Donne-nous notre pain de ce jour

Le pain que nous demandons nous aide à ne plus avoir peur de la mort. Soit qu'il la fasse reculer. Soit qu'il nous aide à la traverser.

Lc 24, 28-32.

Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme. » Il entra donc pour rester avec eux. Et il advint, comme il était à table avec eux, qu’il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent… mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? »

 

Nous commençons aujourd’hui la deuxième série de demandes du Notre Père.
Les trois premières demandaient à Dieu notre Père de réaliser en nous sa sainteté et sa volonté de telle sorte que soit manifesté sont règne. Les trois demandes qui viennent s’adressent toujours à Dieu mais elles sont rédigées cette fois-ci à l’impératif. Comme si les demandes se faisaient plus pressantes à mesure que l’on s’approche de la lutte contre le mal.

En ce qui concerne la demande du pain, il faut commencer par s’étonner. En effet, pour reproduire le rythme de la cinquième demande sur le pardon, le Christ ne nous demande pas de demander le pain à son Père car nous donnons du pain à ceux qui nous le demandent. La demande est faite sans aucune part de réciprocité. Ceci est un indice pour nous faire comprendre que la demande ne concerne pas fondamentalement la générosité au quotidien.
Un second indice pour nous aider à comprendre la profondeur de cette demande concerne le mot grec que la liturgie a traduit par « de ce jour » que l’on traduit aussi par « quotidien ». Le mot grec « epiousion » est en fait très difficile et unique non seulement dans le nouveau testament mais aussi dans toute la littérature grecque. Les savants se battent encore pour savoir s’il veut dire quotidien ou supersubstantiel. Probablement qu’il ne faut pas choisir et l’on va voir pourquoi.

Le pain et le péché

Gardons tout cela en mémoire et posons-nous la question de savoir pourquoi est-ce le pain que Jésus nous propose de demander et non pas de l’eau ou la paix ou quoique ce soit d’autre. Pour répondre à cette curieuse question, je me suis demandé à quel moment dans la Bible on nous parle pour la première fois du pain ? Je pense que chacun pourrait le savoir, car on lit ce texte assez souvent. « A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré » Gn 3, 19. C’est dans le livre de la Genèse au chapitre 3. Cela fait partie des conséquences dramatiques de la désobéissance d’Adam et Ève, du premier péché. Nous comprenons maintenant combien la demande du pain est directement liée à la conséquence du péché : à la mort. Manger du pain, c’est faire reculer l’heure de la mort. Mais nous savons aussi, dans la foi, qu’il n’y a pas que la mort physique, il ya aussi la mort spirituelle, la mort qui nous éloigne de Dieu et des autres, le péché. Il existe aussi le pain de la vie qui, cette fois-ci, nous fait traverser la mort, il s’agit de l’eucharistie, du viatique que l’on donne aux mourants plus encore que le sacrement des malades.
Si nous reprenons les deux indices que nous avions recueillis dès le début de cette prédication, cela devient assez clair que la demande du pain peut se justifier de deux façons différentes qu’il ne faut pas opposer mais bien accueillir toutes les deux ensembles. Le pain est demandé soit pour reculer l’heure de la mort, soit pour traverser la mort.
D’autre part, il est clair que la demande du pain nous met en face de ce qui nous fait le plus peur : la mort. Et c’est parce que nous avons peur de mourir que nous allons au péché. C’est bien parce que Adam et Ève regrettaient de ne pas être comme des dieux, de ne pas être tout puissants, qu’ils ont désobéi. Or Dieu leur avait promis la mort s’ils transgressaient son interdit, et c’est bien ce qui est arrivé. C’est en voulant éviter leurs limites qu’ils les ont éprouvées durement.
Ainsi donc, curieusement, la demande du pain, nous renvoie très profondément à notre expérience du péché même si elle n’en parle pas explicitement. Faut-il pour nous en convaincre plus encore évoquer la cinquième demande que je commenterai demain : « Pardonne-nous nos offenses ». S’il y a des offenses et des péchés à pardonner, c’est qu’il y en a eu avant. La demande du pain est la seule qui nous permette d’affronter la question de nos offenses face auxquelles le Christ nous invite à demander le pain epiousion, le pain quotidien et essentiel. Mais le Christ nous demande de l’aborder par ce qui permet de l’éloigner, par le pain qui fait vivre, et non pas par un regard direct.

Reprenons donc le passage du péché de nos premiers parents. La réalité profonde du péché d’Adam et Ève consiste en une désobéissance au commandement de Dieu : « De l’arbre qui est au milieu du jardin, l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas sinon tu mourras » Gn 2, 17. Pour l’homme la connaissance du mal n’a pu se faire que par la pratique et l’expérience. L’arbre n’est bien sûr ni un pommier ou un cerisier. Il est le symbole du commandement de Dieu gravé dans tous les cœurs humains : fais le bien et évite le mal. Tant qu’Adam et Eve s’en tenaient fidèlement au commandement, ils pouvaient faire le bien sans connaître le mal. Mais à cause de la ruse du serpent, toute l’harmonie du jardin a été brisée.
Voyez les bouleversements que cette désobéissance a introduits : L’homme et la femme ne peuvent plus vivre leur sexualité sereinement; le rapport au travail et à l’accouchement deviennent douloureux; le rapport à la création est source de peine; et la peur de Dieu s’est immiscée dans leur cœur, ils n’ont même pas l’idée de lui demander pardon. Le moins que l’on puisse dire est que c’est la catastrophe. Voilà une désobéissance qui aura entraîné des bouleversements fondamentaux dans tout ce qui lie les hommes entre eux, avec la création et avec leur créateur. Pire, ça n’existe pas.
Notez, enfin, la structure du scénario du premier péché. Au départ, ils sont dans une situation paradisiaque; puis sur une parole mensongère, ils mangent du fruit défendu; leurs yeux s’ouvrent et c’est la mort, la tristesse et le désespoir qui s’abattent sur eux. Au fond, à travers cette évolution, on voit bien quel était l’objectif du serpent, du Satan. Il s’agit pour lui de lutter contre le projet de Dieu. Dieu veut faire de l’homme un partenaire libre et digne de lui. Pour le diable, il a fallu une seule petite question mensongère pour « démontrer » si j’ose dire que le projet de Dieu n’était pas viable. Nous verrons au dernier jour de cette neuvaine que le Christ montrera qu’en fait non seulement le projet de Dieu était viable mais qu’en plus, il s’est accompli. Pourtant ce ne sera pas faute d’avoir dû mener des combats autrement plus difficiles que ceux que Adam et Eve ont menés.

Mais il nous faut encore revenir sur la question du pain.

Prenons l’Évangile des Pèlerins d’Emmaüs. Vous le connaissez bien. Autant le premier péché est un acte de décréation, autant ce qui se passe entre Jésus et les pèlerins est un acte de recréation. En fait, Xavier Thévenot a bien montré qu’il s’agit du processus inverse exact du péché d’Adam et Ève. Au début, le Christ pose une question (comme le serpent, mais c’est une question ouverte); ensuite, les disciples racontent leur désespoir (« et nous qui espérions qu’il serait le sauveur d’Israël »), ça commence sur la tonalité de la fuite du jardin d’Eden, le désespoir; le Christ poursuit alors par un commentaire des Écritures qui rend leur cœur tout brûlant; ils s’arrêtent dans une auberge; le Christ leur partage le pain et leur donne à manger; leurs yeux s’ouvrent; il disparaît à leurs yeux (ils ne peuvent pas mettre la main sur lui alors qu’Adam et Ève voulait mettre la main sur la toute puissance); réconfortés par la nourriture autant terrestre que spirituelle, les disciples sont désormais prêts à remonter la pente du désespoir, à affronter la nuit et à annoncer la Bonne Nouvelle dans la joie. Oui, c’est vraiment à une recréation à laquelle Luc nous fait assister. Et le pain est ici la nourriture qui relève de toutes les morts ainsi que le suggère la quatrième demande du Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».

Marie et le pain quotidien

Ce n’est pas une question que l’on pose spontanément dans le cadre de la spiritualité mariale. Pourtant ce que nous trouvons dans le Magnificat « il comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides. » (Lc 1) est une reprise presque littérale et dans l’esprit de la nouvelle alliance d’une prière très ancienne attribuée à Anne la maman du petit Samuel. « Les rassasiés s’embauchent pour du pain, mais les affamés cessent de travailler. » (1S 2, 5) Depuis toujours, les croyants voient dans l’abondance du pain et la disparition de la faim une bénédiction de Dieu, voire le signe de l’avènement du Messie. Quant à ceux qui doivent manquer, sans doute est-ce pour découvrir que personne, si riche soit-il, ne peut se sauver lui-même. Dire dans une prière de louange que les riches s’embauchent pour du pain ou qu’ils ont les mains vides, c’est prier pour qu’enfin ils reconnaissent que tout vient de Dieu, y compris ce qu’ils ont. Il n’y a dans la bouche de Marie aucun esprit de vengeance ou de revanche.

Le péché

Avançons et approfondissons la question du péché. Plus ou moins, aujourd’hui traîne l’idée qu’il n’y a plus de péché mais qu’il y a des erreurs et des fautes, des déterminismes que nous traînons depuis notre enfance ou des maladies psychologiques. Mais du mal et du péché on ne parle plus, par peur ou par aveuglement.

On a bien tort et ne plus en parler. Et c’est faire le jeu du malin de l’ignorer car il n’aime rien tant que d’agir dans l’ombre. Voyons ensemble comment agit l’ennemi de la nature humaine. Puis nous regarderons le péché d’un peu plus près mais à la lumière de l’Évangile. Saint Ignace de Loyola dit que l’ennemi de la nature humaine, entendez par là l’antique serpent, agit principalement sous trois modes différents :
D’une part, il agit comme une femme. Élevez la voix contre elle, elle se tait. Ne dites rien, elle prend toute la place. (Mesdames, n’y voyez rien de sexiste même s’il faut replacer tout cela dans la mentalité du XVI° siècle, les hommes en auront tout autant à leur service juste après). C’est là le premier travail que nous avons à faire : repérer le mal qui est à l’œuvre. Saint Paul ne dit rien d’autre lorsqu’il dit : « approchez-vous de Dieu, il s’approchera de vous; éloignez-vous du diable, il s’éloignera de vous ». Bref ! Autant que faire se peut, il ne faut pas lui donner prise, ne pas lui donner d’occasion favorable.
Ensuite, le diable agit comme un amoureux frivole qui cherche à séduire une épouse fidèle ou la fille honnête d’un bon père. Il agit dans le secret et dans la nuit. Mais dès que la chose s’ébruite, il s’en va penaud. Ainsi donc, pour lutter contre le mal, il faut dire à son confesseur ou à son conseiller spirituel ce qui nous agresse. Le diable ne supporte pas la lumière de l’Évangile et il reculera si avec persévérance, dans la prière, nous nous exposons à la lumière du Christ. Toutes les conversions de l’Évangile sont des passages des ténèbres à la lumière.
Enfin, troisième technique, l’ennemi de la nature humaine agit comme un chef de guerre qui fait le tour de la place fortifiée, trouve les points faibles et passe à l’attaque. Vous avez là la réponse à la question si souvent posée : « pourquoi est-ce que je fais toujours les mêmes péchés ? » Tout simplement parce que nous avons quelques points faibles dont l’ennemi sait bien profiter. Ceci d’ailleurs est un atout pour nous et pour deux raisons. D’abord parce que si on fait toujours les mêmes péchés, c’est qu’on ne fait pas les autres. Heureusement. Ensuite, puisque c’est toujours au même endroit que se passe l’attaque, dès lors, l’ennemi n’a plus l’avantage de la surprise et nous pouvons mieux nous préparer aux combats spirituels. La tradition spirituelle nous rappelle d’ailleurs que l’ennemi n’a pas d’imagination, il fait toujours pareil. Ce qui est affligeant, c’est que sachant tout cela, nous faisons encore les mêmes péchés. Voilà qui peut-être la source de notre humiliation ou de notre humilité. Comme les saints, choisissions l’humilité et la persévérance.

Le travail de l’ennemi de la nature humaine n’a qu’un objectif : nous décentrer de la source de notre vie, du Créateur pour nous centrer sur nous-mêmes et les créatures. La définition la plus courte du péché, c’est de préférer les créatures au Créateur, ou encore d’user des biens de ce monde en oubliant que c’est Dieu qui nous les a confiés pour qu’ils servent à sa gloire et à la vie des hommes. Cela peut encore se dire sous cette formule non moins traditionnelle : pécher, c’est manquer à la charité. La véritable charité qui nous ajuste à Dieu et aux autres; qui nous fait considérer tout autre comme supérieur à nous-mêmes; qui veut qu’il y ait plus de joie lorsque l’on donne que lorsque l’on reçoit.

Comment connaître son péché ?

« Mon Père aidez-moi » m’arrive-t-il d’entendre en confession. C’est qu’il n’est pas toujours facile de connaître son péché. Plusieurs raisons à cela. Soit que l’on est tellement aveugle et endurci que l’on ne voit plus; soit que l’on mesure son péché à l’aune de sa culpabilité et qu’en fait on cherche plus à confesser une culpabilité que son péché. Aussi, lorsque l’on ne ressent aucune culpabilité, on peut penser que l’on n’a pas de péché; soit parce que l’on fouille dans des listes de péchés et que l’on y reconnaît rien de ce que l’on a pu faire parce que, heureusement on n’a ni tué, ni volé et qu’on a donné aux pauvres.
En réalité, connaître son péché est une grâce qu’il faut demander avec insistance à Dieu lui-même. Voyez-vous, si l’on connaît vraiment notre péché, alors c’est que nous connaissons bien celui que nous avons offensé. C’est bien à l’égard de ceux que l’on aime le plus, que l’on voudrait aimer le plus que l’on est le plus fin pour savoir ce qui peut faire mal. Lorsque l’on regarde à travers une vitre, éclairée par un rayon de soleil, c’est là que l’on voit le mieux ce qui empêche la lumière de passer. Ainsi en est-il de la lumière de l’Évangile à l’égard de notre vie. Et heureux sommes-nous lorsque le Christ nous révèle notre vrai péché, celui avec lequel on est tellement habitué qu’on ne le voit plus. Car si c’est le Christ qui nous révèle notre péché, ce n’est jamais pour nous enfoncer mais toujours pour nous en sauver. Essayez d’imaginer au fond de vous-mêmes sur quel ton Jésus dit aux pharisiens « malheureux êtes-vous, pharisiens et docteurs de la loi vous qui… ».
Ainsi donc, demander à Dieu qu’il nous révèle notre péché, c’est vraiment lui demander de nous dire combien il nous aime.

Les listes de péchés comme celle des sept péchés capitaux (orgueil, avarice, luxure, colère, paresse, l’envie, la gourmandise) ne nous disent rien de notre péché bien concret et personnel, celui qui reste tapi sous le tapis. Mais ces listes sont précieuses car elles nous apprennent à connaître les terrains d’attaque favoris de l’ennemi de la nature humaine. Soyons donc vigilants.

Prions que jamais le pain ne nous manque. De peur que privé de la nourriture quotidienne nous maudissions Dieu dans notre misère. Prions pour que jamais l’eucharistie ne nous manque, que soutenu du pain de vie nous traversions sans encombre les ravins de la mort. Prions pour les vocations de prêtres. C’est par eux que le Christ a voulu que nous recevions le pain de vie.
Avec Marie et en Eglise, redisons « Notre Père… »

© Bruno Feillet