Evangile et morale

Introduction

Aujourd’hui encore, il arrive que des parents envoient leurs enfants au catéchisme « pour qu’ils aient une morale ». Cette vision très réductrice de l’activité catéchétique a pu être engendrée par une lecture distraite de l’Ecriture ou par l’écoute d’homélies parfois moralisatrices.

S’il est vrai que l’Ecriture atteste de questionnements moraux nombreux et qu’à ce titre elle peut nourrir la réflexion des moralistes, il convient cependant de voir précisément comment la dimension morale est articulée avec la foi. St Paul est sans doute le premier à avoir réfléchi une telle problématique dans le cadre de la Nouvelle Alliance à cause des tensions qui existaient dans les premières communautés chrétiennes. Les Evangiles témoignent pour leur part de la façon dont Jésus s’est positionné face à de nombreux problèmes particuliers. Plus encore, Matthieu nous a livré une approche condensée de la « loi du Christ » dans ce qu’il est convenu d’appeler le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7).

Bien sûr, il ne nous sera pas possible de présenter un commentaire exhaustif de toute la moralité que déploie St Paul ni une étude fouillée du Sermon sur la Montagne (SMt) ou de son parallèle chez Luc dans le Sermon dans la Plaine. Nous essayerons, principalement, dans le cadre du renouvellement de la réflexion morale depuis le Concile Vatican II, de mettre en perspective les aspects les plus fondamentaux de la morale évangélique.


 

Contexte actuel

  

Un retour à l’Ecriture.

  

Un lecteur attentif des récents documents magistériels romains à propos des questions de morale fondamentale, s’apercevrait assez vite de la place importante qui est réservée à l’Ecriture. Les moralistes avaient perdu ce réflexe de nourrir leur réflexion à la source première des Ecritures. Mais depuis une cinquantaine d’années, nous assistons à un véritable retour aux sources. Le Concile Vatican II y a pour sa part contribué.

 

Le Concile insiste, en effet, pour que  « l’étude de la Sainte Ecriture soit pour la sacrée théologie comme son âme » et recommande plus particulièrement encore que « la théologie morale soit plus nourrie de la doctrine de la Sainte Ecriture ». Il reste qu’il ne suffit pas de citer l’Ecriture pour garantir son discours d’une bonne qualité théologique. Satan lui-même, lorsqu’il tente Jésus au désert à la suite de son baptême n’hésite pas à citer la Parole de Dieu. Cela nous invite donc à la prudence quant à l’interprétation de l’Ecriture.

 

 L’interprétation de la Bible dans l’Eglise

 

 

L’interprétation de l’Ecriture est une réalité à laquelle s’est affronté Jésus lui-même (Mt 4, 7) et qui existe dans l’Eglise depuis son origine. Récemment la Commission Biblique Pontificale a publié un document important à ce propos. Beaucoup de méthodes de lectures sont validées, pour peu que l’on n’oublie pas leurs limites, comme les méthodes historico-critiques, sémiotiques, herméneutiques. Une interprétation du texte biblique aura d’autant plus de force qu’elle est la résultante de plusieurs méthodes dont les résultats concordent.

En revanche l’approche fondamentaliste a été condamnée sans équivoque parce qu’elle « sépare l’interprétation de la Bible de la Tradition guidée par l’Esprit ». Et plus loin la Commission exprime la particulière dangerosité de cette approche en ce qu’elle « peut duper des personnes en leur offrant des interprétations pieuses mais illusoires, au lieu de leur dire que la Bible ne contient pas nécessairement une réponse à chacun de leurs problèmes ». Cette remarque intéresse tout particulièrement les moralistes. La tentation est souvent grande, en effet, de placer une petite citation biblique pour tenter d’emporter l’adhésion de son interlocuteur. Or, si s’appuyer sur l’Ecriture est absolument nécessaire, cela ne peut se réaliser sans discernement ni sans méthode sous peine de tomber dans la démagogie irresponsable ou des contradictions insolubles.

Enfin, la Commission Biblique Pontificale consacre une page au rapport entre exégèse et théologie morale. Il y est entre autre exprimé que « la Bible reflète une évolution morale considérable, qui trouve son achèvement dans le Nouveau Testament ». Cela implique qu’un précepte moral inscrit dans l’Ecriture ne peut être pris en lui-même de manière absolu sans toujours être relu à l’intérieur du grand mouvement de la Révélation qui culmine en Jésus-Christ.


 

La morale paulinienne enracinée dans le Christ

 

Lorsque l’on regarde de près les textes pauliniens concernant les moeurs qui conviennent aux membres des communautés, on repère assez vite que les commandements moraux sont toujours liés à des expressions de foi. Ainsi observe-t-on que les grands discours sur la loi et la morale de St Paul sont enracinés dans la mémoire du salut acquis par notre Seigneur Jésus-Christ. La parénèse suit la catéchèse, la morale suit l’exposé de la foi. C’est sous le thème de l’imitation que se déploie la morale : « Imitez Dieu, puisque vous êtes des enfants qu’il aime ; vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même à Dieu pour nous, en offrande et victime, comme un parfum d’agréable odeur. De débauche, d’impureté, quelle que soit, de cupidité, il ne doit même pas être question parmi vous ; cela va de soi pour des saints. » Ep 5, 1-3. Ou encore : « Vous qui craignez le Christ, soumettez-vous les uns aux autres » Ep 5, 21. Et si nous relisons le chapitre 3 des Galates, avec l’articulation entre la foi et la loi, nous comprenons pourquoi avoir revêtu le Christ dans le baptême change radicalement les relations humaines.

 

Imitation du Christ, soumission au Christ, baptême en Christ, « la clé pour bien comprendre la morale néo-testamentaire n’est donc pas la critique paulinienne de la loi mais la personne de Jésus, coeur du kérygme paulinien et chrétien ». Dans cette articulation foi et morale, nous retrouvons une des grandes intuitions de la vie chrétienne qui consiste à ne jamais séparer vie spirituelle et vie morale. Que dit St Paul lorsqu’il nous invite à « prier en tout temps » et « à glorifier Dieu dans notre corps » ? Rien d’autre que le temps de l’action ne s’oppose pas au temps de la foi. Bien au contraire. Nous retrouvons cette articulation tout particulièrement en Ga 6, 2 : « Portez les fardeaux , les uns des autres ; accomplissez ainsi la loi du Christ ».


 

La loi du Christ

 

Les exégètes nous rappellent que la loi, dans la Bible, n’est pas réductible à une série de commandements. En effet, le livre de la Loi, la Torah, se compose de nombreux récits, de liturgies ainsi que de commandements. Le décalogue lui-même a sa source dans la mémoire d’un récit de salut : la sortie de l’Egypte (Ex 20, 2). « Jean L’Hour montre bien que la stipulation fondamentale de l’alliance, "qui fait de la réponse d'Israël une véritable obéissance et non une pure observance", est, de soi, une réfutation de tout légalisme. C'est pourquoi la morale qui en résulte est une "marche" dans la voie de Dieu, une "recherche" de Dieu qui n'est jamais terminée ». C’est bien ainsi que St Paul réfléchit l’agir des chrétiens : toujours en réponse à l’appel du Christ, lequel vaut par le salut qu’il a acquis pour tous les hommes. « Morts à ce qui nous tenait captifs, nous avons été affranchis de la loi de sorte que nous servons le régime nouveau de l’Esprit. » (Rm 7, 6). 

 

Le Sermon sur la montagne

  

L’Evangile de Matthieu, c’est bien connu, nous présente Jésus comme le nouveau Moïse. Fils d’une famille modeste, réchappé d’un massacre de petits enfants, il fuit en Egypte. C’est ce même Jésus, qui, plus tard, montera à son tour sur la montagne et qui reprendra toute la loi pour la dépasser : « Vous avez appris..., moi je vous dis... ». La grande question est de savoir si l’idéal du Sermon sur la montagne est inaccessible et par conséquent impossible, ou bien s’il est vraiment pour la vie quotidienne des fidèles. C’est un débat bien connu parmi les moralistes. Essayons, à travers deux témoins, Dodd et Fuchs, d’en comprendre les enjeux.

 

Pour C. H. Dodd, le discours du SMt ( tendre la joue gauche après avoir été frappé sur la joue droite ; l’interdiction du remariage sous peine d’adultère ; couper le membre qui vous entraîne au péché ; aimer ses ennemis...) se comprend comme une impossible utopie. « Ces nouvelles possibilités ne sont pas seulement un idéalisme renforcé, moins encore une aspiration vers une perfection inaccessible : elles consistent à reconnaître qu'un idéal inaccessible entraîne pour nous des obligations sans fin, que tout ce que nous pouvons faire de mieux est soumis au jugement de Dieu mais que ce jugement porte en lui-même le pardon. ». Une telle vision est loin d’être déresponsabilisante aux yeux de l’auteur puisque selon lui, si la loi du Christ est trop loin pour que nous puissions espérer l’accomplir, « elle travaille à développer à l’intérieur de nous-mêmes un processus qui n’est autre qu’une activité morale ». Cette approche fonctionne essentiellement à partir d’une insatisfaction qui ne peut qu’engendrer, à terme, une certaine désespérance voire une culpabilité morbide. Pour Dodd, la loi du Christ est entendue comme le prolongement radical de la loi mosaïque. A ce titre on reste toujours sous le régime de la loi qui juge (Rm 2, 12) et qui condamne.

 

En revanche un auteur comme Eric Fuchs réfléchit tout autrement. Il introduit une distinction capitale : « La loi comme code social, pour respectable qu’elle soit, ne peut être mise sur le même plan que la Loi comme absolu éthique, celui-là même que Jésus ( « vous avez appris (...), mais moi je vous dis » ) institue ».

Avec le Christ, nous passons de l’observance à l’obéissance, de la loi à la grâce (Rm 6, 14), de la lettre à l’Esprit (Rm 7, 6). La réduction pharisienne de la Torah à un certain légalisme est ici secouée pour retrouver le véritable ton de l’Alliance. En effet, chez St Matthieu Jésus ne renonce pas à la loi mosaïque (non réductible à un code social), il n’est pas venu l’abolir mais l’accomplir (Mt 5, 17). La loi est assumée dans un projet plus vaste enraciné dans l’appel au bonheur des béatitudes et dans l’absolu éthique que le Christ a manifesté au milieu des siens.

 

Un tel déplacement interdit désormais de « pervertir la loi-code dans un utilitarisme vulgaire. Désormais, il appartient aux disciples (…) de faire preuve d’invention pour rendre visible et présente cette signification de la loi comme exigence absolue du respect d’autrui ». Alors que la lettre de la loi ne mesurait que les séparations, la loi du Christ suscite et crée une liberté. Elle honore l’autonomie de l’homme qui librement et dans l’Esprit tente de répondre en profondeur à l’appel du Christ.


  

Le sermon sur la montagne : une ethique de l’amour

 

Pour banal que puisse être un tel titre, c’est pourtant à une telle conclusion qu’une étude approfondie du SMt nous conduit. Nous nous appuyons ici sur l’immense travail du Père Marcel Dumais.

Pour résumer l’interprétation qu’il retient comme la plus vraisemblable avec un grand nombre d’exégètes, rappelons que le Père de Jésus est le « personnage central » du SMt. Central par le nombre d’occurrences : 17/44 dans l’Evangile de Matthieu. Central aussi par la densité des occurrences qui viennent tout particulièrement au coeur de la structure du SMt : 10/17 se concentrent dans le passage à propos de notre justice devant Dieu (fais l’aumône, prie et jeûne dans le secret) en Mt 6, 1-18. Au coeur de cet ensemble, comme si elle en était l’âme, se trouve la prière du Notre Père.

 

Jésus nous invite à rentrer en relation avec son Père non seulement par désir des dons du Père (ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra) mais plus encore par imitation. « Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » (Mt 5, 44-45). Selon M. Dumais, « ce passage nous enseigne que les trois termes Père, fils et frère sont corrélatifs » . Devenir fils, c’est agir comme le Père : être bon pour les justes et les injustes. C’est en cela que nous « serons parfaits comme notre Père est parfait ». Le futur est sans doute à relier au futur de la plupart des béatitudes. Nous serons parfaits comme nous serons consolés, rassasiés, ... Tel est le désir de Dieu à notre égard.

 

A y réfléchir de près, l’extrême de la bsonté envers celui que mon Père me présente comme un frère, puisqu’il fait pleuvoir ses bienfaits aussi bien sui lui que sur moi, est l’amour des ennemis qui s’exprime dans le pardon. Il est d’ailleurs particulièrement significatif que, dans le Notre Père, le seul devoir explicite exigé entre les frères est le pardon des offenses. Les autres occurrences du « nous » dans le Notre Père expriment essentiellement le rapport au frère dans une dimension verticale où tous sont associés à la même louange où à la même demande.

 

 

Conclusion

 

Nous avons vu à quel point la morale de l’Evangile est une morale théologique, profondément enracinée dans la contemplation et l’amour du Père. A l’imitation du Père et de son Fils, les fidèles sont invités à s’aimer les uns les autres même s’ils sont ennemis.

 

Ethique impossible ? Oui, si le Royaume ne nous attire pas, si nous n’aimons pas le Père. En revanche si nous croyons au Christ qui a vécu pleinement l’Evangile, qui est l’Evangile de Dieu accomplissant la volonté du Père dans une obéissance fidèle et volontaire, alors nous comprenons que ce qui ressemble à une utopie n’en est pas une. Ce projet de Dieu sur nous doit pouvoir s’accueillir et s’accomplir dans la prière et dans une vie que seuls les pauvres de coeurs pourront mener. Cette première béatitude qui inaugure le SMt est celle qui nous met dans l’attitude juste, l’attitude du juste. L’attitude du fils qui reçoit la grâce, « une grâce qui coûte » parce qu’elle vaut le prix qu’a donné le Christ pour qu’elle soit offerte à tous. Une grâce qui coûte parce qu’elle en appelle à notre humilité, au renoncement à vouloir se contenter de belles paroles, parce qu’elle appelle en retour jusqu’au don de notre vie.

 

Cette première béatitude est aussi la première parole du discours du Christ nous révélant son projet éthique à la fois comme visée ultime et comme solidarité concrète, comme soif de bonheur et comme exigence de justice. C’est là tout le mystère de « l’universel concret » du mystère de notre foi. Tout se joue à chaque fois dans les petites choses. C’est alors, en imitant le Christ et en nous mettant sous la loi de son Esprit, dans la persévérance et la pauvreté du coeur, que ce que nous croyions inaccessible s’avèrera être à la portée du quotidien le plus élémentaire.


 

© Bruno Feillet