant qu’elles nous aideront à mieux entrer dans la prière de Jésus, c’est-à-dire, à vouloir de toute notre force comme quelque chose d’infiniment désirable que le règne de Dieu arrive.


Le règne de Dieu est-il oppressant pour ma liberté ?


Commençons par regarder le Christ en ce jour où nous fêtons la sainte Croix. Lui qui est couronné d’épines, il est présenté au peuple par un simple petit panonceau : « Jésus, Nazaréen, Roi des Juifs ». Jésus est Roi, certes, mais pas à la manière des hommes. Si tel était le cas, son Père lui aurait déjà envoyé une légion d’anges pour le défendre ou encore il aurait distribué des épées à ses disciples.


Si Jésus, règne, ce n’est pas à la manière des hommes. Il est le roi qui offre sa vie pour ses sujets. Dans l’Évangile de Marc, c’est seulement sur la croix qu’il accepte d’être appelé « Fils de Dieu ». Sa dignité, il la tient non seulement de sa nature mais surtout de ce qu’il fait pour nous. Ce roi n’est pas un roi qui oppresse. Son départ a même pu embarrasser et laisser dans le désarroi tous ses amis, affrontés quelque part à trop de liberté. Lui « parti » que fallait-il faire ?

 

Je parle de liberté, mais à vrai dire de quelle liberté s’agit-il ? Car il y a deux types de liberté. Il y a celle dont nous héritons tout spécialement nous les français, les fils de Descartes. Il s’agit de la liberté de faire ce que l’on veut, de pouvoir choisir librement de ses actes. Nous l’avons inscrite dans notre devise nationale et nous y sommes très attachés. Cette liberté, nous la comprenons comme un droit, comme l’état naturel dans lequel tout être humain naît avec des droits égaux. Le règne du Christ entamerait-il cette liberté ? Sans doute pas. D’ailleurs, en nous créant libre à son image, Dieu nous a créé capables de faire du neuf, de mettre de la nouveauté dans notre monde. Que l’homme ait été livré à sa propre sagesse, à son propre conseil, comme le dit le Siracide, c’est peut-être un des plus beaux cadeaux que Dieu ait fait à l’homme. De manière plus philosophique, on parle alors de libre-arbitre. Le drame, c’est lorsque nous oublions que cette sagesse nous est donnée par Dieu lui-même. Lorsque nous coupons de ses racines notre capacité d’initiative, nous le savons, cela peut donner n’importe quoi, un peu comme si nous sciions la branche sur laquelle Dieu nous avait installés.


Mais il y a l’autre liberté, celle qui n’est pas à l’état naturel si j’ose dire, celle qui est le résultat d’une libération. Il s’agit là d’une liberté qui m’est offerte par un autre. Or si je suis libre parce que je suis libéré, ne puis-je pas dire que plus je dépends de celui qui me libère, et plus je suis libre ? Dans la foi qui nous rassemble ce soir ne puis-je pas dire que plus je dépends du Christ qui me libère de mon péché sur la croix et plus je suis libre ? La liberté chrétienne ne consiste pas à pouvoir choisir entre le bien et le mal. Elle est le fait que nous avons choisi le bien et que nous avons rejeté le mal. Ici, la liberté ce n’est pas de pouvoir choisir, mais bel et bien d’avoir choisi !
Prenons deux petits exemples tirés de notre vie quotidienne. Imaginons un valenciennois qui décide de partir en vacances. Mais il hésite entre passer des vacances sur la plage à Biarritz ou faire une croisière dans les fjords de Norvège. Tant qu’il n’a pas choisi, il fait du surplace. Choisir l’une des deux destinations le libèrera de l’inaction et il pourra se livrer aux joies des vacances.


Prenons encore un jeune homme nommé Rodrigue. Voilà qu’il voudrait se marier mais il hésite entre Cunégonde et Artémise dont il sait par ailleurs que chacune voudrait bien l’épouser. Tant qu’il ne choisit pas, il fait du surplace dans sa vie affective. Mais s’il choisit Artémise, par exemple, voilà que ses énergies affectives, de tendresse et de fécondité se trouvent libérées. Curieusement son engagement va le libérer et non pas l’emprisonner. C’est d’ailleurs un indice de bons mariages lorsque l’alliance qui se prépare libère chez les futurs conjoints un potentiel de vie qu’ils ne se connaissaient même pas. Ils s’épanouissent l’un l’autre, dit-on.

Ainsi en est-il de notre liberté face au règne de Dieu. Nous serons d’autant plus libres que nous vivrons en communion avec notre libérateur, que nous le laisserons régner sur nos vies à sa manière. Car vous le savez, il ne faut pas craindre de venir à lui. Le Christ lui-même nous invite : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger. » Mt 11, 29-30. Notre évêque a commenté récemment cet évangile et il disait, si je me souviens bien que lorsque le Christ nous propose son joug, ce n’est pour nous le faire porter à sa place mais pour que nous le portions ensemble, avec lui.


Alors si telle est la condition du croyant, c’est sans crainte que nous prions en disant « que ton règne vienne » ou en reprenant la finale de l’apocalypse « Maranatha, viens Seigneur Jésus ».

 

Est-ce que je désire vraiment que le règne de Dieu vienne ?


Creusons maintenant la dimension eschatologique de la venue du règne de Dieu. Est-il vraiment certain que nous sommes sans crainte face à la venue du règne de Dieu. J’en connais qui trouve leur vie tellement passionnante que face à l’annonce du retour définitif du Christ pour demain matin diraient : « Ecoute Seigneur, ce serait tellement mieux que tu reviennes dans 5 ou 10 ans. J’ai encore tellement de choses passionnantes à vivre ». Ou celui-ci qui dirait « si tu reviens demain, je ne pourrais pas connaître les joies du mariage. Reviens plutôt la semaine prochaine, après la célébration et la nuit de noces ». Ou encore celle-ci qui a tant travaillé pour passer un diplôme et qui préfèrerait que le Christ retarde sa venue pour connaître les résultats. Et celui-là qui a économisé des années pour obtenir la voiture de ses rêves et qui lui sera livrée la semaine prochaine de dire au Christ « reviens dans un mois, quand j’aurai profité de mon rêve »... la liste est sans fin.


Vous souriez, pourtant ce que je viens de dire n’est qu’un pale plagiat d’un évangile (Lc 14, 16-20). :
« A ces mots, l'un des convives lui dit : " Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu ! "
Il lui dit : " Un homme faisait un grand dîner, auquel il invita beaucoup de monde.
A l'heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : "Venez ; maintenant tout est prêt. "
Et tous, comme de concert, se mirent à s'excuser. Le premier lui dit : "J'ai acheté un champ et il me faut aller le voir ; je t'en prie, tiens-moi pour excusé. "


Un autre dit : "J'ai acheté cinq paires de bœufs et je pars les essayer ; je t'en prie, tiens-moi pour excusé. "
Un autre dit : "Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis venir. "
Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur (…) aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner. »

 

Sur le fond le refus de rentrer dans le Royaume de Dieu est motivé par deux choses de nature différente.
La première est que nos exclus volontaires préfèrent les créatures au Créateur. C’est la définition même du péché. Toutes les réalités mentionnées dans l’évangile ou dans mes exemples sont en soi bonnes et parfois sanctifiées par la grâce comme dans le cadre du sacrement pour le mariage. Mais elles trouvent leur bonté et leur sens en se référant au Royaume de Dieu, en gardant leur statut de moyen ou de chemin pour avancer vers le Royaume. Mais si se marier, acheter une voiture, passer un examen, … sont de véritables obstacles, alors mieux vaut renoncer à tout cela.


L’autre motif qui nous aveugle sur la venue du Règne de Dieu, c’est notre aveuglement sur les souffrances de notre monde. Comment mon petit bonheur immédiat à moi peut-il justifier le retard de l’avènement du règne de Dieu et s’accompagner de la pérennité de la souffrance de tant de gens ? Bref ! On peut aussi vouloir différer la venue du Règne pour des motifs finalement égoïstes ou mesquins, parce que notre vision du monde est étroite.
En tout cas, en ce qui me concerne, c’est sans regret que j’abandonnerai toutes mes activités et tous mes projets car, je l’espère, ils tendent tous à m’aider à avancer vers le Royaume de Dieu. Alors s’il vient maintenant, tous ces projets n’ont plus aucune raison d’être parce qu’ils auront trouvé leur finalité.

 

Est-ce que j’espère encore que le Règne de Dieu arrive ?


C’est le problème inverse. Et il ne date pas non plus d’hier. Déjà saint Pierre devait encourager les premiers chrétiens qui pensaient que le Christ était en retard : « Le Seigneur ne retarde pas l'accomplissement de ce qu'il a promis, comme certains l'accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. » (2 P 3, 9).


Il y a bien des motifs de perdre espoir en ce monde et dans notre Église. Mais il y en a aussi tout autant d’espérer. Cependant, une chose est d’avoir peu d’espoir une autre est d’avoir peu d’espérance. L’espoir porte sur les choses à court terme et sur lesquelles nous avons plus ou moins prise comme la santé ou un travail. L’espérance porte sur le Règne de Dieu, la vie éternelle et le salut.

 

La Vierge Marie est pour nous la première sur le chemin de l’espérance. Entre la joie de l’annonciation et les douleurs qu’une mère éprouve devant son fils crucifié, Marie a dû vivre le grand écart de la foi. Pourtant elle est toujours là, au pied de la croix de son fils, fidèle alors que presque tous l’ont abandonné. Alors que tout espoir est perdu, elle garde l’espérance de la foi.

 

Croyons-nous que Dieu règne, même dans les moments où il paraît le plus absent ? Bien souvent, nous voudrions que Dieu règne par la puissance et qu’il règle nos conflits à coup de baguette magique. Mais si Dieu règne ce n’est que par son amour. Pour reprendre la fameuse formule de Varillon : « Dieu est amour ; Dieu n’est qu’amour ; Dieu ne peut que ce que peut l’amour ». Pourquoi l’accuserions-nous de ne pas faire autre chose que de nous aimer, de marcher à nos côtés, et de nous respecter dans nos choix. Car le Règne de Dieu ne recherche pas la fidélité par oppression mais par adhésion volontaire.


Ce que Jésus est venu annoncer, c’est que la force de l’amour désintéressé est plus grande que la violence. La violence n’a jamais converti qui que ce soit. Mais l’amour peut emporter les cœurs les plus endurcis. Et nous qui lisons l’Ecriture, nous savons que mettre en œuvre tout ce que le Christ nous dit n’évite pas les tempêtes ou le vent, mais si nous sommes bien fondés sur lui, le roc inaltérable de notre foi, alors notre maison tiendra bon.
A vrai dire, c’est aussi à travers nous qu’il règne, nous qui sommes les membres du corps de son Fils. À chaque fois que soutenus de l’Esprit Saint, nous annonçons la Bonne Nouvelle aux pauvres, que nous guérissons les malades, que nous remettons sur le chemin de la vie ceux qui désespéraient et de Dieu et d’eux-mêmes, c’est le Règne de Dieu qui est déjà là, à travers nous.

 

C’est sans doute le moment dans cette neuvaine que nous demandions à Dieu qu’il renouvelle en nous les vertus théologales de la foi, de l’espérance et de la charité. Qu’à la suite de Marie, soutenus comme elle par l’Esprit-Saint nous manifestions au quotidien de nos vies que le Règne de Dieu a vraiment commencé.
Voyez-vous, il y en a qui ne sont pas fidèles mais ils comptent sur notre fidélité ;
Certains ont perdu l’espérance mais notre espérance les intéresse ;
D’autres n’ont pas la foi, mais si nous la perdions, ils seraient déçus.

 

Au pied de la croix, avec la Vierge Marie, animés de l’Esprit-Saint, redisons la prière que nous avons reçue du Sauveur.

 

Notre Père, …

 

© Bruno Feillet