Peut-on vivre sans loi ?

Introduction

La loi semble empêcher les hommes de faire ce qu'ils veulent. Or, c'est tout le contraire. Sans loi, il n'y aurait qu'anarchie et violence. On verra ici que non seulement il n'existe pas d'humanité sans loi mais surtout qu'il ne peut pas exister d'humanité sans loi. La loi que symbolise le concept d'interdit est ce qui permet à l'homme d'accéder à la vie et aux hommes de vivre ensemble.

 

Nous avons déjà parlé de la loi à propos de la morale au début de l’année. Nous nous étions dits alors que la morale comme science qui réfléchit les actes humains n’était pas réductible à la loi ou aux normes ou encore aux préceptes. La morale était plutôt cet effort de réfléchir le sens des actes humains afin de mener une vie bonne avec et pour autrui. « La morale pure ne promulgue aucune loi, elle vérifie la légalité, pour ainsi dire constitutionnelle, des lois existantes et des lois implicites dans les intentions. » (1)


Cependant, comme nous le savons, si la morale qui, chez Weil, se comprend comme l’effort de réflexion, elle porte sa réflexion aussi sur les normes qui permettent la vie commune.


Il y a plusieurs manières d’aborder la question de la loi. Soit par le biais social, soit par le biais psychanalytique soit encore dans le rapport de l’éthique à la loi positive édictée par le législateur.

 

I. PAS D’HUMANITE SANS LOI


Lorsque l’on s’intéresse à l’ethnologie, il est assez facile de constater qu’il existe beaucoup de systèmes sociaux sur la terre. Des systèmes très variés et peu compatibles entre eux. (patrilinéaires ou matrilinéaires, règles de transmission des biens, sens de la pudeur, gestion de la violence, …). Une telle variété ne remet pas en cause le principe que quelque soient les lois établies, les codes moraux intégrés ou incorporés, il n’existe pas de société sans un système de codes ou de lois.
La philosophie morale s’intéresse peu à l’ethnologie mais beaucoup à la loi, en particulier pour savoir qui de l’individu ou de la loi est premier. Mais aussi comment l’individu s’incorpore la notion de loi. Il reste tout un pan très important que l’on n’abordera pas aujourd’hui mais une prochaine fois qui porte sur les diverses formes de transgressions de la loi.

 

 

A. AU NIVEAU SOCIAL

De la société ou de l’individu, qui est le premier ?
Une société est toujours composée de plusieurs individus. Il y a deux manières de considérer cependant cette société.
Soit on suppose des êtres identiques éventuellement rivaux et opposés (Hobbes, Rousseau) qui se réunissent pour vivre ensemble sous la règle commune qu’ils instituent (une forme de contrat social) auquel cas l’individu est premier et la société fruit des individus.
Soit les individus sont compris d’abord comme membres de la société à laquelle ils appartiennent auquel cas c’est la société qui est première et les individus qui adviennent à leur statut d’individu par la médiation de la société.
C’est la deuxième approche que défend André Clair et il me semble qu’il a bien raison. Nous verrons que les données psychanalytiques lui donneront raison. En fait, la société précède l’individu, elle l’accueille et le constitue membre. L’individu n’a pas tant à fonder cette société qu’à « l’explorer et à en expliciter la constitution » (2). « L’instance n’a pas à être construite, mais à être découverte dans l’être de la cité » (3). Il me semble que cela est le chemin ordinaire de notre avènement à nous-mêmes comme être social. Ainsi avant d’être pris en otage par le surgissement du visage d’autrui, j’ai déjà préalablement été le faible d’un autre qui, en m’accueillant comme tel, m’a permis d’accéder à mon propre moi, à ma personnalité capable ensuite et seulement ensuite d’être pris en otage par la faiblesse d’autrui.

 

1. Les trois fonctions de la loi.


Dans cette société qui me précède toujours et dans laquelle je né, la norme ou la loi a une triple fonction : La loi et à la fois une règle, elle s’inscrit dans une certaine régularité et permet une régulation des comportements des individus entre eux entre eux et l’institution qui met en œuvre la loi.

 

La fonction de régulation

En assurant l’ajustement des comportements individuels entre eux et à l’égard de la totalité, la fonction de régulation de la loi manifeste que la société est analogiquement un corps organique. Afin de maintenir une certaine vitalité et une cohésion minimum de la société, la loi organise la vie. Comme si la société se donnait les moyens de se maintenir elle-même comme société. André Clair parle de « la finalité immanente à la société, analogue à un vouloir vivre ensemble » (4).

 

La fonction de régularité

La loi ou la norme manifeste encore que la société existe également dans le temps. C’est pourquoi la fonction de la loi est encore d’assurer une certaine régularité du vivre ensemble. Enracinée dans le passé, la loi à « une fonction d’anticipation ». Elle permet de prévoir, d’organiser la vie malgré l’incertitude de l’avenir. (Repérer déjà le rapport passé, présent et futur). Cette remarque met par le fait même le doigt sur une des questions les plus difficiles que pose la réalité de la loi : sa pertinence comme loi dépend-elle de son efficacité réelle ou encore dans la réception générale par les individus de la société. Ici, c’est la question de la validité qui est au premier plan.

 

La dimension de règle

Enfin la loi implique aussi une dimension de règle en vue d’une vie juste. Et ce n’est, bien sûr la moins importante. Deux manières d’étudier la règle : soit d’un point de vue interne, dans son intégration à l’intérieur de tout un appareil législatif ; soit d’un point de vue externe en observant comment la règle est établie et par qui.

 

A titre de synthèse, nous pouvons dire qu’en distinguant entre régulation, régularité et règle, la loi montre la société comme un organisme social, inscrit dans le temps et objet d’un droit (5). Bien connaître les règles sociales permet non seulement de « s’attendre à voir se produire tel acte, mais aussi d’anticiper et enfin de juger du bien fondé de l’acte en question ». Pas de société sans loi !

 

2. Ethique et droit


Le rapport entre l’éthique ou la morale et le droit positif est une vieille question, aussi vieille que le monde et qui revient à l’ordre du jour. François-Xavier Dumortier (6) s’intéresse à cette question à partir d’un livre du doyen Carbonnier (Droit et passion du droit sous la V° République).


La question se pose dans les termes suivants : « Dans une situation de pluralisme éthique, la tentation peut être grande de s’en remettre au législateur du soin de trancher entre des convictions opposées et de déterminer ce qui sera juridiquement "bien" ». Autrement dit devant une un problème nouveau, on demande aux députés une loi et ce qui sera légal sera déclaré et reçu bien. Or le moral et le légal ne sont pas à mettre sur un même plan. F-X. Dumortier montre bien qu'en fait il existe un intérêt bien compris pour le droit et la morale de rester chacun à sa place pour le profit des deux. La confusion des niveaux engendrerait une confusion des repères.


« À la différence du droit qui a l’assurance de la lettre et la pesanteur de la contrainte, l’éthique est questionnante et désarmée : elle interroge le droit sur lui-même à partir de ces valeurs que la règle juridique exprime et abrite, protège dans son respect et garantit par son effectivité. Il est sans doute sage que les moralistes se refusent à « faire la loi » et les juristes à « faire la morale », mais non que les moralistes renoncent à attendre du droit un secours et les juristes de l’éthique une exigence. C’est au coeur du droit que joue l’aiguillon éthique, et c’est au coeur de l’éthique que résonne l’exigence du droit comme règle s’imposant à tous pour la liberté de tous. » (7)
D’une certaine manière le droit a besoin de l’éthique pour ne pas tomber dans un juridisme inique (par la mémoire de la loi naturelle ?) et l’éthique a besoin du droit pour garder les pieds sur terre (par la mémoire de la sagesse).

 

B. AU NIVEAU PERSONNEL


Pour faire simple, le bébé, tant qu’il est dans le ventre de sa mère, ne fait pas la différence entre lui et sa mère. Il vit dans un monde sans différences, on dira dans un monde d’indifférenciation ou encore un monde fusionnel. Et d’une certaine manière, malgré la violence de l’accouchement qui est la première expérience de la différence d’avec sa mère, tant qu’il tête le sein, et pendant les premiers jours, il ne fait pas vraiment la différence entre lui et le sein de sa mère. Il vit dans l’immédiateté et dès qu’il a faim, il suffit de crier un peu pour pouvoir manger. Au début il se comprend comme le sein de sa mère et à la fin du processus de prise de conscience de lui-même, il a le sein de la mère. Ce n’est que petit à petit, grâce au manque engendré par la loi du père, qu’il va prendre conscience de son identité propre en se séparant de la mère.


En effet, le père (au sens concret du terme mais c'est aussi un rôle que la société peut tenir auprès de la lmère) réclame la présence de la mère pour d'autres tâches que le soin du nourisson. Cette parole, ce dit posé entre l'enfant et sa mère, cet inter-dit est une expérience absolument fondatrice pour que l'enfant parvienne à la stature de sujet.

 

Xavier Thévenot, reprenant J. LACAN, a un schéma très évocateur pour démontrer comment se déroule la mise au monde du sujet comme sujet conscient de lui-même et que l’on pourrait résumer dans le processus suivant : il s’agit de passer du même à l’autre, de l’immédiat au monde des médiations, de la fusion avec la mère à l’inscription en soi de l’interdit lancé par le père, de l’indicible à la parole, du monde fusionnel à l’expérience du manque. Cette expérience qui nécessite du temps est toujours douloureuse pour l’enfant mais elle est la condition sine qua non de son avènement à lui-même comme sujet capable de dire « je ». La loi du père crée un manque fondamental et oblige par là l’enfant à sortir de la confusion originelle avec sa mère et à rentrer dans le monde du symbole, de la symbolisation.


La dialectique du même et de l’autre. C’est la dialectique la plus fondamentale
Car on voit bien que si l’on reste dans le même, on n’accède pas à la stature de sujet. Mais si on force sur l’altérité, on finit dans l’isolement le plus total. Or, il n’est ni bon ni possible que l’homme soit seul.

 

Un tel schéma montre l’importance d’intégrer les dimensions du temps et de l’espace car l’un ne va pas sans l’autre.
Intégrer l’espace c’est en particulier intégrer la notion qu’autrui occupe toujours une place que je ne peux occuper. L’espace est limité, il oblige au compromis et aux décisions morales et politiques.


Intégrer le temps, c’est intégrer la dimension de durée, du passé, du présent et du futur. Dans la tradition occidentale, il y a plusieurs visions du temps. Ainsi chez les grecs le temps - chronos se comprend à partir du mouvement des astres. C’est le dieu qui dévore ses enfants. Mais il est régulier, mesurable, cyclique car avec les saisons et le mouvements apparents des astres il revient toujours. Ce même temps a été décrit d’une toute autre manière par St Augustin : « On pourrait dire avec vérité qu'il y a trois temps : le présent des choses passées, le présent des choses présentes, et le présent des choses futures. Car je trouve dans l'esprit ces trois choses que je ne trouve nulle part ailleurs : un souvenir présent des choses passées, une attention présente des choses présentes, et une attention présente des choses futures. » (8) Cette vision du temps est éminemment subjective et elle nous intéresse plus que la précédente même si elle sont indissociables l’une de l’autre.


La vision augustinienne est plus linéaire que cyclique. C’est cette vision qui est favorable à une téléologie et sur laquelle nous nous appuyons constamment dans la foi chrétienne. La vie morale consiste à honorer toutes les dimensions du temps. Qui exclurait l’une des dimensions ou privilégierait seulement l’une d’entre elles risque d’avoir une vie déséquilibrer. Ainsi toute personne qui ne vit que dans le présent se rend incapable de construire un projet de vie, mieux encore d’avoir une parole qui se tienne, de pouvoir tenir une promesse signe de fidélité et encouragement à l’effort. Toute personne qui ne vivrait que l’esprit tourné vers le futur risque fort d’avoir une vie qui ne serait jamais inscrite dans le réel du quotidien et risque de ne jamais voir son frère qui a faim. Enfin, toute personne qui ne serait accès que sur le passé risque bien de ne plus être accessible à une espérance et à un sens de la vie qui veut rien n’est jamais joué définitivement. Elle perd sa dimension procréatrice en se perdant dans ses souvenirs.

 

Intégrer le sens du temps et de l’espace c’est prendre conscience que notre monde est faillible. Car si le temps est la condition même de la croissance il est aussi le facteur de dégradation le plus connu. C’est bien parce qu’il y a du temps, que nos actions se déroulent et se déploient que nous en percevons les limites et la failles. Bref ! Faire l’expérience du temps en profondeur, c’est intégrer la dimension mortelle de la vie humaine. Nous ne sommes plus du tout dans le monde de la toute puissance mais dans le monde du faillible, là où règne le manque.

 

Dans ce temps qui s’écoule inexorablement, où la mort gagne toujours (voir le film des sept sceaux de Bergman ou encore le mythe du dieu Chronos), nous faisons donc l’expérience des limites et d’un rapport au monde qui n’est pas immédiat comme dans le monde fusionnel mais bien médiatisé et en particulier par la parole.


Cette parole est fondamentale car c’est elle qui manifeste à travers les interdits fondateurs la dialectique du même et de l’autre que j’évoquais tout à l’heure. En effet, « inter-dit » c’est bien le dit qu’il y a entre nous, l’entre-dit du langage. Et pour qu’il y ait communication, il faut à la fois une distance et une proximité. Les amoureux qui sont tout à la joie de leur amour doivent quitter le monde fusionnel des débuts, se « décoller » un peu pour ainsi dire pour bâtir un projet sous peine de rester dans un pur imaginaire dont la réalité de manquera pas de les faire sortir.
Il en est de même dans les étapes du surgissement de la personne et de sa conscience. Dans ce moment fusionnel que le tout petit enfant entretien avec sa mère, arrive le père avec une loi bien précise celle de l’interdit. « Mon enfant, dit le père souvent sans le savoir, souviens-toi que ta mère est mon épouse et qu’elle t’est interdite à ce titre. » Cet interdit fondateur, qui engendre le fameux complexe d’Œdipe, ne se réduit pas à cette seule loi d’ailleurs. Disons pour prendre un peu de recul que le « père » s’il est traditionnellement le papa de l’enfant et l’époux de la maman, le père peut être compris dans sa fonction « paternelle » du point de vue psychanalytique qui elle peut être tenue l’un ou l’autre sexe. En psychanalyse, le père, c’est le pôle de la loi.

 

Et petit à petit, lorsque « l’interdit » est prononcé, que l’enfant fait l’expérience du manque, que la mère n’est pas tout pour lui, l’enfant commence à sortir du monde indifférencié, à rentrer dans la dialectique du même et de l’autre à se recevoir lui-même dans une conscience psychologique de plus en plus affinée. C’est ainsi donc que l’œuf fusionnel se brise et que par l’expérience du manque le « petit d’homme » sort du monde indifférencié, rentre dans le monde symbolique et advient par le fait même au statut de sujet. Mais vous comprendrez que cette expérience initiale, nous en avons gardé un goût archaïquement enraciné dans les profondeurs de notre être. Par conséquent, ce goût de la fusion et du monde de la totale coïncidence identique à celui de la toute puissance nous habite de manière prégnante et persistante. Il habite notre imaginaire, nos désirs. Il ne s’agit pas de le nier mais courageusement de le remettre à sa place au sein de la réalité. Autrement dit, le principe de plaisir doit s’articuler avec le principe de la réalité.


Eric Weil, écrivait : « Ce que l'homme moral s'interdit et s'impose, il peut le défendre et le demander à ses prochains, à ses égaux ; ce qu'il abomine ou approuve en lui-même, il peut, il doit le condamner ou le louer chez ses frères en raison (principe kantien de l’universalisation la maxime ou encore le principe contenu dans la règle d’or). Il vit dans un monde moral, monde des êtres moraux où la victoire sur l'instinct et la violence aveugle (la morale comme lutte contre la violence ou les conflits) est la vraie victoire, où la seule vraie défaite est de succomber à la tentation. Or, ce monde est comme préformé dans le monde tout autre des ressorts animaux. A vrai dire, ce n'est que là qu'il peut exister, parce que là seulement existe le fond sur lequel il se détache. Sans tentation, l'homme ne saurait être moral, il ne serait pas homme, et c'est dans les besoins et les désirs immédiats, dans l'animalité que l'homme s'élève au-dessus de soi. Le monde moral est ainsi le monde des êtres composés, sa pureté est celle de l'impur, qui ne peut que toujours être en marche vers la pureté, mais ne sera jamais pur. La morale reste morale d'un être immoral dans un monde d'êtres immoraux. » (9)

 

C. LES INTERDITS FONDAMENTAUX


Le précepte ferme alors que l’interdit ouvre. En effet, un commandement positif oblige absolument tandis que l’interdit ouvre les autres possibles ou du moins laisse de la place à la création. Il existe trois interdits fondamentaux qui obligent absolument et qui ne font pas nombre avec les autres qui font écho d’une manière ou d’une autre à l’interdit premier que nous avons évoqué à l’instant à savoir : « l’interdit d’indifférenciation ».


C’est pourquoi :

  • Interdit du meurtre : de l’innocent, du malade, de tuer les gens au travail pour plus de profit (réduire les gens à des objets, …)
  • Interdit de la fusion : ni dans un couple (devenir l’autre se fondre en l’autre (10) ), ni avec Dieu (prendre ses désirs de toute puissance pour la volonté de Dieu), ni inceste (confusion des générations un père ne peut être l’amant de sa fille (11) ).
  • Interdit du mensonge : Serpent, perversion du langage qui médiatise toute la relation et qui institue la dialectique du même et de l’autre. Le mensonge anéantit toute relation sensée et rend impossible la construction d’une vie avec autrui. Le langage est justement l’instance qui participe à l’interdit d’indifférenciation. S’il y a mensonge, on reste dans le confus, dans la manipulation, rien ne peut se construire.

Transgresser ces trois interdits, c’est rentrer dans une vie profondément déshumanisante. S’humaniser, au contraire, c’est assumer courageusement le manque, le temps, la présence d’autrui, des autres, de tous les autres. C’est faire l’effort, et j’insiste sur ce mot, faire l’effort ou encore recevoir comme une tâche permanente et jamais achevée l’intégration de toutes ces dimensions afin qu’un jour toute notre vie s’unifie dans un même projet, enracinée dans une parole et mis en œuvre efficacement. La version chrétienne de ce désir s’exprime dans le psaume 85 : « Seigneur, fais que je marche sur les chemins de la vérité, unifie mon cœur, qu’il craigne ton nom ».

 

Temps subjectif Dimension de la morale Visée Personnage type
Futur Universelle (Tous les hommes) Utopie / Téléologie Prophète
Passé Particulière (Les Bretons) Loi Sage Conseil
Présent Singulière (M. Le Gallec) Décision / Responsabilité Politique


Bien sûr, il ne faut pas durcir un tel tableau qui pourrait être complété par d’autres colonnes. Ce tableau se lit par ligne en ce sens que les réalités de chacune des lignes sont homogènes entre elles. Mais une fois la compréhension de chaque ligne, il faut encore apprendre à lire ce tableau par colonne. C’est-à-dire qu’il faut se garder comme je l’ai dit à propos du temps tout à l’heure de se fixer sur une ligne mais sans cesse il faut faire l’effort d’articuler les trois dimensions de chaque colonne. C’est à la qualité de l’articulation que l’on reconnaît la qualité d’une philosophie ou d’une théologie morale.

 

Travail de groupe. Placer sur le tableau des expressions suivantes :

  • « Je suis sincère ». « Je suis authentique ». « Je suis vrai ».
  • « Si tout le monde faisait comme toi, … »
  • « Chez nous, ça ne se fait pas ».
  • Il est interdit d’interdire (12).

« Ma petite-fille tu as quinze ans, tu rêves d’amour, tu as déjà un petit copain.
Vois-tu, il y a deux choses qui m’ont toujours émue, c’est la vue de deux adolescents se tenant par la main et celle de couples âgés faisant le même geste.
Il y a bien sûr entre les deux une longue route faite d’ombre et de lumière, mais je trouve très touchant ces deux pôles de tendresse. Commencement et fin en soi atteinte.
Le premier amour est unique, il est émerveillement, cependant, n’oublie pas qu’il a besoin de garder une part de son mystère, qu’il a besoin, comme disait le renard au Petit Prince, d’être lentement apprivoisé.
Fais en sorte qu’il soit un tremplin pour tes études, un tremplin pour ta vie.
» (13)

 

Pour revenir à la notion d’interdit, nous qui confessons la foi chrétienne, nous ne pouvons pas ne pas penser à un interdit fondateur de toute l’anthropologie biblique : celui que Dieu adresse à Adam


II. LOI ET LIBERTE


Le rapport entre la loi et la liberté vous est déjà bien connu dans le sens où nous manipulons ces concepts depuis le début du cours. Les cours de philosophie vous ont appris que l’on n’est pas pleinement libre ni pleinement déterminé. En fait, nous sommes à la fois libres (capable d’un libre arbitre) et même temps soumis à différentes lois (déterminantes comme celles de Newton ou morales). Ce rapport a suscité de nombreux débats aboutissant à des théories ou des systèmes moraux bien repérés sous des noms que vous allez vite reconnaître. . ces systèmes moraux avaient pour but d’aider la conscience à sortir de sa perplexité lorsqu’elle faisait à la fois l’expérience de sa liberté et des lois qu’elles reconnaissaient comme importantes et qui s’opposaient parfois aux élans de la liberté. Comment pouvait-on faire pour y voir clair entre loi et liberté ?
Le laxisme, le rigorisme, le tutiorisme, le probabilisme, l’équiprobabilisme sont ces systèmes mis en place pour répondre à cette question que nous rencontrons très souvent. Ils ont été développé dans un contexte de casuistique, d’études de cas. Mais il existe aujourd’hui d’autres pistes pour réfléchir le poids et les limites de l’obligation de la loi morale.

 

A. LA CASUISTIQUE

1. Laxisme


Le laxisme est la théorie morale qui dit que s’il existe le plus petit argument en faveur de la liberté alors il est licite de suivre la liberté contre la loi. Dès que pour le sujet, la loi n’est pas absolument certaine (sous peine de péché mortel en cas de transgression), qu’il existe un doute si infime soit-il et même peu probable, alors il est possible de dire qu’on est libre à l’égard de la loi. Le laxisme a beaucoup d’affinité avec le subjectivisme. On risque de perdre l’objectivité de la loi morale.
D’une manière dégradée et plus commune, une personne laxiste est une personne qui déclare permise ce qui est défendue ou encore qui a un rapport avec la loi morale extrêmement lâche.

 

2. Le rigorisme ou tutiorisme absolu


Il s’agit du système inverse au laxisme. Ici il faut toujours trancher en faveur de la loi, même si son existence paraît douteuse. Autrement dit, il s’agit d’aller au plus sûr (sens de tutiorisme). Dans ce système, on choisit la sécurité, l’obéissance à la loi. Ainsi aller à la messe alors qu’on est malade. Le plus probable est de garder la chambre pour se soigner. Le rigoriste n’admettra pas d’exception pour lui-même ou pour les autres et ira à la messe, parce que c’est cela qui est le plus sûr.

 

Laxisme et rigorisme n’ont jamais eu les faveurs des moralistes avertis.

 

3. Probabilisme


Dans ce système, il suffit qu’il y ait une certaine probabilité en faveur de la liberté alors que la loi ne semble pas très connue ou pas très affirmée pour admettre la possibilité de choisir l’autre chemin. Ici, c’est la conscience qui décide en faveur après une réflexion sérieuse.


Le fondateur de ce type de raisonnement peut-être Barthélémy de Medina (+ 1580) : « si une opinion est probable, il est permis de la suivre, bien que l’opinion opposée soit plus probable ». Par opinions probable, il entendait une « opinion solidement fondée, soit sur des argument, soit sur une autorité telle qu l’on puisse la mettre en pratique sans craindre de péché » (14) .

 

4. Probabiliorisme


Comme son nom l’indique, il s’agit dans ce système de choisir non pas une solution probable mais la plus probable. On doit toujours appliquer la loi sauf si ce qui plaide en la faveur de la liberté est plus probable que la loi.

 

5. Equiprobabilisme


Entre les probabilistes qui donnent la priorité à la liberté et les probabilioristes qui donnent la priorité à la loi, St Alphonse de Ligori, qui mit au point ce système, propose de se tenir dans le juste milieu. Entre la loi et la liberté, il convient de déterminer lequel des deux « possède » (qui bénéficie de l’a priori favorable) ; il revient à l’autre partie de faire la preuve et d’apporter sinon une certitude du moins une probabilité sérieuse en sa faveur. Ce qui suppose un gros travail de réflexion et de savoir peser le poids relatif de chacun des éléments en présence.
Ainsi s’exprime Alphonse de Liguori (15):

1. « Si l’opinion qui est en faveur de la loi semble certainement plus probable, nous sommes absolument obligés de la suivre et nous ne pouvons suivre l’opinion opposée qui est en faveur de la liberté »

2. « Si l’opinion qui est en faveur de la liberté est seulement probable ou également probable que celle qui est en faveur de la loi, nous ne pouvons pas la suivre, du seul fait qu’elle est probable »

3. Si deux opinions équiprobables sont en concurrence… l’opinion qui est en faveur de la liberté, jouissant d’une probabilité égale à celle dont jouit l’opinion opposée en faveur de la loi, soulève un doute sur l’existence de la loi qui défend cette action, la loi ne peut alors être dite suffisamment promulguée : si elle n’est pas promulguée, elle ne peut obliger. Une loi incertaine ne peut imposer une obligation certaine ».

Louis Vereecke, après une analyse serrée de ce système met au jour « les trois valeurs que saint Alphonse met en vedette dans son système moral ; sans que la formulation systématique soit toujours bien nette :


Comment interpréter ces trois affirmations ?
La première proposition met en lumière le primat de la vérité. Avant d'agir l'homme est tenu de la rechercher; s'il ne peut atteindre la certitude absolue, il doit essayer de s'en rapprocher le plus possible. L'opinion la plus probable est celle qui donne le plus de garantie dans son orientation vers la vérité. Si l'existence d'une loi se présente à nous avec le plus de probabilité, nous ne pouvons l'esquiver, sous peine de manquer à la vérité. Cette loi s'impose à notre conscience.


Le probable est-il une règle suffisante de notre agir ? Alphonse répond à cette question par la deuxième affirmation. Depuis que Barthélemy de Médina a proposé sa notion de probabilité, celle ci a perdu de sa netteté, elle s'est diluée en une multitude de degrés, si bien que le probable sans adjectif n'a plus de sens précis. Une opinion peu probable est elle encore probable ? Sur les traces de nombreux théologiens, Alphonse refuse un probabilisme purement extrinsèque, basé sur les affirmations d'auteurs plus ou moins renommés. Il demande que le probable soit intériorisé par la conscience personnelle et qu'il exprime la conviction intime. A ce titre seulement il peut servir de règle à notre conduite.


Lorsque deux opinions également probables s'opposent, Alphonse en conclut que ces deux opinions sont douteuses, par conséquent la loi ne s'impose pas, n'étant, pour ainsi dire, pas promulguée à ma conscience. En ce cas, je conserve ma liberté donnée par Dieu. » (16)

Ce qui est encore commenté par le même auteur :
« Le primat de la vérité : l’homme doit toujours agir selon la vérité, ou du moins selon ce qui lui paraît le plus proche de la vérité.
Le primat de la conscience : l’homme doit agir non selon des normes externes, mais il doit intérioriser les solutions à donner aux problèmes posés par son agir moral. Il faut que sa conscience décide de la bonté de son activité.
Le primat de la liberté. L’homme est libre de faire le bien spontanément selon ce qu’il considère juste et honnête. Cette liberté ne sera bridée, que si une loi particulière de Dieu, intériorisée elle aussi, ne lui montre qu’il doit certainement et en conscience agir de telle ou telle façon
» (17).

 

B. Emmanuel KANT : PAR DEVOIR OU PAR INCLINATION ?


Dans « Fondements de la métaphysique des mœurs », Emmanuel Kant cherche à établir des critères fiables pour conduire sa vie mais aussi qui puissent servir à toute la société.
Par souci d’efficacité, il élabore une « philosophie morale pure qui serait complètement expurgée de tout ce qui ne peut être qu’empirique et qui appartient à l’anthropologie » (18). Pour que la loi soit efficace, il faut que le commandement relève d’une « absolue nécessité » et à ce titre il ne doit pas être cherché « dans la nature (19) de l’homme ni dans les circonstances où il est placé en ce monde mais a priori dans les seuls concepts de la raison pure ». L’intérêt d’une philosophie morale pure est de pouvoir fournir des lois a priori ! Ces lois il est possible de les bâtir à l’aide de la seule raison et par là d’obtenir un système universel car il n’y a « qu’une seule et même raison qui ne doit souffrir de distinction que dans ses applications » pratiques. Cela conduit Kant à trois propositions (20) :
Dans cette logique, il faut alors agir seulement et uniquement en conformité à la loi morale et non pour l’intérêt que l’on peut y trouver. Il se peut bien que l’on veuille préserver sa vie par inclination mais il convient surtout de le faire par devoir.
Et l’on agit non pas en fonction de la fin que l’on veut poursuivre en fonction du principe rationnellement élaboré sans égards aux circonstances et qui à ce titre ne souffre d’aucune exception.
Enfin, le devoir est compris comme étant la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi. Fut-ce « au préjudice de toutes les inclinations » (21).

C’est en tenant compte rigoureusement de ce système qu’en définitive Emmanuel Kant estime qu’un acte posé dans ce cadre pourra être moral. Vient alors l’établissent de ses fameux impératifs catégorique et pratique :


L’impératif catégorique :
Il n'y a donc qu'un seul impératif catégorique, et c'est celui-ci : Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. (p. 94).

 

L’impératif pratique :
L'impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. (p. 105).

 

Il s’agit d’impératifs rationnellement établis, de manière pure et à cet égard nous n’avons pas de possibilité de nous y soustraire (selon Kant).
Le principe d’universalisation est intéressant car il n’est pas sans rappeler la règle d’or (22) que l’on trouve dans l’évangile ou chez Hillel. Sous sa forme positive : « Ainsi tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux » ou sous sa forme négative : « Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu’il te soit fait à toi-même ». Cette deuxième formulation honore plus l’impératif pratique où ici le prochain est mis en valeur par rapport au principe de l’universalisation. Chacun des impératifs honore une des dimensions de la règle d’or.

Au fond, ces deux principes qu'établit KANT, selon sa méthode, sont toujours d'actualité. Une philosophie morale qui ne voudrait pas prendre en compte le principe d'universalisation serait de toute façon vouée à l'échec puisqu'elle ne serait pas pour tout le monde.
Une philosophie morale, politique ou économique qui refuserait de prendre en considération la dignité inhérente à tout être humain (toujours pour une fin) risquerait assez vite de légitimer un capitalisme outrancier où les personnes ne seraient considérées que comme des "moyens de production" interchangeables. Mais elle risquerait tout au temps de légitimer des idéologies totalitaires dont on sait les millions de morts que le XX° siècle leur doit tant dans l'espace communiste que fasciste.

La grande critique, cependant que serait faite à Kant porte justement sur sa méthode. Est-il réellement possible d'avoir une morale "pure", sans aucune influence de l'anthropologie ? Il est impossible au meilleur philosophe qui soit de s'extraire de sa condition humaine pour prendre les choses de plus haut.
C'est pourquoi, on trouvera au XIX° et XX° siècles différents efforts pour tenir compte du poids du réel. Cela aura pour conséquences de modifier légèrement l'approche kantienne mais parfois de la remttre radicalement en cause.

Il reste que la fécondité de Kant a été déterminante et que tout philosophe moral se doit de prendre position par rapport à lui.
Un des efforts les plus remarquables de la fin du siècle dernier fut la constitution de "comités nationaux d'éthiques" sur des questions médicales liées à la vie et la mort en particulier. Partout on retrouvera les principes de Kant à l'oeuvre comme critères de discernement. Mais à côté d'eux, d'autres sont venus se joindre pour tenir compte du poids du réel. La morale, quoi qu'en pense Emmanuel Kant se fait toujours en contexte sans pour autant tomber nécessairement dans le situationnisme.

 

© Bruno Feillet

 

Bibliographie


CLAIR André , Revue d’éthique et de théologie morale, « Le Supplément », no 200, mars 1997, pp. 141-157.
DUMORTIER François-Xavier , « De la passion du droit » in Le Supplément, 1997, N° 200
KANT Emmanuel, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Victor Delbos, Livre de poche, Paris, 1993.
KERVEGAN Jean-François , « Loi », in Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, 1996.
RICOEUR Paul, « La "règle d'or" en question », in Lectures 3, Paris, Seuil, 1994, p. 273-279.
THEVENOT Xavier, Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Salvator, 1991.
VEREECKE Louis , « Sens du doctorat de saint Alphonse de Liguori dans l’histoire de la théologie morale », in Bibliotheca historica, Vol XII, Rome 1986, p. 587-588. Ou encore in Studia Moralia, 9 (1971) 25-57
VEREECKE Louis , « Saint Alphonse de Liguori dans l’histoire de la théologie morale du XVI° au XVII° siècle », in Alphonse de Liguori, pasteur et docteur, Coll. Théologie historique, N° 77, Ed. Beauchesne, Paris, 1987
WEIL Eric, Philosophie morale, Vrin, Paris, 1992.

 

Notes

1. Eric WEIL, Philosophie morale, Paris, Vrin, 1992, p. 58.
2. André CLAIR, Revue d’éthique et de théologie morale, « Le Supplément », no 200, mars 1997, p.145.
3. André CLAIR, p.147
4. André CLAIR, p. 148.
5. Cf. André CLAIR, p. 149.
6. François-Xavier DUMORTIER, « De la passion du droit » in Le Supplément, 1997, N° 200, p.177-180.
7. François-Xavier DUMORTIER, « De la passion du droit » in Le Supplément, 1997, N° 200, p. 178-179.
8. St Augustin, Les Confessions, livre XI au Chapitre XX.
9. Eric WEIL, Philosophie morale, Vrin, Paris, 1992, p. 52.
10. Désir inévitable si bien mis en scène dans le film : « Les enfants du silence » qui manifeste avec une grande force « l’impossible fusionnel » ou encore mis en chanson par Patricia Kaas lorsqu’elle chante dans « une histoire d’amour pas finie » que « les retrouvailles se font à la frontière ».
11. On a vu que chez Elisabeth Badinter l’interdit de l’inceste se fondait sur l’intérêt à l’échange des biens en échange des femmes (L’un est l’autre, le livre de poche N° 6410 , p. 248-249). L’inceste de Badinter est une théorie économique peu sérieuse. En revanche la thèse de Freud est la suivante : Après le meurtre du père (pour conquérir les femmes entre autres choses – désir inconscient et refoulé), les descendants, pour éviter une guerre fratricide auraient décidé de s’interdire à jamais les femmes du père et d’instituer pour la paix et la survie du clan, la règle de l’interdit de l’inceste qui se traduit par une loi de l’exogamie ( S. Freud, Totem et tabou, petite bibliothèque Payot, 1997, p. 215-216.).
12. Voir le commentaire de Vladimir Jankélévitch, Le paradoxe de la morale, Paris, Points 203 Seuil, 1981, p. 25-34.
13. G.D., « Forum Les couleurs de la vie », in La Croix l’événement, , 8 décembre 1994, p.22.
14 . Cité par François-Xavier DUMORTIER, « De la passion du droit » in Le Supplément, 1997, N° 200, p. 561.
15. Traduction de l’affirmation du système d’Alphonse de Liguori telle qu’on la trouve dans l’édition critique du Père Gaudé.
16. Louis VEREECKE, « Saint Alphonse de Liguori dans l’histoire de la théologie morale du XVI° au XVII° siècle », in Alphonse de Liguori, pasteur et docteur, Coll. Théologie historique, N° 77, Ed. Beauchesne, Paris, 1987, p. 123.
17. Louis VEREECKE, « Sens du doctorat de saint Alphonse de Liguori dans l’histoire de la théologie morale », in Bibliotheca historica, Vol XII, Rome 1986, p. 587-588. Ou encore in Studia Moralia, 9 (1971) 25-57.
18. Emmanuel KANT, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Victor Delbos, Livre de poche, Paris, 1993, p. 51-52.
19. Nature (déterminée par les lois newtonienne) par opposition à l’esprit rationnel (libre).
20. Emmanuel KANT, p. 64-66.
21. Emmanuel KANT, p. 67.
22. Mt 7, 12 et Lc 6, 31.