La loi de Dieu rend libre

Le P. Luc Dubrulle nous confie un article où il montre que la loi de Dieu et notre liberté ne s'opposent pas, bien au contraire.

La Loi de Dieu rend libre

 

« Si tu veux être libre, obéis à la loi ! »

Tel est le paradoxe qu’il nous faut démontrer ! En effet, spontanément, nos contemporains comprennent la loi comme ce qui empêche d’être libre. La loi contraint, empêche, limite. Elle semble effectivement s’opposer au plein déploiement de notre liberté. L’adage est connu : « ma liberté s’arrête où commence celle des autres ». Et la loi, protégeant l’autre, arrête ma liberté.

 

Pour sortir du paradoxe, il faut commencer par choisir ce que nous entendons par liberté. La conception courante de la liberté consiste à la penser comme la possibilité de faire une chose ou son contraire, indépendamment de toute orientation vers le bien. On peut appeler cela « la liberté d’indifférence ». Peu importe ce que je fais, l’important est de le décider seul. Ainsi je puis être libre… de faire le mal ! À cette liberté d’indifférence, trop souvent destructrice et mortifère, il faut opposer et choisir la « liberté de qualité ». Celle-ci consiste à penser l’homme dans son orientation vers le bien qui toujours le précède et l’attire. Et la vraie liberté consiste à pouvoir poser quand je le veux un acte bon. A l’inverse, commettre le mal, c’est se tromper et être enchaîné : c’est un défaut de liberté ! De fait, l’homme est créé par Dieu avec une liberté orientée vers Lui-même, c’est-à-dire en même temps et dans le même mouvement, vers son plein accomplissement humain.

 

Quant à la loi que Dieu donne, elle est donnée pour la liberté. Chacun connaît les dix commandements. Dans l'Ancien Testament, nous disposons de deux versions : l'une en Ex 20, l'autre en Dt 5. Elles diffèrent quant à la formulation et la justification de certains des commandements, attestant une évolution historique dans la compréhension de ce que Dieu commande. Mais surtout, ces deux versions sont l'une et l'autre précédées du même préfixe : « Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude ». Ce préfixe constitue la clé d'interprétation des commandements qui suivent. Les hébreux ont compris que Celui qui donne les commandements est Celui qui les a libérés de l'esclavage. En matière de libération, il a fait ses preuves ! Aussi le don de la loi est compris comme ce par quoi Yahvé veut continuer de libérer son peuple au milieu des méandres de l'histoire. La loi est comme un exode continué, pour que la libération dure au fil des siècles. Et de fait, le peuple hébreu, relisant son histoire, s'est régulièrement rendu compte que lorsqu'il retombe dans une situation d'esclavage, c'est qu'il n'a pas été fidèle au don de la loi. La leçon est très claire : tu veux être libre ? Observes la loi !

 

La loi hébraïque n'est donc pas reçue comme un fardeau. Au contraire, elle est le formidable don que Yahvé fait à son peuple pour le guider. Le pieux israélite a beaucoup de joie à la méditer. Il y perçoit la bonté sauvante de son Seigneur. En effet, la méditation de la loi, qui s'opère tout particulièrement dans la prière des psaumes, permet de s'acclimater à la volonté divine, de mariner dans l'esprit des commandements, d'y faire sa demeure et son envie. Elle met le cœur au large. Elle transpire de son divin auteur. Marcher dans les commandements, c'est vivre librement, dans la fidélité de Dieu. Ainsi comprise, entre la loi et l'alliance, il n'est guère de différence.

 

Pour autant, si elle reste extérieure, la loi reste en deçà de ce pour quoi elle est faite ; pire, seulement extérieure, elle pourrait contraindre au lieu de libérer. Les prophètes appellent à l'intériorisation de la loi comme un travail proprement divin. Jérémie 31, 33 : « Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur. » Ezéchiel 36, 27 : « Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes ». Ces prophéties constituent très exactement ce que Jésus-Christ vient opérer vis-à-vis de la loi. Lui-même vit dans l'étonnante liberté du Fils qui choisit de vivre toute chose dans la volonté du Père, à partir de la relation d'intimité qu'il ne cesse d'entretenir avec Lui. Jésus-Christ vit complètement librement dans l'Esprit. Ainsi accomplit-il la loi ! Sur la croix, à l'instant d'expirer, dans le mouvement même où il remet son Esprit au Père, il le transmet au frères.

 

On oublie souvent que le don de l'Esprit est manifesté aux disciples alors que « le jour de la Pentecôte était arrivé ! » Autrement dit, la Pentecôte préexiste à la Pentecôte ! Comme la Pâque chrétienne s'articule à la Pâque juive, la Pentecôte chrétienne se comprend dans le déploiement qu'elle propose de la Pentecôte juive. Après avoir marqué la fête des récoltes, la Pentecôte juive en était venue à signifier le don de la loi au Sinaï, cinquante jours après la sortie d'Égypte. Aussi, la Pentecôte chrétienne est la fête du don de la loi nouvelle, qui n'est rien d'autre que le don de l'Esprit : la grâce du Saint Esprit qui opère par la foi au Christ. Alors qu'au Sinaï, le doigt de Dieu venait graver les tables de pierre, dans la nouvelle alliance, le doigt de Dieu qui est l'Esprit vient graver les cœurs de chair. L'Esprit nous permet, de l'intérieur, d'accomplir ce que Dieu veut, dans une double action : il indique ce qui est à vivre et nous donne la force d'y consentir librement. Ainsi la liberté peut se déployer dans celle-là même du Christ, en qui la loi et la liberté sont sans distance.

 

Ainsi, le "programme chrétien" quant à la loi est un programme d'intériorisation. L'Esprit devrait être notre loi intérieure. Si nous étions suffisamment dociles aux injonctions de l'Esprit - c'est-à-dire en fait : suffisamment libres -, nous n'aurions besoin d'aucune loi extérieure, car  nous ferions de l'intérieur ce que la loi ne fait finalement qu'exprimer et qu'elle n'aurait plus besoin de commander. D'ailleurs Jérémie prophétisait : « Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : "Ayez la connaissance de Yahvé!" Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu'aux plus grands » (Jér 33, 34). Bref, s'il faut encore une loi extérieure, c'est parce que nous ne croyons pas suffisamment, et que du coup, nous ne sommes pas encore assez libres pour nous laisser entraîner dans la loi intérieure qu'est l'Esprit.

 

C'est donc précisément pour venir à l'encontre de notre manque de foi qu'il faut une loi extérieure pour aiguiser et réveiller notre liberté. Mais cette loi ne fait qu'exprimer une dynamique intérieure profonde. Ainsi, la loi de fidélité conjugale ne fait rien d'autre qu'exprimer une évidence intérieure à laquelle la liberté veut consentir. Le mariage est le choix d'une identité personnelle. Ce n'est pas le choix d'un contrat, ni même celui d'un conjoint. C'est d'abord le fait de comprendre sa propre identité comme étant complètement et totalement liée à celle d'un autre, de telle manière que le lien total à l'autre est intérieur à soi-même. L'engagement dans le mariage est le choix d'un soi qui veut s'accomplir dans l'alliance avec l'autre. De sorte que la fidélité à l'autre ou la loi du mariage est l'expression extérieure d'une fidélité à soi-même en son intériorité. C'est parce que "être à toi", "c'est moi-même", et que je ne veux pas me détruire que la loi de fidélité se trouve posée comme expression évidente de la dynamique intérieure de l'être.

 

Ainsi la liberté est d'abord une aventure intérieure. Elle consiste, au quotidien, à mettre les briques à leur place dans la construction de notre identité comme une fidélité dynamique. Elle se joue et s'exerce dans la responsabilité de nos pensées. Penser ceci plutôt que cela ! Se laisser aller à penser comme le monde ou choisir de penser comme le Christ ? Au quotidien de mes pensées, ma liberté s'engage et m'engage. Nos pensées orientent nos vies. Et nous agissons comme nous pensons. Celui qui veille sur ses pensées agira selon la loi, s'il pense la loi ! Or la loi des chrétiens n'est pas un catalogue de normes, elle est quelqu'un : le Christ. C'est dire que c'est dans l'amitié mentale, spirituelle, avec le Christ que notre liberté prend forme. Là se trouve le lieu de notre croissance.

 

Ainsi pensée, la liberté jamais ne s'arrête. Elle ne peut être limitée, ni par la loi, ni par des contraintes. S'il apparaissait que la loi contraigne, c'est que la liberté n'a pas encore pris sa vraie mesure, que l'intelligence n'a pas encore suffisamment intériorisé le sens de la loi. Les parents savent leur éducation réussie quand l'enfant qui devient grand choisit librement de faire ce que la loi oblige parce qu'il en a perçu le sens. De même, s'il apparaissait que les contraintes limitent la liberté, c'est que la liberté n'a pas encore appris à faire avec le réel bien réel. Elle se percevrait dans l'illusoire tandis que son vrai champ d'exercice est le réel. Les contraintes offrent à la liberté de se déployer vraiment ! Sur la croix, tout cloué qu'il est, le Christ déploie l'immense liberté d'aimer ! Telle est notre Loi !

 

 

© P. Luc Dubrulle, prêtre du diocèse d'Arras, directeur de l'Institut d'Etudes Religieuses, Institut Catholique de Paris. décembre 2010. Article publié sous le titre « La loi de Dieu rend libre », Lettre des Équipes Notre-Dame, n°188, septembre-octobre 2010, p. 30-33. Il est ici reproduit avec les aimables autorisations de l'auteur et de la revue.