La décroissance est-elle un concept biblique ?

Comment l'approche du Christ invite au partage avec les pauvres au profit d'une relation avec eux et avec Lui.

La décroissance est-elle un concept biblique ?

 

     A l’heure où il est acquis que la Planète dispose de réserves nécessairement limitées et qu’elle ne pourra permettre à l’ensemble de ses habitants de vivre au niveau des Américains ou des Français, il est clair qu’il faudra se résoudre un jour – et le plus tôt sera le mieux - à vivre plus sobrement. Bref ! il s’agit donc de se poser la question d’une décroissance, ou du moins d’une croissance différenciée. En effet, on ne peut interdire aux pays les plus pauvres de progresser dans l’accès aux soins, à la nourriture et à l’éducation.

     La Bible ne connaît pas cette problématique des ressources limitées et d’une population affrontée à la tension entre les besoins nécessaires et les envies illimitées. Les Évangiles ne forment pas dans leur ensemble un traité de macroéconomie pour temps de crise climatique. Les injustices sociales sont bien connues et dénoncées en de nombreux endroits et il y aurait là des ressources sans doute pour réfléchir l’injustice que les pays développés font subir aux pays les plus pauvres par le biais de leur développement fondé sur l’utilisation extrême des ressources, des énergies fossiles avec les conséquences importantes pour la viabilité des milieux de vie. L’augmentation de la température moyenne du climat, l’élévation des eaux des mers, la disparition de terres arables ou de milieux de vie sont déjà observées. C’est justice que d’œuvrer à la sauvegarde et aux progrès des régions les plus déshéritées quitte à ce que cela coûte en niveau de vie chez les plus aisées.

 

     Deux rencontres du Christ vont pourtant nous introduire dans cette réflexion moderne. Celle du jeune homme riche (Mt 19, 16-22) et celle de Zachée le publicain (Lc 19, 1-10).

     Le jeune homme riche ressemble au gendre parfait. Il a mené une jeunesse sans faiblesse et observé tous les commandements. De plus il est très riche. Or, il n’est pas satisfait. S’il s’est précipité à la rencontre du Christ, c’est qu’il lui manque quelque chose comme le trahit sa question : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». C’est là un désir magnifique. Mais voilà qu’à cet homme qui a tout et qui a tout bon Jésus demande de donner ses biens aux pauvres afin d’avoir un trésor au Ciel et de le suivre. Autrement dit, à celui qui demande « que me manque-t-il encore ? » Jésus répond : « il te manque de manquer ! ». Mais il ne s’agit pas de manquer pour manquer, de s’appauvrir pour s’appauvrir. Les deux attitudes que proposent Jésus consistent fondamentalement à créer du lien avec les pauvres et avec lui et, pour ce faire, de perdre des biens. Moins de biens pour plus de liens. Est-ce maltraiter l’Evangile que de penser que Jésus propose ici à cet homme une forme de décroissance au profit d’une qualité relationnelle avec les pauvres et avec lui-même ?

     La proposition du Christ est redoutable et révèle aux yeux du jeune homme combien il est attaché à ses richesses au point de la préférer à la tristesse et à la solitude.

     L’évangile qui relate la rencontre entre Jésus et Zachée est lui aussi riche d’enseignements. Zachée est aussi un homme fortuné. Publicain, c’est-à-dire responsable de la collecte des impôts, il se payait en demandant plus que ce que l’occupant romain exigeait de lui. La finale nous apprendra qu’il demandait beaucoup plus au point que cela pouvait être considéré comme du vol. Il abusait de son pouvoir. Zachée ne pose pas de question mais le fait qu’il monte dans un arbre pour voir passer Jésus manifeste sa curiosité pour ce personnage que la foule considérait comme un prophète. Jésus prend appui sur cette curiosité pour s’inviter chez Zachée qui ne s’attendait sûrement pas à une telle prise de parole. Sans doute aurait-il pu imaginer un sermon de Jésus dans le style de celui des habitants de Jéricho qui ne le portait pas dans leur cœur : « Voleur, sacripant, rembourse tout ce que tu as volé, et peut-être que je songerais à m’inviter chez toi ! » Mais c’est tout l’inverse qui se passe. Au lieu d’exiger un signe de conversion pour pouvoir s’inviter, Jésus s’invite chez Zachée et c’est cela qui provoque la conversion. On peut imaginer l’étonnement et l’émotion de Zachée. Au cours du repas, il se joue alors quelque chose d’essentiel. Notre publicain est affronté à une tension insoluble. Comment profiter encore de la personne de Jésus tout en gardant son mode de vie. Le contraste entre, d’une part, sa riche demeure et les plats succulents du repas et, d’autre part, la parole simple et sans fard de Jésus lui devient insupportable. Pour sortir de ce conflit, il choisit de lui-même de donner la moitié de ses biens aux pauvres et de rembourser quatre fois ce qu’il a volé. Contrairement au jeune homme riche de l’Evangile de Matthieu, Zachée choisit les liens avec les pauvres et se décide pour Jésus. Non seulement il a gagné des amis, mais il a obtenu le salut.

     Ces deux rencontres sont bien sûr des rencontres personnelles entre deux hommes riches et Jésus. Elles ne parlent pas directement de décroissance mais elles manifestent que des choix de vie personnels ont des effets sur le niveau de vie des autres et sur les siens propres. Ils ont aussi des conséquences sur notre destinée par-delà la mort. Nous le savons tous il n’y a pas de changements de société qui ne passent par des conversions personnelles. De même qu’il n’y a pas de péché social sans l’addition des péchés individuels, il n’y a pas de conversion sociale qui ne passe par les conversions de chaque personne. C’est pourquoi, nos petits gestes quotidiens sur le tri des déchets, la gestion de l’eau ou de l’énergie, le choix de nos moyens de transports, la réflexion sur le type de pollution que nous produisons et tant d’autres choses encore sont très utiles et finiront par produire une conscience collective au service des pauvres et des pays pauvres.

 

     La Bible et les évangiles ne parlent pas de décroissance à proprement parler, mais ils nous mettent sur la voie.

 

+ Bruno Feillet

Evêque de Séez

Président du Conseil Famille et Société.