Une présentation d’Amoris laetitia

Le texte qui suit est le fruit de plusieurs conférences données à Troyes, à Beauvais ou à Soissons. Sur cette exhortation, nombreux sont ceux qui disent qu'il faut beaucoup de temps pour en percevoir tous les enjeux et les recevoir en vérité.

Introduction

Merci de l’invitation et de la confiance que vous me faites pour rentrer un peu plus dans l’esprit de la dernière exhortation du Pape François. Je ne doute pas que la plupart d’entre vous l’ont déjà lue. Mais la façon dont on la lit dépend beaucoup de notre point de départ personnel. Certains appelaient à une évolution de la doctrine sur la famille. D’autres étaient très à l’aise dans la vision de Jean-Paul II. Il est clair que le Pape François a essayé de sortir par le haut de cette tension qu’on a déjà connue au XVIII° siècle sous la forme de la lutte entre rigoristes et laxistes. Nous y reviendrons cet après-midi bien sûr.

En ce qui concerne l’intervention de ce matin, il faut noter en premier lieu que c’est une exhortation. A ce titre, elle a une visée essentiellement pastorale avec des soubassements théologiques. Vous retrouverez ces derniers sans doute dans l’encyclique « la joie de l’Evangile » qui a, quant à elle, une visée plus doctrinale. L’adresse de l’exhortation montre qu’elle est destinée à tous les fidèles du Christ. Mais pas à tous les hommes de bonne volonté comme cela arrive parfois. C’est-à-dire qu’il faut la foi pour recevoir un tel texte.

De plus, il admet que dans le cadre d’une « unité de doctrine et de praxis », il est possible que « subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent » (AL 3). Nous ne serons pas étonnés d’une certaine diversité dans la réception de cette exhortation.

Ensuite, nous n’oublierons pas les règles de lecture que le Pape lui-même donne au N°7 : Il ne recommande pas une lecture hâtive et accepte volontiers que l’on fasse une lecture en fonction des intérêts pastoraux que l’on y cherche. La longueur de l’exhortation est due non seulement à la grande variété des sujets touchant la famille, mais aussi la propension du Pape à descendre dans les détails éducatifs tant dans la formation des couples que des enfants. Si bien souvent on reconnaît le jésuite et sa familiarité avec les exercices spirituels de son maître St Ignace de Loyola, on trouvera toujours l’expérience du pasteur expérimenté qu’il était à Buenos-Aires.

Enfin, comme l’a signalé dans sa conférence de présentation le cardinal Christoph Schönborn, l’exhortation est avant tout « un événement linguistique ». « Le ton est devenu plus riche d’estime, où combien on a accueilli simplement les différentes situations de vie, sans les juger ou les condamner immédiatement. »[1]

 

Une question d’actualité et de tous les temps

Les questions touchant à la vie de la famille ont cette particularité qu’elles concernent cent pour cent de la population mondiale. Personne ne peut donc s’en désintéresser. Ensuite, il n’est pas inutile de rappeler que tout travail à propos des familles se fait au confluent d’un grand nombre de disciplines que vous et moi serions bien en peine de maîtriser dans leur ensemble : théologie, spiritualité, pastorale, sacramentalité, droit canonique, droit civil, fiscalité, économie des ménages, histoire, psychologie, sexualité, fécondité, affectivité, sociologie, littérature, … Tout cela, bien sûr, précipité au cœur de chaque vie familiale singulière. Chacune n’ayant qu’une vue partielle de tout ce qui se joue dans sa propre réalité.

Il reste que l’exhortation Amoris laetitia, que le Pape nous a offert au mois d’avril 2016, et qui s’adresse à l’ensemble de l’Eglise, se concentre au fond sur un point fondamental qu’il convient de bien entendre. C’est celui-ci qui gouverne l’ensemble du texte. Ecoutons, voulez-vous, le journal La Croix qui a publié dans son édition du 27 octobre, un compte-rendu de la rencontre du Pape avec les 400 membres de l’Institut Jean-Paul II. On peut imaginer que cet Institut, ayant défendu jusqu’à la dernière énergie pendant les 30 dernières années la théologie du corps de Jean-Paul II, s’est trouvé déstabilisé par les déplacements réalisés par l’exhortation Amoris laetitia du Pape François.

Le pape a ainsi énuméré tout ce qui déstabilise les familles : « une culture qui exalte l’individualisme narcissique », certaines idéologies qui « agressent directement le projet familial », des « nouvelles technologies rendent possibles parfois des pratiques entrant en conflit avec la vraie dignité de la vie humaine, … » tout ce qui fait « prévaloir toujours plus le moi sur le nous, l’individu sur la société »[2]. Tout cela est abondamment développé dans le second chapitre d’Amoris laetitia.

Par ailleurs, « la culture moderne est bloquée dans une tendance à effacer la différence sexuelle », a-t-il déploré, s’étonnant de cette tendance alors qu’il est pourtant « impossible de nier » son apport à « la redécouverte de la dignité » de cette même différence sexuelle.

De façon plus originale et inattendue, François a aussi constaté, voire regretté, que l’Église avait présenté « un idéal théologique du mariage trop abstrait, presqu’artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités effectives des familles réelles »[3]. Il a insisté pour que l’Église se fasse plus proche et plus compréhensive afin d’encourager les familles à prendre conscience « du don de grâce » qu’elles portent et à « devenir orgueilleuses de pouvoir le mettre à disposition de tous les pauvres et les abandonnés qui désespèrent de pouvoir le trouver ou retrouver ».

« Théologie et pastorale vont ensemble », a-t-il insisté, expliquant qu’une « doctrine théologique qui ne se laisse pas orienter et pétrir par la finalité évangélisatrice et par le soin pastoral de l’Église, est autant impensable qu’une pastorale de l’Église qui ne sait pas cueillir le trésor de la révélation et de sa tradition en vue d’une meilleure intelligence et transmission de la foi »[4]. La mission qu’il confie donc à l’Institut Jean-Paul II porte donc sur non seulement sur l’effort pastoral mais aussi sur l’articulation fine entre la théologie et la pastorale des familles. Je me souviens du commentaire sur un devoir de séminariste à propos de la pastorale familiale que j’avais corrigé. « Tu as tout bon, mais as-tu déjà rencontré des familles en vrai, discuté avec elles concrètement de leur vie ? »

Avec le Pape François, je crois profondément deux choses : d’une part, l’Evangile est une véritable bonne nouvelle pour les familles et cet Evangile est possible ! C’est pourquoi, il ne faut rien changer aux règles de l’Eglise. « Dans la foi, il est possible d’assumer les biens du mariage comme des engagements plus faciles à tenir grâce à l’aide de la grâce du sacrement […]. Par conséquent, le regard de l’Église se tourne vers les époux comme vers le cœur de la famille entière qui tourne à son tour son regard vers Jésus ».[5] Et à de nombreuses reprises dans l’exhortation, François insiste sur le fait que les règles n’ont pas changé[6]. D’autre part, Dieu appelle chacun de nous à partir de là où il en est et non à partir de là où il aurait pu être. C’est pourquoi, l’appel à un accompagnement personnalisé est absolument nécessaire sous peine de s’égarer et d’errer à la recherche d’une solution personnelle pour progresser sur le chemin de la vie chrétienne.

A la suite des deux synodes

Des espoirs et des peurs

L’immense participation des fidèles du monde entier est le signe d’un sens de l’Eglise tout-à-fait conciliaire chez François. Mais elle est aussi le signe du fait que le peuple de Dieu s’est senti extrêmement concerné par ce sujet.

J’ai souvent dit, lors de mes conférences qui précédaient la publication de l’exhortation qu’une si grande participation engendrait forcément une très grande attente. D’où l’invitation que j’ai toujours faite à nous préparer à accueillir avec bienveillance le texte que François nous enverrait. Je ne souhaite pas que l’on revive le difficile échec de la réception ecclésiale d’Humanae Vitae. Il est à noter, sur ce point, que le Pape en fait un éloge appuyé. Il la cite pas moins de 6 fois et invite à la redécouvrir. Encore un point doctrinal, pourtant bien controversé ces dernières années, sur lequel le Pape François ne cède rien.

 

Des tensions publiques au sein des pères synodaux

Tensions pendant les synodes. Sur les points difficiles, on est à deux tiers – un tiers.

Tensions dans la réception de l’exhortation. Tous les cardinaux n’ont pas reçu de la même façon Amoris laetitia. Le Pape lui-même s’est mouillé pour valider certaines interprétations comme celles du Cardinal Christoph Schönborn ou celle des évêques de la Province de Buenos Aires[7] ou encore celles des évêques de Malte.

Il faut noter en tout cas que les deux textes de conclusion des deux synodes sont très abondamment cités par le Pape tout au long de l’exhortation. Ainsi la Relatio Synodi 2014 et mentionnée 50 fois quand la Relatio Finalis 2015 est citée 83 fois. Cela atteste combien le travail des Pères a été reçu. Ceci dit, une analyse plus fine chapitre par chapitre montre que le chapitre IV ne contient qu’une seule référence au synode de 2015. Le chapitre V seulement 4 références au dernier synode. Ces deux chapitres s’appuient plus volontiers sur le travail de Jean-Paul II et celui de St Thomas d’Aquin. Sans doute y a-t-il dans ces chapitres un travail plus personnel de François. Sans parler du chapitre VIII bien sûr.

 

Les couples et les familles mis en valeur

Des ressources bibliques

J’ai pu compter 75 citations du Premier testament et 182 de Nouveau Testament. La grande majorité des citations provenant des chapitres I et IV. On y retrouve des extraits de la plupart des textes du lectionnaire pour le sacrement du mariage. Parmi les quelques absents – il ne s’agit pas de tous les citer pour les citer – je trouve qu’il manque en particulier la prière de Tobie (Tb 8, 5-8). J’y reviendrai un peu plus loin.

Notons que par deux fois, le Pape choisit un texte de l’Ecriture pour en faire le plan de sa réflexion, « l’âme de sa théologie »[8] pour reprendre une célèbre expression du Concile Vatican II. Il s’agit du Ps 128, qui structure le premier chapitre, et du fameux hymne à la charité (1 Co 13) dont le commentaire détaillé constitue une grande partie du quatrième chapitre. Jean-Paul II avait fait de même en s’appuyant sur le jeune homme riche pour conduire sa méditation dans « la splendeur de la vérité ». En réalité, François est assez souple avec la structure du texte puisque l’ordre de sa méditation n’est pas exactement l’ordre du psaume. Néanmoins, il faut retenir la méthode. Il me reste un regret : la prière de Tobie et Sara n’est pas mentionnée alors qu’elle aurait vraiment pu faire office de grille de lecture, en particulier dans son rapport au temps (passé, présent, avenir).

Ceci dit, à titre de recherche théologique et pastorale, y aurait-il dans les propos du Christ lui-même, un texte qui permette de réfléchir la théologie et la pastorale du mariage ? Le Pape a choisi plutôt de s’appuyer sur l’hymne à la charité de Paul. Pour tout vous dire, dans mon équipe Notre-Dame, on a choisi au début de l’année de travailler les chapitres 4 et 5. On a commencé à lire la première phrase « l’amour est patient » et son commentaire. Nous ne sommes pas allés plus loin, tant le partage fut dense. Je crois que nous allons nous contenter du seul commentaire de l’hymne à la charité et à chaque rencontre, nous échangerons sur un seul mot à la fois. Ce sera bien suffisant.

 

La vocation de la famille et la notion « d’Eglise domestique »

La vocation au mariage

Le chapitre III de l’exhortation se concentre sur la « vocation de la famille ». Ce n’est pas très fréquent de parler de cette dimension de la famille. Deux points vont retenir notre attention.

  • Qu’entend-on par vocation ?
  • L’approche de la famille comme « Eglise domestique ».

Pour faire très bref, je rappelle que la vocation sacerdotale ou diaconale est constituée lorsque l’évêque appelle formellement un candidat au diaconat ou au sacerdoce. Avant, nous sommes dans l’ordre du désir et de l’appel amical et fraternel. Au fond c’est au moment où le candidat répond positivement à la demande d’ordination le jour de la célébration de cette ordination qu’il reçoit sa vocation.

Il en est de même pour les époux qui reçoivent leur vocation de couple le jour de la célébration de leur mariage lorsqu’ils se disent « oui » l’un à l’autre. Le numéro 72 d’Amoris laetitia explicite très bien cela. Il n’est pas très long :

Le sacrement de mariage n’est pas une convention sociale, un rite vide ni le simple signe extérieur d’un engagement. Le sacrement est un don pour la sanctification et le salut des époux, car « s’appartenant l’un à l’autre, ils représentent réellement, par le signe sacramentel, le rapport du Christ à son Église. Les époux sont donc pour l’Église le rappel permanent de ce qui est advenu sur la croix. Ils sont l’un pour l’autre et pour leurs enfants des témoins du salut dont le sacrement les rend participants ».[9] Le mariage est une vocation, en tant qu’il constitue une réponse à l’appel spécifique à vivre l’amour conjugal comme signe imparfait de l’amour entre le Christ et l’Église. Par conséquent, la décision de se marier et de fonder une famille doit être le fruit d’un discernement vocationnel.[10]

 

C’est un paragraphe extrêmement dense. Je crois que les équipes de préparation au mariage devrait longuement travailler et réfléchir cet aspect du sacrement du mariage. D’habitude nous travaillons les trois piliers de la fidélité, des enfants et de l’indissolubilité dans le contexte de la liberté des fiancés. Mais osons-nous évoquer cette dimension vocationnelle extrêmement forte qui est d’être témoin du salut par leur seule vie de couple consacré par le sacrement du mariage ? Cela renvoie au cœur de la foi. Une foi que les fiancés qui viennent nous voir ne vivent pas forcément avec une intensité très visible. Rappelons-nous que l’exhortation apostolique est destinée à tous les fidèles et pas seulement aux évêques ou aux théologiens. Ce qui laisse entendre qu’il ne pourrait y avoir de préparation au mariage sans une certain parcours catéchétique.

La foi pour la « validité du sacrement du mariage » est une question épineuse au sens où il est très difficile de la « mesurer ». Nous pouvons repérer que l’un des deux fiancés n’est pas baptisé. Nous pouvons constater une hostilité à la foi. Mais comment vérifier, un tant soit peu, la foi ? Je n’ai pas retrouvé la citation mais il me semble que Benoît XVI a dit à une occasion au moins qu’à défaut d’exprimer la foi de l’Eglise, les fiancés désiraient ce que veut la foi en voulant le mariage chrétien dans toutes ses dimensions. Mais s’il faut tenir compte désormais de la dimension vocationnelle, je ne sais pas combien de couples pourront être appelés au mariage. Le numéro 78 de l’exhortation nous proposera un cheminement pastoral que nous écouterons dans quelques instants.

La notion d’Eglise domestique

La notion d’Eglise domestique pour parler de la famille se retrouve sept fois[11] dans l’exhortation dont deux fois dans le troisième chapitre. Ce n’est pas nouveau. Lumen Gentium[12] évoque déjà cette dimension et Jean-Paul II s’appuie dessus dans Familiaris Consortio à 11 reprises. Mais à vrai dire, cette approche est très ancienne puisque St Jean Chrysostome aimait dire à ses fidèles : « Fais de ta maison une Eglise »[13].

« Nous savons que dans le Nouveau Testament on parle de ‘‘l’Église qui se réunit à la maison’’ (cf. 1 Co 16, 19 ; Rm 16, 5 ; Col 4, 15 ; Phm 2). Le milieu vital d’une famille pouvait être transformé en Église domestique, en siège de l’Eucharistie, de la présence du Christ assis à la même table. » (AL 15).

Enfin, si la famille est bien une Eglise domestique, alors elle reçoit aussi la vocation fondamentale de toute l’Eglise que d’être une, sainte, catholique et apostolique. Elle devrait donc se réjouir de voir certains de ses enfants devenir apôtres du Seigneur par la consécration de leur vie au service de l’Evangile dans la vie presbytérale ou religieuse.

Proposer le mariage

C’est une vraie question pastorale que nous posent le très grand nombre de couples chrétiens qui vivent ensemble sans être mariés. Les raisons peuvent être multiples, nous le savons. Ceci dit, l’accompagnement vers le sacrement du mariage a fait l’objet de conclusions précises lors du second synode sur la famille en octobre 2015. Le Pape François les reprend intégralement au N° 78 d’Amoris laetitia :

« Le regard du Christ, dont la lumière éclaire tout homme (cf. Jn 1, 9 ; Gaudium et spes, n. 22), inspire la pastorale de l’Église à l’égard des fidèles qui vivent en concubinage ou qui ont simplement contracté un mariage civil ou encore qui sont des divorcés remariés. Dans la perspective de la pédagogie divine, l’Église se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de façon imparfaite : elle invoque avec eux la grâce de la conversion, les encourage à accomplir le bien, à prendre soin l’un de l’autre avec amour et à se mettre au service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent […].

·         Quand l’union atteint une stabilité visible à travers un lien public –

·         et qu’elle est caractérisée par une profonde affection,

·         par une responsabilité vis-à-vis des enfants,

·         par la capacité de surmonter les épreuves –

elle peut être considérée comme une occasion d’accompagner vers le sacrement du mariage, lorsque cela est possible ».[14] AL 78

 

Il faut noter ici, que c’est une des deux seules fois où François évoque la pédagogie divine[15]. Il s’agit de l’attitude de Dieu à l’égard de son peuple et qui peut être étendue à chaque personne et à chaque famille. Dieu rejoint son peuple, à partir de là où il est, pour l’appeler à poursuivre sa route en sa présence.

L’appel est toujours associé à une conversion. En effet, si le couple n’a pas pu ou su s’engager définitivement, c’est sans doute qu’il est affronté à des obstacles qui peuvent venir de l’un ou l’autre des partenaires mais aussi parfois d’un contexte extérieur au couple qui rend difficile l’engagement. Benoit XVI en était déjà bien lucide : « Toutefois, quand l’incertitude sur les conditions de travail, en raison des processus de mobilité et de déréglementation, devient endémique, surgissent alors des formes d’instabilité psychologique, des difficultés à construire un parcours personnel cohérent dans l’existence, y compris à l’égard du mariage[16]. »

Enfin, il faut noter les 4 critères qui permettent d’appeler un couple cohabitant au sacrement du mariage. Toute cohabitation, en effet, n’est pas forcément un parcours prometteur d’un engagement à vie.

Je comprends la « stabilité d’un lien public » comme faisant allusion au mariage civil ou au mariage coutumier en Afrique. Et non pas le Pacs. En effet, ce dernier peut être dissous par les contractants eux-mêmes contrairement au mariage civil qui a besoin d’un juge[17] et au mariage coutumier qui doit faire appel à ceux qui l’ont présidé. A cela s’ajoute la profonde affection, une éducation des enfants, la capacité à surmonter des épreuves.

 

 

Eduquer

Les couples

C’est une des caractéristiques du chapitre VI que d’insister non seulement sur la formation des couples, mais aussi sur la consolidation de leur vie conjugale après le mariage. Le Pape est prolixe sur ce sujet et descend dans nombre de détails. A croire qu’il a fait du CPM[18] dans sa jeunesse. Cette insistance est aussi un véritable fruit des deux synodes. François n’ignore rien des étapes de la vie (AL 230) ni des crises[19] que l’on peut traverser.

On y retrouve l’intuition majeure des couples comme « Eglises domestiques » (AL 200), mais aussi une grande insistance sur la formation des agents pastoraux, des séminaristes, des prêtres comme des laïcs. (AL 203, 204).

Fidèle à l’intuition de fond qui traverse son exhortation, le Saint Père insiste sur l’acquisition des vertus et en particulier sur celle de la chasteté (AL 206).

La chasteté étant une vertu complexe sur laquelle beaucoup a été écrit, je me permets de vous en rappeler quelques éléments.

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On le voit, cette vertu qui s’adresse à tous – mariés et célibataires –  est une vertu complexe dans le sens où elle gère notre rapport à nous-même et aux autres sur les domaines du plaisir et de la maîtrise de soi. La vertu demeurant toujours une voie moyenne entre des vices, le schéma suggère que le domaine de la vertu est un espace de vie. Un homme ou une femme, une personne mariée ou célibataire ne se positionnera pas forcément de la même façon et pourra évoluer, progresser en ce domaine tout au long de sa vie. On peut aprofondir cette question en suivant les deux liens suivants :

http://www.discernement.com/EthiqueFamilleSexualite/chastete.htm

http://www.ktotv.com/video/00139623/la-chastete

Même si on se prépare au mariage dès l’enfance à travers la qualité de la vie familiale dans laquelle on est immergé (Cf. AL 208), le Pape insiste sur la visée de la préparation immédiate :

Il ne s’agit pas de leur exposer tout le Catéchisme ni de les saturer avec trop de thèmes. Car ici aussi, il est vrai que « ce n’est pas le fait de savoir beaucoup qui remplit et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de savourer les choses intérieurement ».[20] La qualité importe plus que la quantité, et il faut donner priorité – en même temps qu’à une annonce renouvelée du kérygme – à ces contenus qui, communiqués de manière attractive et cordiale, les aident à s’engager « de tout cœur et généreusement »[21] dans un parcours qui durera toute la vie. Il s’agit d’une sorte d’« initiation » au sacrement du mariage qui leur apporte les éléments nécessaires pour pouvoir le recevoir dans les meilleures dispositions et commencer avec une certaine détermination la vie familiale. (AL 207)

Au fond, il faut leur donner, à travers une catéchèse fine, non seulement de goûter intérieurement que l’expérience de Dieu révélé en Jésus-Christ est à la portée de leur quotidien conjugal mais aussi de désirer célébrer leur cinquantième anniversaire de mariage. Il faut les aider à découvrir que l’on peut s’engager de la manière la plus définitive et la plus radicale parce qu’à cet engagement est liée une profonde libération intérieure. Libération de tendresse, de fécondité, de courage dans l’adversité et de renoncement à soi pour l’autre…

François rentre volontiers dans les détails. Il sait que l’amour rend aveugle et que « l’enchantement du début amène à tenter d’occulter ou de relativiser beaucoup de choses ; on évite d’exprimer les désaccords, et ainsi les difficultés ne font que s’accumuler pour plus tard. » Ou encore que « Rien n’est plus volatile, plus précaire et plus imprévisible que le désir, et il ne faut jamais encourager la décision de contracter le mariage si d’autres motivations n’ont pas pris racine pour donner à cet engagement des possibilités réelles de stabilité. » (209)

Le Saint Père insiste ensuite sur la préparation de la célébration qu’il ne faut pas négliger. S’appuyant sur la conférence épiscopale du Kenya, François souhaite que la préparation au mariage ne soit pas réduit à sa seule célébration mais introduise à toute une vie commune qui peut être elle-même perçue comme une célébration : « Le sens procréatif de la sexualité, le langage du corps et les gestes d’amour vécus dans l’histoire d’un mariage, se convertissent en une « continuité ininterrompue du langage liturgique » et « la vie conjugale devient, dans un certain sens, liturgie ».[22] » (AL 215). On n’est pas très loin du livre d’Olivier Florant[23] qui présente la rencontre intime des époux comme une véritable liturgie.

Enfin, c’est plus original dans les textes du magistère. A la demande des pères synodaux, le Pape insiste beaucoup sur le soutien à apporter aux nouveaux couples ! Bien sûr, cela rejoint la conviction de tous les diocèses et de tous les responsables de la pastorale familiale de nos diocèses. D’ailleurs, si j’ose dire, les outils existent déjà : Equipe Notre-Dame, vivre et Aimer, CLER, Equipe trois ans, Chantiers de l’Education, Amour et Vérité, Cana, le parcours Alpha-Couples… –  et j’en oublie sûrement – sont  au service de la solidité des couples. Tout le problème, c’est le manque d’animateurs. Le Pape François insiste sur ce que nous savons tous et qu’il est bon de se rappeler : il faut savoir faire le deuil du conjoint parfait, laisser tomber les illusions et l’accueillir tel qu’il est (Cf. AL 218). Il faut aussi ne pas mettre la barre trop haut dans la vie conjugale et accepter que chacun puisse mener « un chemin de maturation » (AL 221). Tout cela est en pleine cohérence avec les principes qui régissent l’ensemble de l’exhortation.

Enfin, le Pape est très lucide puisqu’il consacre de longs passages à évoquer les situations de crise (AL 231-258) : crises, deuils, divorces, enfants ou parents homosexuels,… Toutes ces difficultés ne sont pas de même nature et n’appellent pas des réponses identiques. Cependant, à plusieurs reprises, le Saint Père évoque l’eucharistie comme une véritable ressource pour soutenir la vie des familles et traverser les tempêtes.

 

Les enfants

L’accueil des enfants et leur éducation font l’objet des chapitres 5 et 7.

Faute de temps, je ne parlerai pas du chapitre 5. Il y est question des différentes formes de fécondité (charnelle, adoption, sociale, spirituelle, …). Je choisis de parler surtout du septième chapitre en raison des critères d’éducation et d’accompagnement qui y sont à l’œuvre et qui courent tout au long de l’exhortation.

Le chapitre VII s’intitule « Renforcer l’éducation des enfants ». Il y a cette conviction qu’il n’est jamais trop tôt pour éduquer à la vie conjugale et familiale. C’est au sein de leur famille que les enfants vont trouver les repères stables sur lesquels ils pourront construire leur propre projet. Pour le Pape, « le temps est supérieur à l’espace » (N°3), le processus d’une maturation est plus prometteur que le formalisme d’attitudes conditionnées. Ainsi, « ce qui importe, c’est de créer chez l’enfant, par beaucoup d’amour, des processus de maturation de sa liberté, de formation, de croissance intégrale, de culture d’une authentique autonomie » (AL 261).

Les parents ne peuvent complètement déléguer à l’école cette tâche éducative. Ils en gardent toujours la première responsabilité. Le Saint Père développe son programme éducatif via « une éducation de la volonté et un développement des bonnes habitudes et de tendances affectives au bien » (AL 265).  Les éducateurs reconnaitront ici le primat donné aux vertus qu’il faut acquérir à travers le long cheminement de la croissance humaine. Les enfants et les jeunes doivent percevoir que derrière « les efforts et les renoncements il y a un véritable bien qui peut en résulter » (AL 265).

Certes, il n’est pas facile « de transformer une conviction en un principe intérieur et stable d’action » (AL 267). C’est pourquoi, le Pape ose parler positivement « de la valeur de la sanction comme stimulation ». La sanction ne se réduit pas à une punition. Elle peut aussi se traduire par des félicitations ou des encouragements. C’est cela qui stimule les jeunes à progresser dans leur vie.

Toute l’exhortation est construite autour de cette capacité de cheminer et de progresser. Les couples qui aident à la préparation au mariage, les éducateurs, les mouvements qui soutiennent les familles, … tous ont comme mission « d’accompagner » ce processus de croissance. « Le parcours ordinaire est de proposer des petits pas qui peuvent être compris, acceptés et valorisés, et impliquent un renoncement proportionné » (AL 271). C’est bien connu : un petit pas concret vaut mieux qu’un kilomètre théorique. Chacun comprendra que dans notre société de consommation – qui crée à longueur de temps des désirs, qui propose les moyens de les satisfaire, à crédit mais aussi plus cher, tout en ajoutant une culture de la non-frustration, bref ! le fameux consumérisme dénoncé dans Laudato si – le projet éducatif de l’exhortation, qui fait appel à la vertu, à l’effort et au temps long, à la solidarité intergénérationnelle, est un véritable défi !

 

La place de l’eucharistie dans Amoris laetitia.

Excepté la fameuse note 351 dont nous reparlerons plus loin, toutes les références à l’eucharistie se trouvent en dehors du chapitre 8. Je pense qu’il faut les prendre dans leur ensemble, ou comme on dit pour la Bible, en faire une exégèse canonique.

-La famille église domestique, siège de l’Eucharistie (AL 15)

-La famille appelée à partager la prière, la lecture de la Parole et la communion eucharistique pour faire grandir l’amour et devenir toujours un temple de l’Esprit (AL 29)

-La réconciliation sacramentelle et l’eucharistie qui permettent de relever les défis du mariage et de la famille (AL 38)

-Le commentaire de 1 Co 11, 17-34 rappelle que l’eucharistie ouvre les familles à un accueil fraternel des pauvres (AL 185-186)

-Les œuvres spirituelles et l’eucharistie en particulier encouragent les couples à se réunir régulièrement pour favoriser la croissance de la vie spirituelle et la solidarité au niveau des exigences concrètes de la vie. (AL 223)

-Les personnes divorcées non remariées trouvent dans l’eucharistie une nourriture qui les soutient dans leur état (AL 242)

-L’Eucharistie est le sacrement de la nouvelle Alliance où est actualisée l’action rédemptrice du Christ (cf. Lc 22, 20). Ainsi, on se rend compte des liens intimes existant entre la vie matrimoniale et l’Eucharistie.[24] La nourriture de l’Eucharistie est une force et un encouragement pour vivre chaque jour l’alliance matrimoniale comme « Église domestique ».[25] (AL 318)

Une analyse rapide de tous ces passages montrent combien l’eucharistie et la vie familiale ont partie liée. L’eucharistie est la source de la solidité de la vie conjugale, de son apostolicité, du mystère de sa fidélité par delà les blessures et les ruptures éventuelles en raison du lien intime qui existe entre le corps livré et le sang versé pour la nouvelle alliance d’une part et l’alliance conjugale d’autre part. En tout état de cause, accueillir l’eucharistie, c’est aussi accueillir la croix dont elle est à la fois le prélude, la préfiguration et l’annonce. 11 fois, la croix du Christ est mentionnée en lien avec la réalité conjugale ! En particulier le N° 72 déjà cité : « Les époux sont donc pour l’Église le rappel permanent de ce qui est advenu sur la croix ».

Je reviens aux numéros 185-186 dans lesquels le Pape insiste longuement sur l’accueil des pauvres auquel convie la pratique eucharistique. Il y fait référence au fameux passage de 1 Co 11, 17-34. Exclure les pauvres de l’eucharistie, c’est d’une certaine manière manger et boire sa propre condamnation. La formule paulinienne est sans ménagement. Nous le savons bien. Je me suis demandé, alors que le Pape ne le mentionne pas explicitement, s’il pensait aux personnes divorcées remariées qui ne se sentent pas toujours invitées ou mal accueillies lors de nos eucharisties.

 

Accompagner, discerner et intégrer la fragilité

L’originalité du Pape François

Nous sommes tous en route.

Chez François, un des repères les plus fondamentaux est que « le temps est supérieur à l’espace »[26]. Ce repère est développé en quatre numéros dans l’encyclique La joie de l’Evangile. On peut aussi le trouver dans Amoris laetitia au N°3.

Il est clair que si c’est l’espace qui était le plus important, alors il s’agirait de nous positionner les uns par rapport aux autres et ce sont les frontières qui nous qualifieraient. Le péché serait alors d’être du mauvais côté de la frontière. On pourrait alors facilement parler de situations « irrégulières ». Et c’est bien souvent ce qui se passe.

En revanche, si c’est le temps qui l’emporte, alors nous sommes tous en marche et dans un processus de développement personnel. Le péché, ici, serait le refus de tout progrès et de se croire « arrivé ». Qui ne pense à ce stade au pharisien si satisfait et imbu de lui-même dénoncé par le Christ[27] ? Du point de vue du temps supérieur à l’espace, il ne peut y avoir d’exclus, quelle que soit la situation de vie dans laquelle on se trouve. C’est pourquoi, le Pape parle plus volontiers de situations « dites irrégulières »[28] (4 fois). La seule fois où la mention d’une situation irrégulière n’est pas précédée par « dite » ou « appelée », c’est pour dénoncer une pratique indigne des pasteurs : « un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations ‘‘irrégulières’’, comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. »[29]

Cette manière de voir et de considérer les personnes a pu déstabiliser celles et ceux qui préféraient l’espace au temps. Surtout, si l’on est du « bon côté » de l’espace. Or le grand risque de « trier les personnes », c’est de finir par se condamner soi-même. Qui peut prétendre être absolument parfait sur tous les points de sa vie ? C’est donc à une véritable conversion pastorale que nous sommes invités. Ce n’est pas parce que nous sommes tous en route que tout est bien, mais ce changement de perspective est certainement plus juste.

La loi ne dit pas tout

Le Saint Père ayant affirmé à de nombreuses reprises qu’au regard son attachement à l’idéal du mariage, il est clair que la norme générale de l’abstinence eucharistique en cas de remariage après un divorce demeure. Cependant l’attachement du Pape aux cas particuliers, est extrêmement important.

Rappelons tout d’abord l’importance de la loi qui a une triple fonction de règle, de régularité et de régulation de la vie des sociétés humaines. Pour autant, la loi ne peut jamais tout prévoir ! Il faut donc savoir tenir compte des cas particuliers. Tout simplement – et c’est un principe universel de la philosophie du droit – parce que la loi ne peut jamais anticiper tous les cas particuliers de la vie.

Certes, les normes générales présentent un bien qu’on ne doit jamais ignorer ni négliger, mais dans leur formulation, elles ne peuvent pas embrasser dans l’absolu toutes les situations particulières[30].

D’où la nécessité de savoir interpréter le droit. C’est pour cela qu’il y a des juges. Le Pape François affirme en citant St Thomas d’Aquin que « plus on entre dans les détails, plus les exceptions se multiplient ».[31]  Mais pour autant, ce n’est pas parce que des exceptions sont possibles que l’on peut en faire des normes générales. Ce serait une forme de perversion du droit. Le Saint Père dénonce ce danger : « Cela, non seulement donnerait lieu à une casuistique insupportable, mais mettrait en danger les valeurs qui doivent être soigneusement préservées. »[32]

Articuler l’universel et le singulier

C’est un thème très traditionnel de la théologie. Ainsi, nous reconnaissons que le salut universel est advenu en Jésus-Christ, Fils de Dieu incarné en un moment singulier de l’histoire sur une terre non moins singulière.

De même, le Saint Père, qui reconnaît à plusieurs reprises les règles de l’Eglise et l’idéal auquel nous sommes tous appelés, constate aussi que la vie de chaque personne est singulière et que ce serait lui faire violence que d’ignorer l’originalité et la singularité de sa vie. C’est pourquoi, il insiste pour que l’on ne fasse pas de cas généraux mais que l’on tienne compte de chaque cas particulier. Et dans l’histoire de chacun, il est attentif à la dynamique de la vie plutôt qu’au point où l’on peut être rendu. « Rappelons-nous qu’ ‘’un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés’’[33]. »[34] Tout le numéro 305 est un plaidoyer pour cette attention pastorale.

Dans son introduction au colloque qui s’est tenu à l’Institut Catholique de Paris[35], le cardinal André Vingt-Trois a récemment très bien articulé ces deux dimensions indissociables.

Aucun d’entre nous ne peut les associer pleinement mais nous devons tous en conserver perpétuellement la présence, à savoir, d’une part un discernement qui concerne la plénitude de la situation universelle de cette dimension anthropologique de l’union de l’homme et de la femme, et la constitution de la famille, et d’autre part le discernement de la situation particulière des personnes auxquelles nous avons affaire. Nous devons essayer d’éviter, du mieux que nous pouvons, de laisser les personnes auxquelles nous avons affaire croire que leur discernement se limite à leur situation particulière et, dans leur situation particulière, se limite en plus à leurs intentions sans entrer dans l’engagement de leur liberté. Nous ne devons pas non plus laisser croire que la situation globale marquée de toutes sortes de façons, suffit à éclairer chaque situation particulière. Cette interaction entre la vision cosmique de la révélation de Dieu ‐ des origines à la fin des temps, dans le cadre duquel se déploie le drame du salut ‐, nous n’y avons eu accès, historiquement, qu’à travers des situations particulières.

Le Cardinal utilise ici le terme particulier comme un équivalent de singulier.

 

La liberté et la loi, un débat très traditionnel.

On le comprend donc assez bien, chaque vie se construit au confluent de l’idéal à laquelle elle est appelée, et des choix qu’elle met en œuvre au quotidien dans une liberté souvent malmenée par des conditionnements divers et l’expérience du péché. A cela, il faudrait ajouter l’importance du groupe particulier, l’Eglise, qui apporte ordinairement sagesse et soutien pour nous aider à progresser avec la grâce de Dieu.

Le Pape s’appuie souvent dans Amoris laetitia sur St Thomas d’Aquin. Je voudrais pour ma part regarder un autre docteur de l’Eglise qui s’est confronté au fameux débat qui affronte la question de la place de la liberté lorsque la loi devient incertaine du fait qu’elle ne peut pas absolument tout prévoir. Le pape François ne s’appuie pas explicitement sur Saint Alphonse, mais je pense qu’il aurait pu le faire.

St Alphonse de Liguori (1696-1787) a vécu tout le XVIII° siècle. Il est décédé à l’âge de 91 ans. Il fut déclaré docteur de l’Eglise en 1870, en particulier en raison de la solution qu’il avait trouvé au problème que l’on croyait alors insoluble, celui qui opposait les rigoristes aux laxistes, les jansénistes aux jésuites pour caricaturer les positions. Les rigoristes pensaient que le plus sûr était de suivre la loi. Les laxistes, quant à eux, pensaient que, la loi ne pouvant tout prévoir, il y avait bien des cas où la liberté possédait la primauté. Je vous passe les querelles qui se sont alors installées sur ce qu’il était préférable de suivre, mais on en était arrivé d’une part à juger des situations en termes de probabilité en faveur de la loi ou de la liberté (probabilisme) et d’autre part à produire des ouvrages de casuistiques de plusieurs milliers de cas[36].

En inventant la théorie de l’équiprobabilisme, saint Alphonse n’est pas resté simplement à la doctrine du juste milieu qui a pu aider mais ne permettait pas de sortir de la fameuse querelle.

L’équiprobabilisme d’Alfonso dégage trois primats qui, loin de se concurrencer, s’équilibrent et se confortent :

  • Primat de la vérité, c’est-à-dire, finalement de Dieu ;
  • Primat de la conscience personnelle, sur laquelle chacun sera jugé ;
  • Primat de la liberté, c’est-à-dire de l’homme.[37]

L’ordre des trois primats est important.

La vérité

Chercher la Vérité, c’est-à-dire le Christ qui est le chemin, la vérité et la vie, est la chose la plus déterminante pour un homme à la conscience droite. Vous noterez que dans cette définition que le Christ a donnée de lui-même à Thomas (Jn 14, 6), il y a la dimension du cheminement, du processus si cher à François. On voit aussi que le fruit d’un tel parcours, c’est la vie. Chercher la vérité, c’est encore faire la vérité de son histoire personnelle, sans cacher ses propres responsabilités, en reconnaissant qu’on ne peut sans doute savoir précisément la part exacte qui revient à chacun dans l’échec de son couple, qu’il y a des zones grises, … Assez rares sont les situations où l’on est à 100% responsable ou victime d’une situation.

Il existe évidemment un lien entre le Christ qui est La Vérité et la vérité de sa vie. Il s’agit de mettre sa vie sous le regard du Christ, sous sa lumière. De telle sorte qu’éclairé par l’Evangile, le parcours personnel ne relève pas seulement d’une approche subjective mais plus objective. Et peu importe que j’entende le Christ me dire : « Bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître » ou « Malheureux es-tu ». Car toute parole qui vient de Lui est toujours une parole pour faire grandir. Les fameux « malheureux êtes-vous ! Pharisiens hypocrites… » ne sont pas le fruit de la colère ou du désir du Christ sur des hommes assoiffés de pureté rituelle, mais bien un constat désolé, une révélation de leur état d’esprit. A cette déclaration, il faut tout de suite ajouter que jamais le Christ ne veut la mort du pécheur, mais toujours son salut. C’est toujours dans sa lumière que je vois ce qui empêche la lumière de passer. Si entre nous les hommes, il nous arrive de nous « envoyer nos quatre vérités » sans beaucoup de ménagement, lorsque cela vient du Seigneur Jésus, ce n’est jamais pour nous enfoncer mais toujours pour nous sauver. C’est pour cela que dans les retraites ignaciennes, l’accompagnateur demande souvent au retraitant de demander la grâce, je dis bien la grâce, de connaître son péché.

Ceci nous renvoie à une réflexion de saint Augustin dans ses confessions sur son rapport au temps[38] à propos du passé, du présent et du futur. Il pense que « l’on peut dire avec vérité qu’il y a trois temps : le présent des choses passées, le présent des choses présentes et le présent des choses futures ». Si l’on prolonge cette remarque, il est clair que le passé n’est jamais totalement figé puisqu’il est saisi dans un présent toujours susceptible de le reprendre, le relire, le réinterpréter et se le réapproprier. C’est pourquoi, faire la vérité sur sa vie avec un accompagnateur, sous le regard de Dieu, n’est jamais inutile. Certes, on ne changera pas les faits, l’échec d’un mariage ou une nouvelle union. Mais les raisons de l’un et les motifs de l’autre peuvent être repris, relus, réinterprétés et réappropriés sous le regard bienveillant du Christ. Cela peut aider à vivre en paix. Voilà mon histoire, c’est moi qui l’ai vécue.

En fait, le Saint Père s’inscrit dès le début de son exhortation dans cette ligne puisqu’au N°3, il rappelle que « dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard. »

La conscience morale

Il faut aussi approfondir ce que l’on entend par conscience morale personnelle. La grande originalité de la théologie morale de saint Alphonse fut de mettre la question de la conscience morale en tête de son œuvre. Cela a fait école. On se souviendra, en particulier, de ce que le Concile Vatican II dit de la conscience morale[39] :

Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien[40] et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur : "Fais ceci, évite cela". Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme ; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera.

La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C'est d'une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour de Dieu et du prochain.

Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale. Plus la conscience droite l'emporte, plus les personnes et les groupes s'éloignent d'une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité.

Toutefois, il arrive souvent que la conscience s'égare, par suite d'une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité.

Ce que l'on ne peut dire lorsque l'homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l'habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle.

A vrai dire, ni le concile Vatican II, ni saint Alphonse n’ont « inventé la question de la conscience morale ». St Thomas d’Aquin, cher à François, avait travaillé longuement cette question en donnant lui aussi la primauté à la conscience morale face à l’autorité du prélat lui-même[41]. Car le critère qui doit emporter notre décision est la conviction du bien que nous devons faire et du mal que nous devons éviter. Et il n’est permis à personne de faire, en conscience, un mal en tant que tel.

Les moralistes ne s’intéressent pas beaucoup à la « bonne conscience » qui s’exprime souvent dans les films ou dans des discussions échauffées de comptoir sous la forme : « Moi, Monsieur, je me regarde tous les matins dans la glace ». Nous sommes plus attentifs à la conscience droite, celle qui cherche avec persévérance à connaître et réaliser le bien et à éviter le mal. Sans jeu de mot, avoir une conscience droite, c’est être droit avec sa conscience.

La liberté

Enfin, en ce qui concerne le primat de la liberté, il s’agit de bien comprendre ce qu’il en est de la liberté.

La liberté est à percevoir comme le résultat d’une libération et non comme un état permanent dont on pourrait revendiquer l’usage comme un droit qui pourrait s’imposer aux autres. Dans la foi, plus je dépends de mon libérateur (voir le premier primat de la vérité), plus je suis libre. Et cette liberté ne peut être exercée qu’en gardant un lien vivant à celui qui m’a acquis cette liberté. Elle ne peut se comprendre en dehors du libérateur et indépendamment de lui.

C’est ainsi qu’une femme divorcée-réengagée est venue me voir un jour pour me raconter un épisode de sa vie : Après son deuxième mariage, elle avait décidé d’aller communier. Puis chemin faisant, plus ça allait, et moins elle se sentait à l’aise avec cette approche du Christ. Elle a arrêté non pas parce qu’on lui avait fait la leçon ou rappelé une quelconque loi de l’Eglise. Elle a arrêté, parce que spirituellement, ce n’était plus possible pour elle. Elle a conclu son témoignage en disant : « Qu’est-ce que c’est libérant, mais qu’est-ce que c’est douloureux ».

Comment interpréter un tel témoignage ? Je constate que cette femme est une vraie fidèle du Christ. Elle le cherche en conscience. Mais le chemin de la communion eucharistique par lequel elle pensait le trouver ne s’est pas avéré satisfaisant, ni épanouissant. C’est l’abstinence qui a été, pour elle, le lieu le plus libérant quoique douloureux. Il y a là un cheminement spirituel qui n’est pas élaboré au plan théologique. Mais peut-être a-t-elle découvert intérieurement ce qu’affirme le Pape au N° 318 d’Amoris laetitia dans le chapitre sur la spiritualité familiale et que nous avons déjà cité : « on se rend compte des liens intimes existant entre la vie matrimoniale et l’Eucharistie ». Sans doute que, marchant sur le chemin de la vérité, elle s’est aperçue qu’elle ne pouvait demander à l’eucharistie de nourrir sa deuxième union.

La place des sacrements et la note 351

Son statut.

Est-ce que sa nature de note de bas de page affaiblit son contenu ? Les théologiens nous apprennent sur ce sujet que ce n’est pas parce que c’est une note de bas de page que sa portée est plus faible. Elle fait partie d’un texte magistériel ! C’est tout de même le Pape François qui l’a introduite dans son exhortation[42].

L’expression « dans certains cas » est laissée à l’appréciation des accompagnateurs. Mais peut-on suggérer des situations qui mériteraient plus particulièrement notre attention :

  • Les concubins en situation économique difficile. Je vous renvoie au Pape Benoît XVI :

Toutefois, quand l’incertitude sur les conditions de travail, en raison des processus de mobilité et de déréglementation, devient endémique, surgissent alors des formes d’instabilité psychologique, des difficultés à construire un parcours personnel cohérent dans l’existence, y compris à l’égard du mariage[43].

Jean-Paul II avait aussi beaucoup insisté sur les différentes situations.

Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l'obligation de bien discerner les diverses situations.

- Il y a en effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés,

- et ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement valide.

- Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l'éducation de leurs enfants,

 - et qui ont parfois, en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'avait jamais été valide[44].

 

Voir aussi AL 294 citant Les conclusions du dernier synode[45].

  • Les personnes qui sont subjectivement convaincues de la nullité de leur mariage. Le droit de l’Eglise ne pouvant leur donner raison « en droit » car il n’a pas accès à des ressources objectives pour statuer.
  • Parmi toutes les personnes séparées-réengagées, qui ne relèvent pas du cas précédent, certaines pourraient avoir accès aux sacrements de l’eucharistie et de la pénitence. Le Saint-Père ne donne aucun critère immédiat mais il a déclaré son estime à l’interprétation du Cardinal Christoph Schönborn et écrit que les évêques de la Province de Buenos Aires avaient donné la bonne interprétation. Cependant, il n’a pas précisé lui-même sa pensée.

Plus exigeant à mettre en œuvre.

Le fait est qu’il est beaucoup plus difficile de mettre en œuvre une procédure de discernement au cas par cas que d’appliquer des règles toutes faites. Jean-Paul II qui connaissait bien les différentes situations, comme je viens de le rappeler, avait tout de même ramené toutes les personnes divorcées remariées sous la même règle : « L'Eglise, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l'Ecriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. Ils se sont rendus eux-mêmes incapables d'y être admis car leur état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d'amour entre le Christ et l'Eglise, telle qu'elle s'exprime et est rendue présente dans l'Eucharistie[46]. » Il y avait la distinction entre le fait que l’on peut être tout-à-fait victime d’un divorce et la deuxième union qui, quant à elle, est toujours le fruit d’une décision personnelle et positive.

« L’aide des sacrements dans certains cas ».

Il s’agit en particulier des personnes qui pensent subjectivement, après discernement que leur mariage n’a jamais existé[47], qu’il est nul ou invalide mais à propos duquel elles ne peuvent apporter de preuve formelle. L’absence de preuve positive, aboutit au fait que la justice divine à laquelle des personnes pensent avoir droit devient inaccessible parce que la justice de l’Eglise repose sur des faits objectifs et non subjectifs. Il y a donc des personnes qui restent en-deçà de ce à quoi elles pensent avoir droit parce que elles ne peuvent apporter les éléments objectifs qui manifesterait qu’elles pourraient avoir accès à un procès de reconnaissance de la nullité ou de l’invalidité de leur première union. Elles n’ont donc pas la capacité d’accéder à un véritable mariage et par là, retrouver le chemin de l’eucharistie.

Voici quelques critères qui pourraient aboutir à constater l’invalidité ou la nullité du mariage au terme d’un véritable discernement qui a pris son temps. Il y en a d’autres bien sûr. Je vous renvoie à votre code de droit canonique sur la question[48].

  • Absence de foi (mais comment la mesurer ?)
  • Maturité insuffisante (mais quel en est le seuil ?)
  • Absence de liberté d’un des deux conjoints
  • Refus l’un des biens essentiels du mariage (fidélité, indissolubilité, fécondité)
  • Infidélité antécédente.
  • Homosexualité antécédente chez l’un des deux conjoints, mais jamais exercée.

Mais le Pape précise immédiatement que :

Mais autre chose est une nouvelle union provenant d’un divorce récent, avec toutes les conséquences de souffrance et de confusion qui affectent les enfants et des familles entières, ou la situation d’une personne qui a régulièrement manqué à ses engagements familiaux. Il doit être clair que ceci n’est pas l’idéal que l’Évangile propose pour le mariage et la famille.[49]

Ce qui est une manière de dire que les conditions du divorce d’une part et le contexte de la seconde union d’autre part doivent être regardés de très près dans la procédure du discernement.

Que faire ?

Le N° 300 d’Amoris laetitia nous donne une première approche :

Les prêtres ont la mission « d’accompagner les personnes intéressées sur la voie du discernement selon l’enseignement de l’Église et les orientations de l’évêque ».

Voilà une phrase qui articule les trois dimensions de la morale :

  • singulière (avec le prêtre singulier qui accompagne directement la personne singulière ;
  • particulière (pour le niveau diocésain) ;
  • universelle (l’enseignement de l’Eglise).

Ainsi l’accompagnement d’une personne peut se réaliser dans ce que l’on pourrait appeler un espace de discernement délimité par les trois points que suggèrent le Saint-Père. Mais, me semble-t-il, il ne s’agirait pas pour le prêtre (délégué spécifiquement par son évêque ou pas) de décider à la place de la personne mais d’aider cette dernière à prendre sa décision de la manière la plus éclairée possible dans le cadre des orientations diocésaines qui auront été établies.

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La dimension triangulaire est une approche pour le travail du discernement. Mais on pourrait aussi considérer ce travail à partir d’une vision d’ensembles où les personnes appartiennent à un diocèse et le diocèse à la grande Eglise universelle.

Il est néanmoins clair, en ce qui me concerne, que l’unité ou l’espace de discernement que nous propose le Pape est la réalité diocésaine. D’où l’importance pour chaque diocèse d’offrir ou de proposer la « mise en musique concrète » des propositions du Pape François.

Les trois dimensions qui accompagnent le discernement permettent d’éviter de tomber dans l’excès d’un des trois s’il venait à s’isoler des deux autres.

Ainsi l’Eglise universelle deviendrait un idéalisme si elle ne tenait compte de la réalité des diocèses et de la situation des personnes. Il n’est de discernement qu’en situation. Je crois d’ailleurs que l’exhortation cite plus de 20 fois les conférences épiscopales du monde entier comme ressources pour la réflexion.

Les personnes risqueraient de tomber dans un individualisme si elles oubliaient qu’elles sont reliées à toute l’Eglise et en particulier à leur diocèse où d’autres personnes vivent et qu’elles ne peuvent ignorer.

Les agents pastoraux pourraient bien devenir des électrons libres s’ils oubliaient de qui vient leur ministère et que l’Evangile est vraiment possible. Il n’est d’agent pastoral fidèle que dans une solidarité avec celui qui lui a confié son ministère.

Ceci étant dit, un espace de discernement montre qu’il est possible d’avoir plusieurs approches possibles pour chacune des personnes que l’on accueillera selon le poids que l’expérience spirituelle et humaine, le sens de l’Eglise, la réalité des situations et la conscience droite de chacune des parties.

En communion avec son évêque

Nous le savons tous, dans tous les diocèses, les pratiques ne sont pas homogènes. Dans beaucoup de diocèses que j’ai visités, il y avait toujours un ou deux prêtres plus raides que raide et l’un ou l’autre de qui on pouvait tout obtenir. Les fidèles n’ont pas de mal à s’en rendre compte et sont souvent scandalisés par cette disparité de traitement. Il faut beaucoup d’audace pour penser que l’on peut avoir ordinairement raison contre son évêque ou le Pape lui-même. Il y a même un confrère qui m’a affirmé que s’il avait été moi, c’est-à-dire évêque, il aurait démissionné, tant il était en désaccord avec l’exhortation du Pape. Cela montre que le travail de conversion que suppose le passage du classement des personnes en « régulières » et « irrégulières » pour une perspective qui considère que « nous sommes tous en route » vers le Royaume de Dieu, n’est pas si facile que cela à faire. Comme dirait sans doute le Pape François de spiritualité ignacienne, cette conversion à laquelle sont appelés les fidèles et les pasteurs nous fait ressentir des mouvements intérieurs violents, et quand ça bouge, c’est bon signe.

Dans le respect des règles de l’Eglise

Le respect des règles de l’Eglise fait partie des critères fondamentaux du Pape François au même titre que le respect de chaque personne. Le concept « d’idéal » du mariage que le Saint-Père évoque régulièrement est assez complexe parce qu’il est polysémique dans sa pensée. Mais on peut discerner derrière son usage (une vingtaine de fois) qu’un idéal du mariage monogame, hétérosexuel, fidèle, indissoluble et ouvert à la vie demeure même s’il se réalise jour après jour avec des hauts et des bas.

Quelles orientations pour un diocèse ?

Bien connaître la théologie du mariage dont les règles, je le rappelle, n’ont pas changé ! Le Pape François l’a dit à plusieurs reprises. L’idéal du mariage reste un objectif désirable.

Tenir compte des cas particuliers. C’est-à-dire des personnes mais aussi des diocèses. Le diocèse de Beauvais n’est pas celui de Nice ou de bordeaux. Aucun n’est membre non plus de la province de Buenos Aires.

Développer une catéchèse de l’eucharistie, source et sommet de l’Eglise, mais dont la pratique a pu évoluer vers une ritualisation sociale vécue comme un « quasi-droit » alors qu’elle est d’abord une grâce à laquelle il faut être initiée d’une part et une manière d’accueillir le mystère de la croix au sein de son couple d’autre part. Les catholiques français sont assez bons pour accueillir les avantages sans les inconvénients. Il y a eu ainsi de longs débats sur l’élaboration de temps de prières pour des personnes s’engageant dans une deuxième union. La source d’inspiration étant les églises orthodoxes. Or personne, alors, ne mentionnait que ces temps de prière étaient, pour moitié, constitués d’un temps de pénitence !

Par ailleurs, il faut aussi redécouvrir le lien entre les deux tables, celle de la Parole et celle de l’Eucharistie. Peut-on aussi rappeler la dignité de la communion spirituelle que l’on appelle encore communion de désir[50] ?

Redécouvrir le sens du sacrement du pardon et de la réconciliation. Mais aussi approfondir tous les lieux où la miséricorde du Seigneur peut s’expérimenter. Je vous renvoie aux orientations pastorales et doctrinales du rituel de la pénitence et de la réconciliation.

Si c’est au cas par cas, cela suppose qu’il ne peut y avoir de règle qui englobe toutes les personnes divorcées-réengagées. Parmi tous les critères que l’on peut entendre depuis ces derniers mois, et en particulier dans Amoris laetitia, il faut noter :

Dans le cadre d’un concubinage

  • Le motif du concubinage réside-t-il dans la volonté de ne pas s’engager ou dans un contexte de vie économique compliqué qui fait que l’accès au mariage en est quasiment empêché ?

Dans le cadre d’une seconde union

  • L’histoire singulière du couple qui s’est séparée.
  • La part de chacun. Le réengagement dans une nouvelle union a-t-il été le motif du divorce ? Ou bien a-t-il été une opportunité qui s’est présentée bien après ?
  • La possibilité d’une réconciliation ou pas. Au moins envisagée sérieusement dans un premier temps. Tant que le pardon n’est pas accordé, du moins le désir sincère d’y parvenir de la part de celui qui souhaite retrouver le chemin de la communion, quel sens pourrait avoir la communion eucharistique ?
  • La façon dont les enfants ont été respectés ou utilisés dans la procédure du divorce.
  • La stabilité du nouveau couple. Le mariage civil est un indicateur fort. La durée de vie du nouveau couple. A titre indicatif, pour ordonner un homme marié diacre, le droit canon recommande une stabilité conjugale d’une dizaine d’années.
  • Envisager la possibilité de vivre en frères et sœurs. C’est assez classique de lire cette proposition depuis Familiaris consortio de Jean-Paul II. Mais à mon sens, elle « sexualise » trop la frontière entre fidélité et infidélité. Donner sa préférence, ne fut-ce qu’affective, à un autre que son conjoint légitime, n’est-ce pas aussi devenir adultère ?[51]
  • La reconnaissance de la pertinence des règles de l’Eglise sur la conjugalité par la personne qui demanderait à recevoir à nouveau l’eucharistie.
  • A aucun moment dans l’exhortation, il n’est fait mention d’une quelconque célébration ou prière pour accompagner le nouveau couple ! Or nous savons qu’une grande part des souffrances sont liées au fait de ne pas pouvoir vivre une célébration dans l’Eglise, en blanc, … même si ça se perd. Surtout quand l’un des deux, en particulier la femme, ne l’a pas vécue.
  • Prendre en compte la dimension de scandale éventuel. Il y a des couples et des familles qui nourrissent leur fidélité conjugale à la table de l’eucharistie pour traverser des épreuves. Comment la communion des personnes réengagées peut-elle être acceptée, voulue et vécue par les couples fidèles, par le conjoint qui se sent trahi ou abandonné ?
  • Ne pas oublier les personnes qui sont fidèles à leur mariage alors qu’elles sont divorcées. Elles puisent aussi à l’eucharistie la force de leur fidélité. Je vous renvoie en particulier à la Communion Notre-Dame de l’Alliance, groupement de personnes séparées mais fidèles au sacrement de leur mariage. Leur situation est explicitement abordée dans Amoris laetitia (AL 242).
  • Permettre à la personne de prendre sa décision avec une conscience éclairée à la lumière de la Parole de Dieu et de son histoire relue dans la tradition de l’Eglise.
  • N’oublions pas non plus qu’il existe au milieu de nous des personnes qui relèvent de l’ignorance invincible, qui n’arrivent pas à comprendre ni les règles ni le bien fondé des règles de l’Eglise, et si j’ose dire, surtout parmi les pauvres. Mais ces personnes viennent-elles seulement nous voir ?
  • La reconnaissance par les personnes vivant une seconde union de la beauté du mystère conjugal voulu par le Christ.
  • L’humilité et la nécessaire discrétion des personnes réengagées qui se décideraient à communier.
  • Enfin, je pense que lorsqu’un diocèse prend des orientations, il doit faire savoir que puisque le discernement se fait au cas par cas, alors, cela aboutira à des décisions différentes selon les personnes. Il ne faudra donc pas crier à l’injustice ou à une double morale. Ce sera, en réalité, le reflet que les personnes se sont senties respectées dans leur cheminement.

Il faudra se souvenir, puisque nous sommes toujours en route, que le discernement doit pouvoir intégrer les fruits que l’on attend de la décision prise. « De toute manière, souvenons-nous que ce discernement est dynamique et doit demeurer toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions qui permettront de réaliser l’idéal plus pleinement.[52] » On retrouve ici le concept d’idéal du mariage qui reste la visée de l’exhortation.

 

Cela suppose donc un gros travail de formation à l’accompagnement et au discernement parmi les prêtres, les diacres et éventuellement d’autres agents pastoraux que l’évêque voudra bien habiliter. Quoi qu’il en soit des décisions de l’archidiocèse de Rouen, on remarquera que Mgr Dominique Lebrun a habilité six prêtres de son presbyterium pour cet accompagnement.

Lorsque l’on voit la somme des questions qu’il faut évoquer et traverser avec les couples qui viendraient voir un prêtre pour discerner de la possibilité de communier et donc aussi de recevoir le sacrement du pardon, on peut légitimement se demander s’ils seront vraiment nombreux à accéder, aux sacrements :

  • Les concubins qui n’ont pas les ressources ou l’opportunité de se marier ? En général, ils communient, lorsqu’ils communient, sans nous demander notre avis. A vrai dire, on trouvera parmi eux beaucoup de gens très modestes qui ont du mal à joindre les deux bouts.
  • Les personnes qui ont en conscience la conviction que leur premier mariage était vraiment invalide sans avoir les moyens de le prouver ?
  • Les personnes qui sont dans l’erreur invincible ? En particulier celles dont les moyens intellectuels et spirituels sont tellement limités qu’elles ne comprennent ni la finalité ni les arguments que l’Eglise présente pour affirmer le lien entre l’eucharistie et le mariage. Ce serait au point que ne pas pouvoir communier serait pour elles un tel scandale qu’elles en perdraient la vie ou la foi[53].
  • Certains autres cas ? …

 

Les personnes qui ne peuvent pas communier

Quant aux personnes qui finiraient par reconnaître que le chemin de la communion eucharistique n’est pas pour elles pour l’instant, il faut leur dire qu’il existe, entre la source et le sommet, bien des espaces pour rencontrer authentiquement le Christ, pour être en véritable communion avec lui.

  • Le Christ est vraiment présent au milieu de nous lorsque nous sommes réunis à quelques-uns en son nom.
  • Lorsque nous accueillons sa Parole, c’est vraiment lui que nous accueillons.

Et si la situation de l’un ou l’autre ne permet pas de recevoir le sacrement du pardon, n’oublions pas qu’il y a d’autres lieux qui le permettent.

  • « La charité efface une multitude de péché » (1 P 4, 8) nous apprend St Pierre. Autrement dit, le bien que l’on fait nous fait du bien. L’inverse aussi d’ailleurs.
  • Le rituel de la pénitence est aussi très riche en chemins de miséricorde autres que le sacrement lui-même.

Nous autres, catholiques du Concile Vatican II, nous sommes passionnés, presque éblouis par la lumière des sacrements. Et nous avons raison. Mais il ne faudrait pas que cela nous empêche de voir tout le reste. Les personnes qui ont connu un échec dans leur mariage sacramentel et qui demeurent véritablement des fidèles, des membres de l’Eglise, ces personnes sont peut-être celles qui, au sein de l’Eglise, nous aide à redécouvrir que l’action de Dieu ne se réduit pas aux sacrements eux-mêmes.

Ce n’est bien sûr pas pour cela que certains ont eu un parcours de vie compliqué et douloureux. Mais au cœur de ce parcours, ils peuvent nous aider à découvrir les infinies richesses du cœur de Dieu que nos habitudes sacramentelles ont pu faire oublier. Saurons-nous leur reconnaître cette aptitude ?

 

Conclusion, une spiritualité de la vie conjugale

La famille, un espace de sainteté

C’est une des convictions fortes du Pape François. La vie conjugale et familiale peut devenir un chemin de sainteté pourvu qu’elle se laisse traverser par l’Esprit de l’Evangile. « Une communion familiale bien vécue est un vrai chemin de sanctification dans la vie ordinaire et de croissance mystique, un moyen de l’union intime avec Dieu. En effet, les exigences fraternelles et communautaires de la vie en famille sont une occasion pour ouvrir de plus en plus le cœur, et cela rend possible une rencontre toujours plus pleine avec le Seigneur. (…) ceux qui sont animés de profonds désirs de spiritualité ne doivent pas croire que la famille les éloigne de la croissance dans la vie de l’Esprit, mais qu’elle constitue un chemin que le Seigneur choisit pour les conduire aux sommets de l’union mystique. »[54]

La famille, un espace de combat spirituel

Cependant, il n’est pas de suite du Christ, d’imitation du Seigneur qui n’évite le mystère de la Croix. Il n’est pas si facile de « se défaire de ses illusions sur l’autre » (AL 320) et de garder vivant l’amour du conjoint. C’est pourquoi, à plusieurs reprises, et sans doute jamais au bon moment, il y aura des épreuves. « Si la famille parvient à se concentrer dans le Christ, il unifie et illumine toute la vie familiale. Les douleurs et les angoisses sont vécues en communion avec la Croix du Seigneur, et l’embrasser permet d’affronter les pires moments. Dans les jours difficiles pour la famille, il y a une union avec Jésus abandonné qui peut aider à éviter une rupture. »[55]

La famille, un trésor qui doit être porté par toute la communauté et qui porte et constitue la communauté.

J’ai toujours été frappé dans mon ancienne paroisse, lorsque j’organisais la formation des fiancés pour la préparation du mariage qu’à la messe finale du dimanche, très peu de paroissiens rejoignaient les futurs époux. Pourtant que ça fait du bien aux communautés de voir de jeunes couples se préparer à un engagement si important !

Il y a donc un immense travail de formation d’animateurs à tous les niveaux de la vie conjugale pour conseiller les jeunes parents sur l’éducation des enfants, contribuer à l’éclairage des jeunes sur la vie affective et sexuelle, accompagner les fiancés, soutenir les jeunes mariés… Mais ce travail est aussi à faire dans les communautés elles-mêmes pour qu’elles accueillent et accompagnent les nouveaux couples.

Il faut aussi cultiver une culture de l’accueil des fiancés et des jeunes mariés dans nos paroisses. Ce pourrait être l’objet d’un travail pastoral d’année dans un diocèse. Dans tous les diocèses, il y a des pasteurs qui ont ce charisme de rassembler des jeunes couples dans des équipes. Sachons prendre exemple sur eux.

Enfin, un gros effort de formation à l’accompagnement des couples séparés-réengagés se trouve devant nous. La mise en œuvre concrète du chapitre VIII de l’exhortation prendra du temps.

L’exhortation est extrêmement riche et dense. Certainement que chaque groupe concerné par l’une ou l’autre dimension de la pastorale des familles y trouvera une nourriture riche et abondante. Il ne faut « pas de lecture hâtive » (AL 7) comme le dit le Pape François. J’en suis bien convaincu aussi. J’espère seulement que cette exhortation nous aura mis en route pour recevoir, accompagner et faire grandir ce don fait à l’Eglise que sont les familles, les Eglises domestiques.

 

+ Mgr Bruno Feillet. Mars 2017.

 


[1] Christoph Schönborn, Entretien sur Amoris laetitia avec Antonio Spadaro, Parole et Silence, Paris, 2016, p. 113.

[2] Discours du Pape François à l’Institut de la famille Jean-Paul II, 27 octobre 2016.

[3] François, Amoris laetitia, 36.

[4] Discours du Pape François à l’Institut de la famille Jean-Paul II, 27 octobre 2016..

[5] Relatio Synodi 2014, n. 21.

[6] Cf. les numéros 73 (Dans la foi, il est possible d’assumer les biens du mariage), 292 (Cf. la magnifique définition du mariage), 307 (Comprendre les situations exceptionnelles n’impliquent jamais d’occulter la lumière de l’idéal dans son intégralité ni de proposer moins que ce que Jésus offre à l’être humain).

[7] Cf. La réponse du Pape François aux évêques de la Région pastorale de Buenos Aires. http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-dans-le-Monde/Linterpretation-chapitre-8-Amoris-laetitia-eveques-region-Buenos-Aires-2016-09-22-1200790907.

[8] Concile Vatican II, Dei Verbum, 24.

[9] Jean-Paul II, Exhort. ap. Familiaris consortio (22 novembre 1981), n. 13 : AAS 74 (1982), p. 94.

[10] Amoris laetitia, N° 72.

[11] Cf. N° 15, 67, 86, 227 (dans le chapitre VI avec la question des animateurs et des formateurs), 292, 318, 324.

[12] Lumen Gentium, 11 : De fait, par la grâce du sacrement du mariage, les époux chrétiens sont constitués membres de la première cellule de l’Eglise, appelée à juste titre au Concile « église domestique ».

[13] Cité par Cardinal Marc Ouellet, Famille deviens ce que tu es ! Parole et Silence, 2016, p. 38.

[14] Relatio finalis 2015, nn. 53-54.

[15] Il parle de « divine pédagogie » au N° 298.

[16] Benoît XVI, L’amour dans la vérité, 2009, N° 25.

[17] Encore que depuis le 1 janvier 2017, en France, il est possible de faire reconnaître le divorce de son couple par un notaire, ce qui affaiblit la force du lien civil.

[18] Centre de Préparation au Mariage.

[19] Mentionnées 44 fois, en particulier dans le sous chapitre sur le défi des crises 232-238.

[20] Ignace de Loyola, Exercices Spirituels, annotation 2.

[21] Ibid., annotation 5.

[22] Jean-Paul II, Catéchèse (4 juillet 1984), nn. 3.6 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 10 juillet 1984, p. 12.

[23] Olivier Florant, Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré. Pour une liturgie de l’orgasme, Presses de la renaissance, 2006, 239 pages.

[24] N’oublions pas que l’Alliance de Dieu avec son peuple est désignée comme des fiançailles (cf. Ez 16, 8.60 ; Is 62, 5 ; Os 2, 21-22), et la nouvelle Alliance est également présentée comme un mariage (cf. Ap 19, 7 ; 21,2 ; Ep 5, 25).

[25] Conc. OEcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Église, n. 11.

[26] François, La joie de l’Evangile, N° 222-225. Cf. Laudato si’, N° 178.

[27] Cf. la parabole du pharisien suffisant et du publicain repentant en Lc 18, 10-14

[28] François, Amoris laetitia, 2016, N° 296, 297, 301.

[29] François, Amoris laetitia, 2016, N° 305.

[30] Amoris laetitia, N° 304.

[31] Somme Théologique I-II, q. 94, art. 4.

[32] Amoris laetitia, N° 304.

[33] François, Evangelii gaudium, 44.

[34] François, Amoris laetitia, 305.

[35] 17 octobre 2016.

[36] Cf. Pierre Hurtubise, La casuistique dans tous ses états. De Martin Azpilcueta à Alphonse de Liguori, Novalis, Montréal, 2005, 314 pages.

[37] Théodule de Rey-Mermet, Le saint du siècle des lumières, Alfonso de Liguori, Nouvelle Cité, Paris, 1987, p. 445.

[38] Saint Augustin, Les confessions, livre XI, chapitre XX.

[39] Concile Vatican II, Gaudium et spes, 16.

[40] Cf. AL 291.

[41] St Thomas d’Aquin, De veritate, Q XVI, a 5.

[42] Cf. Philippe Bordeyne avec Juan Carlos Scannone, Divorcés remariés. Ce qui change avec François, Salvatore, Paris, 2017, p. 100.

[43] Benoît XVI, Dieu est amour, 2006, N° 25. Cf. AL 40, 294.

[44] Jean-Paul II, Familiaris consortio, 1981, N° 84.

[45] Dans d’autres pays, enfin, les unions de fait sont très nombreuses, non seulement à cause du rejet des valeurs de la famille et du mariage, mais surtout parce que se marier est perçu comme un luxe, en raison des conditions sociales, de sorte que la misère matérielle pousse à vivre des unions de fait (AL 294).

[46] Jean-Paul II, Familiaris consortio, 1981, N° 84.

[47] Cf. AL 298 où François cite Jean-Paul II, Familiaris consortio, 84.

[48] En particulier les canons 1073-1107

[49] Amoris laetitia, 298.

[50] Cardinal Marc Ouellet, Famille deviens ce que tu es ! Parole et Silence, Paris, 2016, pp. 143-160.

[51] Cf. Mat 5, 28.

[52] Amoris laetitia, 303.

[53] Cf. une approche semblable chez Philippe Bordeyne avec Juan Carlos Scannone, Divorcés remariés. Ce qui change avec François, Salvatore, Paris, 2017, pp. 107-108.

[54] Amoris laetitia, 296.

[55] Amoris laetitia, 317.