Famille, où vas-tu ?

Douai 25 mars 2001

 

I. Introduction
A. Des évolutions quasi irréversibles.
1. Au niveau du droit de la famille
2. Au niveau institutionnel
3. Au niveau de la gestion de la fécondité
4. Au niveau symbolique
5. Au niveau politique
6. Au niveau économique
7. Au niveau de la foi
8. Résumé
B. Ceci ressemble bel et bien à une crise, mais qu’est-ce qu’une crise ?
C. La crise perpétuelle : le nomadisme.
D. L’histoire est remplie de crises et nous sommes toujours là.
III. Transmettre des valeurs
A. Petites remarques sur les racines nomades de la foi chrétienne.
B. Des valeurs à transmettre
1. La tolérance
2. Transmettre des valeurs en les disant ou en les vivant ?
3. Travailler au niveau systémique
4. Le rapport au temps
5. Passé, présent, futur.
6. Articuler le plaisir, la joie et le bonheur.
IV. Vocation des familles chrétiennes dans la société d’aujourd’hui.
A. Le regard du Christ sur la vie conjugale et familiale.
B. La mission du couple chrétien
C. La vocation de la famille comme cellule d’Eglise
D. La famille des chrétiens et l’histoire de Zachée (Lc 19, 1-10).
V. Conclusion

 

Introduction

Actuellement, nous avons l’impression que tout va très vite dans l’évolution de tout ce qui touche à la vie de famille. Et nous n’avons pas tort. On verra qu’en à peine 35 ans, c’est non seulement la totalité des domaines qui touchent à la vie de famille qui a été marqué, bousculé par l’évolution des mœurs ainsi que par le droit qui l’accompagne, mais c’est aussi tout un cadre philosophique et conceptuel qui a été mis en place pour légitimer cette évolution.

La question lancinante qui nous habite alors est multiforme : tout ce qui s’est vécu depuis 35 ans est-il bon à jeter ou faut-il faire le tri, peut-on seulement trier entre le bon et le moins bon ou bien faut-il apprendre à vivre dans un autre univers ? Jusqu’où cela va-t-il aller ? L’évolution ne fait-elle que commencer ou bien sommes-nous au bout du tunnel (et parler de tunnel n’est-ce pas déjà interpréter notre temps actuel ?) ? Pouvons-nous avoir une influence sur l’évolution de la vie de famille, sur les cadres de pensée et les outils conceptuels qui sous-tendent une telle évolution ? quels sont alors nos outils, nos valeurs pour vivre dans ce monde où la mobilité et l’instable, le mobile et le virtuel semblent virevolter autour de nous jusqu’à nous faire perdre le sens commun ? Finalement, comment le Christ peut-il être notre roc au milieu des sables mouvants de la vie trépidante du monde occidental qui est le nôtre ?

Je proposerai de rendre compte de toutes ces crises que nous traversons aujourd’hui dans notre monde occidental. Peut-être que tout cela relève d’une crise de croissance. Mais si j’ose dire dans un second temps je vous dirai comment mettre en crise la crise au nom même de notre foi ceci en mettant en évidence non seulement la vocation de chaque famille chrétienne mais aussi la vocation de la famille des chrétiens en ce monde.

 

 

I. Depuis 35 ans, qu’avons-nous vécu ?

Pourquoi ce chiffre de 35 ans ? Disons qu’il s’approche assez bien de deux dates emblématiques de la fin du XX° siècle : 1967, loi sur la contraception ; 1968, des événements qui bouleversent la vie sociale en France et en Europe. Je vais lister tout ce qui a été vécu par notre génération, puis dans un second temps essayer de le reprendre sous le concept de crise. Ceci me permettra de voir que dans les évolutions fondamentales de la fin du siècle dernier, tout n’est pas à jeter.

 

1. Au niveau du droit de la famille

Loi sur les régimes matrimoniaux (1965)

Loi sur l’autorité parentale, égalité entre époux, supériorité da la femme seule (1970).

Loi sur la filiation (1972)

Loi sur le divorce (1975)

Le Pacs et le concubinage (1999)

Loi sur le réajustement de l’ordre d’attribution de l’héritage (2000).
 

2. Au niveau institutionnel

Désinstitutionnalisation juridique

Désinstitutionnalisation formelle

La famille, une institution qui tient plus du roseau que du chêne
 

3. Au niveau de la gestion de la fécondité

Adoption par une personne seule (1966)

Loi sur la contraception (1967)

Loi sur l’avortement (1975)

Evolution de la science et de la reproduction humaine
 

4. Au niveau symbolique

La place de l’autorité

La prime à l’individu

La prime au libéralisme

La place du père
 

5. Au niveau politique

Travail des femmes

Droit de vote des femmes

Egalité (théorique) des femmes et des hommes au travail

Parité dans les listes électorales
 

6. Au niveau économique

Une période de chômage depuis près de 30 ans

Un libéralisme un peu sauvage

La question de la mondialisation

Mondialisation économique

Mondialisation des modes de vie
 

7. Au niveau de la foi

Moins de monde dans les églises

Des demandes sacramentelles déconnectées d’une vie ecclésiale

Moins de vocation
 

Résumé

Des évolutions quasi irréversibles.

Lorsque l’on fait une telle liste, il me semble compréhensible que la vie sociale soit marquée ou touchée dans sa chair jusque dans l’institution la plus profonde : la famille. Même si ce n’est pas très satisfaisant, il ne faut pas s’étonner que les modes familiaux aient été perturbés. C’est le contraire qui eût été étonnant.

Pourtant, il faut se garder de ne voir que le pénible de ces dernières décennies ; Beaucoup de bonnes choses ont été acquises comme une plus grande reconnaissance de la femme, des moyens de communications exceptionnels, une capacité de solidarité considérable à l’échelle de la planète, des droits sociaux, de la sécurité dans le travail, une meilleure santé, … Nous ne pouvons pas séparer ceci de cela.


II. Ceci ressemble bel et bien à une crise, mais qu’est-ce qu’une crise ?

 

« La crise, au sens du grec "krisis", est le « moment décisif », exactement au sens où le moment critique » (le « moment » de la balance) est justement le plus petit commencement de mouvement (momentum, movimentum) qui suffit à faire pencher le fléau d’un côté plutôt que de l’autre. » La krisi", c’est encore l’action de juger, d’apprécier ou encore le résultat de cette action à savoir l’arrêt de justice.

Le concept de crise est assez étudié chez les philosophes tant du point de vue de la philosophie fondamentale que de l’art militaire, des sciences sociales ou des théories économiques. Disons seulement que la crise peut s’analyser comme une évolution continue vers une discontinuité, vers une rupture en deçà de laquelle il sera difficile, voire impossible, de revenir. Les crises sont donc parfois inévitables comme en économie où les théories des cycles rendent compte non seulement des périodes de croissances et de récession mais aussi manifestent combien elles sont inévitables « lorsqu’un ensemble économique atteint ses limites de productivité ». Pour produire plus, il faut alors changer de modèle, de manière de faire. Cela ne se fait jamais sans douleur.

En ce qui nous concerne, le changement du statut de la femme, la crise économique, l’enrichissement global et considérable de notre nation, une individualisation des destins, une mondialisation des savoir et des modes de transport ou de communication n’ont pu qu’engendrer une évolution des modes de vie familiaux. Un peu comme deux plaques de la croûte terrestre qui sous la pression de la tectonique, ne peuvent que glisser l’une par rapport à l’autre et par là engendrer des tremblements de terre qui nécessairement laissent des traces. La nouveauté, si j’ose dire, est que les changements sociaux qui touchent à la vie familiale sont très rapides alors qu’avant, on avait plus de temps pour digérer de tels événements. Cette rapidité des changements est un facteur déstabilisant supplémentaire.

 

1. La crise perpétuelle : le nomadisme.

Sur la place publique française, il existe une théorie dont on a pas mal parlé il y a une petite dizaine d’année avec un auteur comme Michel Mafesoli. Il s’agit du nomadisme. Pour faire bref, il s’agissait alors de vanter tout ce qui était en évolution en montrant que la stabilité, l’institution conduisait à la sclérose, à l’ennui mais que le mouvement, l’instituant lui était le signe de la vie. Michel Mafesoli truffait d’exemples ses propos à partir de la vie sexuelle, la vie idéologique et de la vie du travail. Il oubliait, hélas, que ce nomadisme voulu pour lui-même avait aussi engendré le sida, la possibilité de tester des idéologies totalitaires, du chômage. Cet homme n’avait qu’une règle, celle « de ne jamais mettre de frontières ». vous aurez remarqué par là la version relookée et endimanchée du fameux « il est interdit d’interdire ». Le nomadisme voulu pour lui-même comme idéologie est déstructurant parce qu’il est sans autre but que lui-même.

 

2. L’histoire est remplie de crises et nous sommes toujours là.

Nous pourrions repérer dans l’histoire des moments plus difficiles que l’humanité a traversés et qui ont engendré de grands troubles sociaux et familiaux. Je dis cela non pour nous consoler mais pour nous rappeler que notre époque, à bien des égards n’est pas la pire, loin de là. La guerre de cent ans, l’exode rural et la période d’industrialisation en sont des exemples patents.

Voici quelques citations qui illustrent de points de vue très particuliers ces cas généraux.

On trouve dans les premiers siècles du christianisme des homélies qui réclament de la prudence lors des fêtes de mariage afin que les vierges ne soient pas entraînées à commettre l’irréparable. Il en est de même pour les jeunes hommes qui sont exhortés à le demeurer aussi.

Jonas d’Orléans au début du IX° siècle s’appuyant sur saint Augustin n’hésite pas à dire « Tu cherches une fille intacte ? Sois-le toi-même ! ». De telles expressions supposent bien sûr que ce n’était pas toujours le cas, loin de là.

Pour remonter le temps, sachez par exemple au XVIII° siècle dans la ville de Rennes un enfant sur quatre était conçu avant ou en dehors du mariage.

Les études de Kaplan citées par André Burguière montrent que « la pauvreté était la raison principale qui poussait les couples à se dispenser des formes légales, mais non la seule. La situation d’immigré, coupé de sa communauté d’origine, dépourvu de statut social… et de domicile fixe, incitait également à vivre à l’écart des lois ». « En 1770, un rapport de police mentionne à Paris "un grand nombre de ménages de gens pauvres qui n’avaient pas été conjoints à l’Eglise". La réaction des autorités fut d’imposer aux paroisses le mariage gratuit pour les indigents. » En fait, « l’illégitimité est aggravée dans certains états par une législation qui interdit pratiquement le mariage aux pauvres ».

A. Burguière montre qu’il existait du concubinage notoire aux XVIII° et XIX° siècles dans l’arc alpin et dans les pays scandinaves dont l’importance pouvait se percevoir à travers le taux de naissances illégitimes qui pouvait aller jusqu’à 80 % des naissances comme en Carinthie. Ce taux de naissances illégitimes n’est en fait pas dû à la seule pratique laxiste de certaines époques ou de certaines régions européennes.

En 1880, un médecin parisien tempêtait déjà : « Il est rare de trouver, dans l’état de nos mœurs actuelles, des garçons qui soient restés vierges passé dix-sept ou dix-huit ans ».

Ces remarques historiques montrent bien qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil. Cela ne facilite pas plus notre vie quotidienne mais cela permet de dire que nos pères en ont vu d’autres, et que cela ne les a pas empêchés de nous conduire jusqu’en cette vie qui est la nôtre.

 

 

III. Transmettre des valeurs

1. Petites remarques sur les racines nomades de la foi chrétienne.

En fait, s’il est bien inévitable et parfois nécessaire que nous soyons confrontés à des périodes de réajustement, il faut bien se dire que nous n’avons pas pour vocation le mouvement perpétuel. Les chrétiens qui enracinent leur vie dans l’histoire d’une tribu de nomades, celle d’Abraham, se souviendront aussi que la promesse que Dieu lui fait est celle d’une terre et d’une descendance. Quant à David c’est la stabilité de son trône que Dieu promet.

Et en même temps cette stabilité va être vraie et possible tant qu’ils demeurent en route au niveau spirituel. C’est au moment où l’on s’installe au niveau spirituel, où l’on s’encroûte, où l’on oublie que la stabilité du trône va se perdre. Curieusement la marche humaine tant au niveau profane que spirituel a besoin de savoir gérer des déséquilibres, de les provoquer si on les oublie pour pouvoir avancer. D’une certaine manière, il n’y a pas de résolution simple et exclusive comme le nomadisme de Mafesoli ou l’immobilisme passéiste.

Si jamais le concept de tradition peut nous aider, il faut alors se souvenir que la tradition se nourrie de trois attitudes fondamentales : fidèle, critique et créatrice.

 

2. Des valeurs à transmettre

Attention à ne pas dire qu'il n'existe plus de repères. En réalité il y en a beaucoup. Nous trouvons dans la société, non pas rien mais trop de choses. Le problème n’est donc pas de les connaître mais de savoir les hiérarchiser. C’est-à-dire de savoir lequel est plus important qu’un autre. Ainsi il n’est pas si évident pour de jeunes ados que de comprendre la vertu de loyauté au sein d’une classe doit céder le pas à la vertu de justice face à des problèmes de racket.

Nous avons donc une quantité de valeurs à transmettre, le tout est de savoir lesquelles et comment. Avant d’évoquer quelques unes de ces valeurs, je voudrais faire un petit détour par la notion de tolérance qu’il n’est pas si facile que cela de réfléchir. Ensuite j’évoquerai deux modes de transmission.

 

3. La tolérance

La tolérance est un concept pluriforme au service d’attitude éducative, gouvernementale mais parfois aussi laxiste.

Trop souvent, on a fait du concept de tolérance un synonyme du laxisme. On a trop souvent affirmer que tolérer quelque chose c'est finalement admettre que tout est possible, que chacun mène sa vie comme il l'entend, que la vie de l'autre ce n'est pas nos oignons... Cette interprétation n'a pas beaucoup d'intérêt.

En fait, la tolérance est un vieux concept philosophique qui a été réfléchi depuis plusieurs siècles déjà. Je retire d'une rapide étude deux définitions de la tolérance qui pourront nous aider.

A un premier niveau, l’objet de la tolérance est d’admettre que peuvent exister dans une même société des modes de vie différents voire opposés et cependant chacun valorisable comme les différentes religions.

A un second niveau, la tolérance peut aussi admettre qu’il est moralement bon de permettre des choses moralement mauvaises pour peu que cela en reste à un niveau individuel et que cela ne nuise pas à la vie du groupe. C’est un pari au niveau philosophique que l’on trouve dans les évangiles dans la parabole du bon grain et de l’ivraie. Ce qui justifie une telle attitude apparemment laxiste, est que l’adhésion au vrai ne peut se faire par aucune pression.

Il reste que tout ne se vaut pas. Mais en matière de tolérance il y a manifestement plus de place au pluralisme sexuel et familial qu’au pluralisme des comportements sociaux où toute forme de violence est interdite. Faut-il par là croire que les attitudes conjugales et les pratiques sexuelles entre adultes ne relèvent que de la vie privée ? Ce serait être d’une grande naïveté. Quel état pourrait se désintéresser de la gestion des liens affectifs qui engendrent tant de passion ; de la vie des couples dépendent aussi toutes les questions de fécondité et de filiation. Oublierait-on, en ce temps de libéralisme sexuel, il n’y a jamais eu autant de condamnations pour crimes sexuels qu’aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a une véritable incohérence entre les discours libéraux à propos de la vie affective et la réalité concrète du terrain où le droit est trop souvent sollicité.

 

4. Transmettre des valeurs en les disant ou en les vivant ?

Il y a, à mon sens, deux grandes manières de transmettre des valeurs, des savoirs. Elles ne sont pas contradictoires.

La première façon sur laquelle je n'insisterai pas est celle qui consiste à les énoncer du genre « Chez nous, ça ne se fait pas » ou encore « Et si tout le monde faisait comme toi »... le tout avec des pédagogies adaptées à la personne et au domaine concerné.

La seconde concerne la transmission non-dite de valeurs ou de réalités diverses. C’est à Patrice Huerre que je dois la réflexion qui suit ; il est psychiatre et psychanalyste auprès de lycéens et d’étudiants. Il remarque que parmi ses jeunes patients, un certain nombre subissent les conséquences de traumatismes psychologiques qu’ils n’ont pas eux-mêmes vécus. C’est-à-dire que des blessures, des secrets de familles ont traversé les générations sans être parlés un peu comme on se transmet une caverne ou une cave secrète dans un héritage sans savoir qu’elle en fait partie. Il a une très belle expression pour dire cela à savoir « qu’entre les générations, les cloisons ne sont pas étanches ». Cette remarque m’intéresse beaucoup car elle manifeste que dans des processus éducatifs, il n’est pas nécessaire de tout dire pour que des choses passent et il n’est pas sûr que ce qui n’a pas été dit, voire caché, ne passe pas malgré tout. Et si ceci vaut pour les choses douloureuses, il n’y a pas de raison que cela ne vaille pas pour les vertus vécues dans le couple. Je pense en particulier que s’il est facile de parler de l’honnêteté entre parents et enfants, ça l’est moins pour évoquer la vertu de chasteté. Certes, ce qui va sans dire va parfois mieux le disant. Mais je pense que la remarque vaut. Je m’appuierai dessus à la fin du parcours.

 

5. Travailler au niveau systémique

Sans être compliqué, je voudrais simplement rappeler que les réalités de la vie humaine sont comme dans un mobile. Vouloir toucher à l’une c’est faire bouger tout le mobile. Il en a toujours été comme cela mais aujourd’hui on le sait mieux.

Cette prise de conscience nous rend parfois la vie plus difficile puisqu’on en perçoit mieux les enjeux de nos actes et parce qu’on n’a pas prise sur tout. Cette vie est plus difficile mais à certains égards plus passionnante. Ce qui est neuf, c’est qu’on en prend conscience en particulier grâce aux moyens d’information qui sont à notre disposition.

Oser toucher aux réalités sociales, quand on sait cela, suppose un certain courage mais aussi du temps. Faire confiance au temps, c’est en faire notre allié au sein d’une société qui nous stresse.

Cela suppose aussi une approche de la vie plus responsable, plus forte. L’appel à la conscience de chacun, à la capacité de décision laisse entendre que tout ceci est fait pour des « forts ». Dans ce monde qui est de plus en plus un monde pour les forts, comment tous ceux qui ont du mal à prendre un peu de recul parviennent-ils à conduire leur vie où l’individu est roi ? Je pense qu’il ne faut pas nier l’importance de la sagesse populaire, du flair et du bon sens lequel n’est peut-être pas réparti uniformément mais qui aide à vivre et nous aide chacun.

 

6. Le rapport au temps

Savoir intégrer le temps qui passe. Faire du temps son allié. Notre société a tendance à valoriser l'instant. Ce type de rapport au temps est lié profondément à la question économique. Le but étant de faire tourner la machine économique, on crée des désirs pour pouvoir vendre de nouveaux produits. Dans les super marchés, on suscite des achats non prévus, des achats spontanés, d'impulsion ou instinctifs. La prégnance de la vie économique qui passe par la télévision, et la vie quotidienne touche jusqu'à notre vie affective et familiale. Or, plus encore que la vie économique, nos vies interpersonnelles ont besoin de temps pour se construire. A aller trop vite, de manière trop spontanée, on prend le risque de devoir déconstruire nos vies comme des armoires montables livrées en kit parce que l'on n'a pas suivi rigoureusement le plan pour les remonter dans l'ordre. Et vous le savez, ces armoires, plus on les démonte plus elles sont fragiles. Autant commencer tout de suite dans le bon ordre.

 

7. Passé, présent, futur.

Intégrer un sens humanisant du temps, c'est faire l'effort d'articuler ces trois dimensions. On passe alors de la prédominance du présent et des valeurs qui lui sont associées comme la sincérité, l'authenticité et la spontanéité à l'intégration de toutes les dimensions temporelles passé, présent et futur en faisant l'effort de les articuler. C'est alors que la sincérité d'une parole peut se déployer en une parole vraie. Une parole vraie, c'est une parole qui engage l'histoire parce qu'elle est promesse de fidélité. Et quelle joie lorsque notre vie accomplit une parole donnée et s'approche un peu plus de l'horizon que l'on s'est fixé.

 

8. Articuler le plaisir, la joie et le bonheur.

Aujourd'hui, on confond ces trois mots allègrement. Du coup, on n'a plus de grammaire pour décrire ce qui nous habite. Ainsi la pub du club Med, il y a quelques années : « Le bonheur, si je veux ». comme si le bonheur était une option, comme si on pouvait confondre le bonheur avec le plaisir de bronzer sur la plage.

Le plaisir a évidemment une très grande affinité avec le présent. C’est dans le présent que s’éprouve le plaisir, quel qu’il soit. Il est aussi très intime, très personnel, voire individuel. Le plaisir, s’il peut à peine se décrire, il ne peut se partager. « Les retrouvailles se font à la frontière » chante Patricia Kaas.

En revanche, la joie a une grande affinité avec le passé. Cela vous étonne peut-être, mais c’est bien parce que notre parole s’est accomplie, que nous avons atteint le dixième anniversaire de notre mariage que nous pouvons goûter la joie de cette fête. La joie a une grande affinité avec la fidélité. Or la fidélité à une parole donnée et donnée nécessairement à quelqu’un montre que la joie contient une dimension de groupe. Elle est plus partagée que le plaisir.

Enfin, le bonheur a partie liée avec le futur. Le bonheur, c’est la promesse qui nous est faite. Et à vrai dire, il ne pourra jamais y avoir de bonheur parfait si nous savons que quelques uns ici bas continuent de pleurer, de souffrir, de mourir de faim ou pour des raisons de haine. Le bonheur a une dimension universelle que ne contiennent pas le plaisir et la joie.

Ceci étant dit, il faut encore se rappeler que comme pour les trois dimensions du temps, le plaisir, la joie et le bonheur doivent être articulés ensemble. Ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre ; bien au contraire, chacune de ses dimensions trouve sa plénitude par la plénitude des autres.

Vous voyez combien il importe de travailler de manière systémique, en se souvenant que les réalités de la vie humaine sont liées les unes aux autres et qu’il est imprudent de couper la vie des hommes en petits morceaux

C’est là un repère fondamental que de savoir articuler les différentes dimensions de la vie. La plupart du temps, nous courrons après l’unification de toutes ces dimensions. C’est tellement vrai que dans le Ps 85, le psalmiste prie ainsi : « Unifie mon cœur, qu’il craigne ton nom ». Comment la vie de famille et la vie conjugale, le travail et les loisirs contribuent-ils à m’unifier ? C’est évidemment la question à un million d’euros. Et ce n’est pas parce que nous courrons tous après la solution que la question n’est pas pertinente. Et je pense très sincèrement que savoir ce que l’on cherche, vouloir le trouver contribue considérablement à trouver cette unification.

Il y a évidemment beaucoup d’autres repères que ceux-là qui viennent d’être évoqués ; Il faudrait entre autres évoquer celui de la différence sexuelle qui est avec la différence temporelle l’autre grande différence qui structure tout être humain. Mais je n’ai pas le temps de le développer ici.

 

IV. Vocation des familles chrétiennes dans la société d’aujourd’hui.

En abordant la question des familles dans le cadre de leur vocation, de l’appel qui est leur est lancé, je vais essayer de dire ou plutôt de répondre à cette question cruciale « Famille, où vas-tu ? ». Mais à la différence du début de mon intervention, je ne vais pas l’aborder du point de vue des contraintes sociales mais bien de l’appel que Dieu lui lance. L’exposé est en train de basculer de la question « Famille, où es-tu conduite ? » à la question « Famille, à quoi es-tu appelée ? »

 

1. Le regard du Christ sur la vie conjugale et familiale.

Dans l’évangile, il y a peu de regards du Christ sur la vie de famille. Je n’en reprendrai que quelques uns pour nous aider à comprendre la vocation de la famille.

Pour mémoire, nous savons que Jésus a sanctifié la réalité du mariage en participant à une fête de mariage à Cana (Jn 2, 1-11).

Nous connaissons aussi la parole un peu déstabilisante qu’il adresse à ses interlocuteurs lorsqu’il exprime clairement que sa mère et ses frères se sont d’abord ceux qui font la volonté de son Père (Mt 12, 50). Cette parole déstabilise parce que les liens du sang sont bons et dignes mais voilà que le Christ les relativise à la volonté de son Père. Les citations qui vont suivre montrent combien Jésus, tant à l’égard de la vie conjugale que de tout élément de la vie terrestre, resitue chaque chose en vue du Royaume de Dieu.

Ainsi, nous connaissons bien la parabole des invités aux festins. Il y a même un jeune couple qui est invité. Mais voilà que tout à la joie de son mariage (et qui ne comprendrait cette joie aujourd’hui) il décline l’invitation : « Un autre dit : Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis venir » Lc 14, 20. Voilà que la joie du jeune couple doit céder la place à une invitation. Or il n’y sont pas parvenus. Ils ont « idolâtré » leur relation conjugale et voilà qu’ils ne sont pas au repas final, le Royaume des cieux leur est désormais fermé.

Et cette autre parole où il est écrit « Je vous le dis : en cette nuit-là, deux seront sur un même lit : l'un sera pris et l'autre laissé ; deux femmes seront à moudre ensemble : l'une sera prise et l'autre laissée. » (Lc 17, 3435). Les deux grandes solidarités de la vie que sont la vie conjugale et la vie sociale ne dispensent pas de notre collaboration personnelle à notre propre salut.

Autrement dit, il est bien clair que si le mariage peut bien conduire au Royaume de Dieu, il n’est pas pour autant le royaume de Dieu. En cette période où la société idolâtre à un point extrême les relations affectives pour ne pas dire sensuelles, il est bon de se rappeler que le Christ lui-même les a inscrites dans un projet global qui est notre pèlerinage vers la terre promise. Le pèlerinage, c’est la version chrétienne et féconde du nomadisme errant et stérile dont je parlais tout à l’heure.

 

2. La mission du couple chrétien

La mission du couple chrétien découle de ces premières remarques. A la limite, il faudrait toute une séance pour la travailler en profondeur.

Disons au moins que si l’Eglise dit que « le Christ a élevé entre baptisés l’alliance matrimoniale par laquelle un homme et une femme constituent entre eux une communauté de toute la vie, ordonnée par son caractère naturel au bien des conjoints ainsi qu’à la génération et à l’éducation des enfants à la dignité de Sacrement » c’est bien pour dire les enjeux fondamentaux qui s’y trouvent.

Pour faire bref, nous disons dans l’Eglise que le sacrement de mariage a plusieurs effets comme tout sacrement d’ailleurs. Nous parlerons de la grâce efficace qui aide à vivre la vie conjugale (en particulier qui aide à lutter contre la sklerokardia ou l’endurcissement du cœur qui engendre tant de divorces) ; nous parlerons aussi de grâce sanctifiante pour dire combien le chemin de la vie conjugale peut-être un chemin de sainteté où peut s’expérimenter au quotidien la nature des relations qui unissent les trois personnes de la Trinité dans l’accueil de l’autre et le don de soi jusque dans le pardon qui en est la manifestation extrême.

Cette dignité de la vie conjugale a surgi chez St Paul d’une contemplation approfondie du mystère du Christ qui a donné sa vie pour son Eglise. Il en a reçu un tel renouvellement des relations humaines que désormais tous nos rapports humains doivent se recevoir de la Révélation. Ainsi, il faut se soumettre les uns aux autres dans le Christ. Et la vie conjugale où chacun veut l’autre plus grand en lui offrant sa vie devient un grand mystère dans la contemplation du Christ et de l’Eglise. Au fond, il me semble que st Paul n’hésite pas à dire que l’expérience de Dieu est à la portée d’une vie conjugale droite et digne, et de tous les aspects de la vie conjugale pourvu que ceux-ci soient vécus dans le don et l’accueil de l’autre. Oui ce mystère est grand. (Cf. Ep 5).

 

3. La vocation de la famille comme cellule d’Eglise

Il faut bien entendre que tout au long de Gaudium et Spes dans le concile Vatican II et tout spécialement dans les passages qui concernent le mariage (N° 47 à 52) les pères parlent souvent non pas de la vocation au mariage mais de la vocation des couples ou du mariage. Chacun comprendra que l’on ne peut confondre le désir de se marier et la réalisation concrète d’un mariage qui ne peut se faire qu’avec une autre personne, un autre visage. C’est le jour du mariage que le couple reçoit sa vocation. Celle-ci se découvre à eux tout au long de leur vie pour peu qu’il la cherche. A chaque couple une vocation particulière.

Au demeurant, les pères du concile n’ont pas hésité à en décrire les contours généraux : « la famille chrétienne, parce qu’elle est issue d’un mariage, image et participation de l’alliance d’amour qui unit le Christ et l’Eglise, manifestera à tous les hommes la présence vivante du Sauveur dans le monde et la véritable nature de l’Eglise, tant par l’amour des époux, leur fécondité généreuse, l’unité et la fidélité du foyer, que par la coopération amicale de tous ses membres. »

Et plus loin nous lisons : « Mais le véritable amour conjugal sera tenu en plus haute estime, et une saine opinion publique se formera à son égard, si les époux chrétiens donnent ici un témoignage éminent de fidélité et d’harmonie, comme le dévouement dans l’éducation de leurs enfants, et s’ils prennent leurs responsabilités dans le nécessaire renouveau culturel, psychologique et social en faveur du mariage et de la famille. »

C’est dans le décret sur l’apostolat des laïcs que les Pères du Concile Vatican II ont présenté la famille comme une cellule d'Eglise en affirmant que « cette mission d’être la cellule première et vitale de la société, la famille elle-même l’a reçue de Dieu. »

Je ne commente pas toutes ces dimensions de la vocation des couples chrétiens ; il est sûr cependant que chaque couple ne porte pas la totalité de la mission mais, ensemble. Chaque couple ou famille développant tel ou tel aspect à tel ou tel moment de leur vie en étant tantôt sel dans la pâte, tantôt lumière sur le boisseau.

 

4. La famille des chrétiens et l’histoire de Zachée (Lc 19, 1-10).

Cela vous étonne peut-être de prendre l’évangile de Zachée pour parler de la vie de l’Eglise. Mon projet est de vous montrer que ce que fait le Christ pour Zachée, le corps du Christ qu’est l’Eglise est invité à le faire pour notre monde.

Zachée est un homme d’argent. Il s’occupe de la gestion de l’argent public et il se sucre au passage. Mais, cet homme a gardé au fond de lui une soif, une curiosité. Cette curiosité est réveillée par le passage de Jésus dans la ville de Jéricho. Il abandonne ses affaires pour essayer de voir Jésus. Son désir est suffisamment grand pour qu’il trouve les moyens de ne pas être handicapé par sa petite taille. Et voilà que Jésus rencontre le désir de cet homme en s’invitant chez lui. Et c’est là, si j’ose dire le moment le plus intéressant.

Zachée l’accueille tout joyeux, son destin se dilate. Et voilà qu’en introduisant chez lui Jésus pour qui il a de l’estime, il l’introduit dans un logement acquis avec de l’argent malhonnête, il le nourrit avec de la nourriture mal acquise. La rencontre entre celui qui est la vérité même et l’argent menteur ne peut que provoquer un conflit tel que Zachée doit choisir qui il veut garder. Et pour son salut, il choisit le Christ ! Alors comme un homme, il fait des additions et des multiplications et il rend aux pauvres plus encore qu’il a pris

Pour rebondir avec ce que je disais en début de conférence, on voit très bien combien le Christ, par sa seule présence, et sans mot dire, finit par mettre en crise la vie désordonnée de Zachée.

Ainsi donc, si j’utilise mon petit critère ecclésiologique que j’ai mentionné il y a quelques instants, si l’Eglise est bien pour notre monde le Corps du Christ, chacun de nous étant membre de son corps, chacune de nos familles cellule de ce corps, alors je crois tout à fait possible d’affirmer qu’une des missions de la famille des chrétiens, est de mettre en crise ce qui est désordonné dans notre monde. Nous le ferons par la qualité de notre vie, par notre unité, notre charité, notre chasteté. Dans le corps social, les frontières ne sont pas toujours étanches, dans un sens comme dans l’autre. Evidemment la crise ne viendra pas comme cela. Encore faut-il que la vitalité de l’Eglise rencontre le désir de vie de notre monde.

 

Conclusion

Où va la famille ? La réponse à cette question dépend donc de notre volonté à vouloir orienter la direction de notre vie. Soit nous nous laissons conduire par la vie en se disant que l’on verra bien où cela nous mène. Soit on essaye d’entendre le double appel de marcher vers le Royaume de Dieu et d’être témoin de la beauté d’une vie nourrie de la présence de l’amour de Dieu.

Cet après-midi, nous entendrons encore la Parole de Dieu, nous accueillerons encore le Christ dans sa Parole et dans l’eucharistie, dans la parabole du fils prodigue et du père miséricordieux. Aussi c’est sans crainte que nous lui demanderons de mettre en crise notre vie afin que grâce à lui nous choisissions la vie, la vie éternelle.

Je vous remercie.

 

© Bruno Feillet  25 mars 2001