La joie d'apprendre à aimer

Article, revue Initiales. Juin 2001

 

Plaisir, joie et bonheur

Aujourd’hui, on confond ces trois mots allègrement. Dès lors, on n’a plus de vocabulaire pour décrire et relire ce qui nous habite.

Le plaisir a évidemment une très grande affinité avec le présent. C’est dans le présent que s’éprouve le plaisir, quel qu’il soit. Il est aussi très intime, très personnel. Le plaisir, s’il peut à peine se décrire, il ne peut se partager.

La joie a une grande affinité avec le passé. C’est bien parce qu’ils étaient vrais et pas seulement sincères en se disant « je t’aime » et que la parole donnée s’accomplit, qu’un couple célébrant le dixième anniversaire de son mariage peut goûter la joie de cette fête. La joie a une grande affinité avec la fidélité. Or la fidélité à une parole donnée et donnée nécessairement à quelqu’un montre que la joie contient une dimension sociale. Elle est plus partagée que le plaisir.

Le bonheur a partie liée avec le futur. Le bonheur, c’est la promesse qui nous est faite. Et à vrai dire, il ne pourra jamais y avoir de bonheur parfait si nous savons que quelques uns ici bas continuent de pleurer, de souffrir ou encore de mourir de faim. Le bonheur a une dimension universelle que ne contiennent pas le plaisir et la joie.

Ceci étant dit, il faut encore se rappeler que le plaisir, la joie et le bonheur doivent être articulés ensemble. Comme l’écrivait une femme mariée « le plaisir, c’est la cerise sur le gâteau. Mais quand le gâteau n’est pas là, que vaut la cerise ? »

 

Faire du temps son allié

Notre société a valorisé la force et l’intensité du temps présent. Ainsi les expressions comme « être sincère, authentique ou spontané(e) » ont une petite connotation écologique. Le retour du naturel est très à la mode. Les jeunes ont une grande sensibilité à cet égard. Ils rappellent, parfois à juste titre, aux « vieux » qui se sont habitués à certains compromis que l’hypocrisie n’est pas une vertu. Mais, le monde économique perturbe depuis longtemps déjà le présent de notre vie. Pour pousser à la consommation, il crée des désirs et suscite leur assouvissement dans la foulée. Si l’on ajoute à ce paysage la culture de la « non-frustration », chacun comprendra combien la sexualité, lieu de puissants désirs, peut-être marquée par un tel environnement. Aujourd’hui, le plaisir est devenu un tyran.

L’effort éducatif sera alors de « décompresser » le rapport au temps pour se souvenir que chaque personne a une histoire et un avenir et que la grandeur humaine est de pouvoir unifier sa vie dans un chemin qui a un sens. Dans ce contexte, avoir la force de prendre du recul par rapport à ce que l’on vit n’est pas donné à tout le monde. Même les adultes ne sont pas dispensés de cet effort.

 

Aimer, ça s’apprend

Les éducateurs montrent combien on met trop de choses sous le terme amour. Lorsque l’on est jeune adolescent, on confond facilement aimer sentir qu’on aime, aimer être aimé et aimer l’autre pour lui-même. Il s’agit alors de permettre aux paroles amoureuses naturellement sincères et pleines de désirs d’intégrer progressivement la vérité, la volonté et un projet, c’est-à-dire de devenir responsables de l’autre et de ses actes. Un tel passage prend nécessairement du temps.

Pour les chrétiens, la sexualité est un don formidable du Créateur. Mais sans l’amour responsable, sans l’agapè, la sexualité n’est que cymbales qui résonnent. L’Eglise croit que les relations sexuelles sont un sommet dans la relation de couple. Son exercice peut même être le lieu de l’expérience de Dieu lorsqu’elles expriment le don et l’accueil intégral de soi et de l’autre.

L’usage du préservatif atteste trop souvent que le couple n’est pas encore arrivé à maturité puisqu’il a pour but d’éviter la fécondité ou la transmission de maladies. Par là, le couple se dit à lui-même qu’il n’est pas prêt à la responsabilité et à la confiance. N’est-ce pas alors l’indice qu’il faut remettre en chantier la construction du couple jusqu’à une saine et sainte intégration de la relation, du plaisir et de la fécondité ?

L’intensité des relations sexuelles adolescentes peut occulter le véritable enjeu de l’amour conjugal. En revanche, les couples qui ont la volonté de s’aimer sauront toujours ajuster les gestes de l’intimité sexuelle. L’apprentissage de l’amour privilégiera alors l’aptitude à l’engagement, à l’écoute de l’autre et de ses différences. Le temps du collège et du lycée suffit à peine pour y parvenir. En ce domaine plus que dans tout autre, il faut faire du temps son allié.

© Bruno Feillet