Régulation des naissances

La régulation des naissances est une question majeure pour la vie des couples et des femmes. L'Église catholique promeut la parentalité responsable.

Introduction


La réflexion autour de la régulation des naissances est devenu un point extrêmement sensible dans l’Eglise catholique. Tant parce que la position officielle est mal comprise au sein même des fidèles que par les autres églises cela au niveau de la doctrine comme au plan des arguments qui la soutiennent, que parce que la loi morale édictée est peu appliquée.
La question de la régulation des naissances suppose, pour en faire une étude approfondie, un travail pluridisciplinaire qui n’est pas vraiment à la portée de tout le monde. En effet, les disciplines concernées par cette question sont :

  • Tout ce qui a trait du point de vue médical à la reproduction humaine et en particulier chez la femme.
  • Il convient d’être au fait des différentes méthodes, naturelles ou artificielles, de leurs effets exacts (contraceptif ou abortif ou encore incertain).
  • Il en va du mode de prise de décision (en couple, la femme seule…). Qui va porter le poids de la contraception ?
  • Quelles dimensions psychologiques au phénomène pratique de la prise d’une contraception chez une femme ?
  • Il y a bien sûr une dimension historique très importante à cette question qui est aussi vieille que le temps des hommes ou presque.
  • Vu le nombre de femmes concernées par cette question, en particulier dans les pays riches, il y des questions économiques très importantes liées à cette question.
  • Cela concerne des questions éthiques importantes dont celle de l’avortement n’est pas la moindre.
  • La contraception peut s’analyser au niveau de la vie d’un couple. Elle peut aussi être une question au niveau macro-démographique dans des questions de populations à nourrir…
  • Il ne faut pas oublier la dimension sociologique ; une chose les discours et les théories, une autre les pratiques réelles.
  • Il faut aussi tenir compte des questions philosophiques qui surgissent des pratiques contraceptives ou qui les sous-tendent (importance de la spontanéité, maîtrise de la fécondité, état quasi permanent de stérilité chez la femme, …).
  • Il en va aussi du sens des relations sexuelles.
  • L’Eglise catholique a une position précise, distincte des autres églises chrétiennes et encore distincte de la position des grandes religions.
  •  …

On le voit, s’intéresser à la question de la régulation des naissances à l’aube du troisième millénaire, c’est quasiment ouvrir la boite de Pandore tant il est difficile de connaître tous les domaines concernés par la réflexion et jusqu’où une telle réflexion peut nous mener. Par ailleurs, la question est toujours d’une brûlante actualité. La recherche médicale ne cesse d’évoluer, les scientifiques affinent leurs découvertes, les moralistes travaillent toujours, et un colloque s’est encore tenu au Collège de France les 9 et 12 octobre 1998. Des médecins, des juristes, des politiques, des démographes, un moraliste catholique, des personnes de continents différents jusqu’à l’ancien secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, étaient rassemblés pour réfléchir à ce sujet extrêmement difficile.

Bien qu’il ne nous sera pas possible de tout dire en profondeur sur cette question, je vous proposerai néanmoins le parcours suivant :

Un bref parcours historique sur les pratiques contraceptives, tant du point de vue médical que de leur interprétation par l’Eglise jusqu’au début du XX° siècle.
Un travail sur des données démographiques.
Un travail autour des grands textes magistériels de ce texte de Casti Connubii à nos jours avec un moment important qui est celui de la publication d’Humanae vitae en 1968.
La réaction de l’épiscopat français et la question de la loi de gradualité.
La forme du débat que prend cette question parmi les chrétiens tel qu’on peut le trouver dans famille chrétienne ou dans des associations qui militent pour l’abolition de l’encyclique de Paul VI.
Enfin, si on a le temps, un aperçu sur les méthodes naturelles et de certaines de leurs limites.

 

I. UNE ATTENTION AU VOCABULAIRE


Régulation des naissances, méthodes naturelles, méthodes contraceptives, contraception, … Que recouvrent ces mots et ces expressions ?
Dans le monde des démographes, le terme de « contraception » renvoie à l’ensemble des pratiques qui manifestent une volonté de réguler les naissances. Que ces pratiques soient naturelles ou artificielles n’a dans ce contexte pas d’importance. Ainsi à l’INED, les pratiques contraceptives regroupent des moyens aussi connus que la pilule, le préservatif, le stérilet mais aussi des méthodes naturelles ainsi que celle du retrait.
Dans l’Église catholique, on est porté à distinguer les méthodes contraceptives des méthodes de régulation naturelle des naissances. La seule visée d’une parentalité responsable ne suffit pas à légitimer toute méthode. Le moyen choisit importe.
Excepté dans le cadre du chapitre suivant qui est obligé de tenir compte du choix de vocabulaire des auteurs, nous utiliserons dans ce document le terme contraception uniquement pour les méthodes artificielles que sont la pilule, les implants, les diaphragmes, les spermicides ou les préservatifs. Dans la très grande majorité des cas l’arrêt d’une méthode contraceptive entraîne un retour de la fécondité du couple.
Le stérilet, la pilule du lendemain et la pilule RU 486 sont a priori des abortifs. Le stérilet et la pilule du lendemain ont en réalité un effet exact incertain puisque dans certain cas, ils peuvent empêcher la fécondation. Ainsi dans le cas des deux premières méthodes, la femme n’est jamais sûre des conséquences du moyen qu’elle a utilisé. Elles agissent, en effet, avant que la femme découvre qu’elle est devenue enceinte par le retard de ses règles.
La ligature des trompes ou des canaux déférents sont des méthodes de stérilisation.
L’expression méthode naturelle consiste à décrire toute méthode (température, modification des sensations au niveau de la vulve, aspect de la glaire, …) qui s’appuie sur une vraie connaissance de l’évolution de la fécondité de la femme au cours de son cycle (sans en aucune manière le modifier) et qui conduit le couple à vivre ou à espacer ses relations sexuelles à l’aide de véritables règles de prudence que l’on ne peut utiliser sans y avoir été initié par des couples moniteurs.

 

II. QUELQUES DONNÉES STATISTIQUES


Sources : Elles sont disparates. Il faut les rassembler de plusieurs endroits.
• Statistiques générales sur la situation démographique en France (INSEE).
• Population (Revue de l’INED à propos de l’enquête Cocon –Cohorte contraception– mai-août 2004).
• Population et sociétés, Pourquoi le nombre d’avortements n’a-t-il pas baissé en France depuis 30 ans, N° 407, décembre 2004.

Note : on entendra par "avortement" tout acte volontairement commis en vue de provoquer la mort de l'enfant à naître (par moyen chimique ou mécanique). Sont ainsi exclues de ces analyses ce que l'on appelle les fausses-couches. Seuls sont comptabilisés comme avortements ceux qui se déroulent en milieu médical et que l'INSEE peut recenser (avortements "mécaniques" mais aussi utilisation de pilulles dédiées à cet effet). L'Eglise catholique estime que les effets du stérilet sont aussi de l'ordre de l'avortement alors que l'INED le classe dans les moyens contraceptifs. Cependant personne n'est capable de savoir si le stérilet a eu un effet abortif à chaque cycle de la femme puisque son action intervient avant la nidification de l'oeuf dans l'uterus. La femme qui utilise un stérilet ne dispose donc pas de l'indice principal (le retard de ses règles) pour savoir si elle a été fécondée ou non.

 

Données :
 
Naissances en 2000 774 782
Avortements en 2000 201 391
Grossesses totales en 2000 976 173
Grossesses non prévues 33% 322 137
IVG en cas de grossesse non prévue 62% 199 725

Près de deux grossesses sur trois surviennent chez des femmes qui déclarent utiliser une contraception au moment de la survenue de la dite grossesse. (Population p.417).
En cas d’échec de la contraception, deux femmes sur trois interrompent la grossesse. (Population p.417).
Chez les 20-44 ans, la pratique contraceptive (L’étude du texte montre que cela veut dire méthode de régulations des naissances) a beaucoup évolué entre 1978 et 2000. On est passé de 67,6% à 74,6% de femmes qui utilisent une méthode. Mais dans le même temps les méthodes naturelles (abstinence périodique et retrait) sont passées de 23,5%à 3,6% tandis que la pilule passait de 28.3% à 45,4%, le stérilet de 8.6% à 17,3% et le préservatif de 5,1 à 7,4%.
Dans l’histoire des personnes et des couples, le préservatif est principalement utilisé au début des relations sexuelles. Il est souvent doublé par une contraception chez la jeune fille puis il est abandonné au profit de la seule contraception dans les couples stables.

 

III. PARCOURS HISTORIQUE


Nous devons à John T. NOONAN (1) un remarquable travail de recherche sur les pratiques contraceptives au cours des 25 derniers siècles et aux discours ou critiques qui les accompagnaient.
En premier lieu, il faut noter l’ignorance des anciens à l’égard des « mécanismes complexes » de la fécondité humaine. En particulier ils ne faisaient pas la différence entre contraception et avortement. Ensuite, ils ne savaient pas ce qu’il en était de la part de l’homme et de la femme dans la procréation. Ces ignorances objectives ne les empêchaient pas pour autant d’avoir des théories sur ces mécanismes et dans le cadre de ce qu’ils croyaient de la réalité, ils mettaient en œuvre des règles éthiques, mais aussi certains imaginaient ou inventaient des méthodes pour ne pas avoir d’enfants.
L’index de Noonan donne deux colonnes de « recettes contraceptives » avec des effets (imaginés) les plus divers : empêcher la venue d’un enfant ou encore diminuer l’appétit sexuel. On trouvera parmi ce catalogue insolite le coït interrompu (moyen vieux comme Onan), la magie, des moyens mécaniques (anneau intra-utérin, préservatif de toute matière –invention au XVII°, diaphragme, pessaires ou tampons absorbants …), des moyens chimiques dont l’efficacité réelle était quasi nulle (encens, gingembre, asperges, fougères, acides divers, excréments de crocodile, testicule de mulet, sabot de mule, …) mais aussi tout dernièrement les diverses pilules, enfin les avortements de toute sorte produit par des moyens mécaniques ou chimiques.
Les théories sur la participation de l’homme et de la femme dans la conception s’élèvent principalement au nombre de deux : celle qui attribue à l’homme la totalité de la transmission (un être humain, corps et âme) et où la femme n’est que réceptacle. Dans ce cas, évidemment, toute action visant à répandre la semence ne peut être comprise que comme un crime. Celle qui attribue un rôle différenciée comme à l’homme le corps, à la femme les principes spirituels ou psychiques. La question des rythmes périodiques est parfois comprise comme fondamental (Aristote) parfois non. Au Moyen-Age, parce que l’on considérait les humeurs féminines étaient sécrétées lors du coït comme indispensable à la conception, on faisait même obligation au mari de donner du plaisir à sa femme si nécessaire. (2)
En fait, le plus important à comprendre, est qu’en définitive quelque soit les méthodes et les théories, le critère ultime demeurait pour les moralistes des différentes époques : qu’en est-il vraiment conséquences de tel acte par rapport à la transmission de la vie. La procréation a toujours était perçue comme une dimension fondamentale de la vie conjugale. Nuire à celle-ci était toujours condamnée. Le geste d’Onan était unanimement considéré comme un crime.

Parmi les grands textes de la tradition catholique, on trouve au cours des 19 premiers siècles de l’ère chrétienne les suivants.

Autre chose cependant est de n'user du mariage que dans la seule vue d'avoir des enfants, ce qui est exempt de tout péché; autre chose est d'y chercher une volupté sensuelle, mais non avec une autre femme que la sienne, ce qui n'est qu'un péché véniel, parce que, bien que ce commerce n'ait pas pour but la génération des enfants, le plaisir qu'ils y cherchent ne les porte pas à mettre obstacle à cette génération, soit par un mauvais voeu (malum votum), soit par une action criminelle; car ceux qui agissent ainsi ne sont pas des époux, quoiqu'ils en aient le nom. Leur mariage n'est pas selon la vérité, ce n'est qu'un beau nom sous lequel ils cachent leur turpitude. Mais ils trahissent ce qu'ils sont effectivement, lorsqu'ils poussent la perversité jusqu'à exposer les enfants qu'ils ont eu malgré eux. Ils ne peuvent, en effet, se résoudre à nourrir et à élever ceux qu'ils craignaient d'engendrer. C'est pourquoi, lorsque leur iniquité les porte à cet excès de cruauté envers les enfants auxquels ils ne voulaient pas donner l'être, ils mettent ainsi au grand jour et leur iniquité et leur cruelle turpitude, qu'ils cherchaient en vain à cacher dans les ténèbres. Quelquefois (aliquando) même cette cruauté voluptueuse, ou cette cruelle volupté, va jusqu'à demander au poison les moyens de demeurer stériles (sterilitatis venena) et, s'ils ne peuvent y parvenir de la sorte, jusqu'à étouffer, comme ils le peuvent, dans le sein même de la mère, le fruit déjà conçu, voulant ainsi donner à leur enfant la mort avant la vie, ou, s'il vivait déjà, le faire périr avant qu'il ne vienne au monde. Non, de tels parents ne sont pas des époux, et si dès le principe ils ont agi de la sorte, leur union n'a jamais été un mariage, mais plutôt un commerce d’infamie et de débauche. Si l'un des deux seulement est coupable de cette perversité, je ne crains pas de dire que la femme n'est que la prostituée de son mari, et le mari, l'adultère de sa femme. (3)

 

Vient ensuite


Si quelqu'un [Si aliquis], pour satisfaire ses désirs, ou par haine, fait quelque chose à un homme ou à une femme qui empêche celle ci ou celui là d'avoir des enfants, ou leur donne une boisson telle qu'il ne puisse plus engendrer ou elle concevoir, qu'il soit tenu pour homicide. (4)

Enfin, le très fameux si conditiones qui servira jusqu’à la fin du XIX° siècle.


Si des conditions [Si conditiones] sont mises qui vont contre l'essence du mariage
- par exemple, si l'un dit à l'autre : « Je me marie avec toi si tu évites les enfants »,
- ou bien : « jusqu'à ce que j'aie trouvé quelqu'un ayant plus de renom ou de richesse »,
- ou encore : « si tu te livres à l'adultère pour de l'argent »,


le contrat matrimonial sous cette forme est sans effet ; mais il y a d’autres conditions mises au mariage qui, quoique basses ou impossibles, devront être tenues pour inexistantes, ceci en faveur du mariage. (5)

L’interprétation commune de ces textes est qu’ils héritent du pessimisme teinté de stoïcisme (maîtrise des sens du plaisir ou de la douleur) de St Augustin. De plus, on sait que sa théorie du péché originel découle directement de sa lutte contre Pélage. Pélage avait pour théorie que le péché nous venait parce que on le voyait. Bref ! Que l’on péchait pour cause d’imitation. Il suffirait, en théorie du moins de ne jamais le voir pour ne pas en commettre. La conséquence d’une telle théorie est qu’un certain nombre n’aurait pas eu besoin du Christ pour être sauvé. Pour éviter une telle conséquence, Augustin, a estimé que le péché originel se transmettait par génération plutôt que par imitation. Vous voyez combien, à l’univers complexe de l’exercice conjugal de la sexualité, Augustin a rajouté la culpabilité de transmettre le péché originel. Ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux. Nous héritons, quasi génétiquement, d’une telle vision du monde.
Souvenons-nous, car ce n’est pas le sujet, que le péché originel est plutôt une déclaration de foi. Tout homme naît pécheur. Mais l’affirmation de ce dogme ne se fait que sous le regard miséricordieux de celui qui veut nous en sauver. La recherche d’un chemin matériel, par exemple la génération, pour rendre compte de ce péché des origines dont nous subissons les conséquences est une manière, en quelque sorte scientiste, pour rendre compte de ce qui relève essentiellement de la foi. La doctrine du péché originel insiste sur plusieurs points : Dieu n’est pas l’auteur du péché ; l’être humain n’a pas l’initiative du péché, l’idée du mal lui est « suggéré » d’ailleurs, même s’il ne faut pas nier sa responsabilité personnelle ; enfin, Dieu veut nous sauver de ce péché par son Fils, et il le fait.

Les conséquences concrètes de la théorie augustinienne furent qu’en définitive seul l’acte sexuel en vue de la procréation était légitime. Il était la fin première de l’alliance conjugale. Les autres fins comme le bien des conjoints et leur amour étant subordonnées à celle de la procréation.
St François de sales en publiant son Introduction à la vie dévote (version définitive en 1619) est tout à fait dans cette ligne : « La procréation des enfants est la fin principale et première du mariage (…) en cas de stérilité ou de grossesse, le commerce corporel ne cesse pas d’être juste et saint (…) Le péché d’Onan est exécrable, détestable et abominable devant Dieu » (39, 6).

On trouve encore cette théorie chez Pie XII (6) dans son discours aux Sages femmes en 1951 au N° 47 : « La vérité est que le mariage, comme institution naturelle, en vertu de la volonté du Créateur, a pour fin première et intime non le perfectionnement personnel des époux, mais la procréation et l’éducation de la nouvelle vie. Les autres fins, tout en étant également voulues par la nature, ne se trouvent pas sur le même rang que la première, et encore moins lui sont-elles supérieures, mais elles lui sont essentiellement subordonnées. ». C’est ce que dit aussi le code de 1917, canon 1013 : « La fin première du mariage est la procréation et l’éducation des enfants ; la fin secondaire est l’aide mutuelle et le remède de la concupiscence ».

Il reste que dans une période allant de 1450 à 1750, les principaux théologiens cessèrent de soutenir que la procréation était le seul but licite pour engager les rapports conjugaux. St Alphonse de Liguori est certainement le théologien moraliste qui a le plus ouvert la réflexion sur les relations sexuelles sur le bien de la vie des conjoints. Par ailleurs, il est de ceux pour qui les prêtres, lors des entretiens lors du sacrement de pénitence ne devaient pas poser de questions sur la pratique conjugale. On retrouvera cette prudence dans le Vade mecum pour les confesseurs.

Enfin, il faut savoir que l’usage des périodes infécondes dans les rapports sexuels a été déclaré licite pourvu que « des motifs sérieux comme ceux qu’il n’est pas rare de trouver dans ce qu’on appelle l’indication médicale, eugénique, économique et sociale ». (7) C’est possible, du moment qu’il y a de la mesure et que ce n’est pas un prétexte pour une quête de plaisir immodéré. Mais jouir de ce plaisir et tout à fait permis.

 

IV. ELÉMENTS DÉMOGRAPHIQUES

 
A. QUELQUES CRITÈRES D’ANALYSE DÉMOGRAPHIQUES

 


L’évolution démographique a reposé pendant des millénaires sur quatre critères principaux : une population augmente ou diminue en fonction des technologies dont elle dispose, des conditions sanitaires, du contexte conflictuelle ou paisible de leur période, le tout sur un territoire donné. A ceci, il faut ajoute les flux migratoires.
La double transition démographique (chute de la mortalité infantile et vieillissement de la population a amené les populations occidentales à modifier leur nombre de descendants par famille.
Evolution du taux de natalité au XVII°-XVIII° siècle avec le retard d’âge de mariage des filles. « La France du XVIII° siècle, nous dit Jacques VALLIN, était déjà un pays très peuplé, dont la population semblait avoir atteint un plafond correspondant sans doute à une occupation maximale de l’espace dans le contexte technologique de l’époque. La pression démographique s’y faisait sentir au point d’induire une augmentation sensible de l’âge au mariage. Encore inférieur à 20 ans au tout début du XVII° siècle, l’âge moyen au mariage des filles n’a cessé de s’élever ensuite, jusqu’à atteindre 26,5 ans en 1780-1790. En l’absence de contraception, mais dans une société où la procréation hors mariage était sévèrement réprimée, c’était là l’un des freins les plus efficaces à un excédent naturel devenu inopportun, tout comme son abaissement avait pu être une réponse aux crises de dépopulation »(8).
Par ailleurs, les démographes constatent une chute constante et régulière de l’indicateur conjoncturel de fécondité, qui mesure la descendance finale des femmes. On est passé de 5 enfants en 1750 à à peine deux à la veille de la seconde guerre mondiale. Cette baisse semble presque inéluctable. Seules les grandes guerres et les reprises au lendemain de la guerre viennent modifier et rattraper les retards acquis. Le baby-boom est considéré comme une anomalie étonnante dans l’évolution démographique à long terme. En effet, l’indicateur conjoncturel de fécondité est remonté pendant une vingtaine d’années à 3.
Ces remarques démographiques montrent que l’évolution de la fécondité et sa maîtrise d’une certaine manière était possible avec d’autres moyens que ceux que nous connaissons aujourd’hui. Retard de mariage, méthode du retrait, abstinence, potions diverses, avortements (mais sans doute d’un poids négligeable dans les époques anciennes)… à la limite du point de vue démographique, ce que l’on constate est qu’une population, dans son ensemble et de manière non concertée ou planifiée, est capable, tel un corps social, de modifier ses pratiques pour gérer sa population. En définitive, il convient alors de déduire que la contraception chimique et toutes les techniques que nous connaissons aujourd’hui n’ont pas d’abord pour but l’efficacité à l’égard de la maîtrise globale de la fécondité mais bien un certain « confort individuel et psychologique », surtout pour les femmes qui désormais peuvent en assumer seules la maîtrise.
Le conseil Pontifical pour la Famille, dans un document de travail publié en 1994, reconnaît qu’il existe au niveau des masses des phénomènes « d’autorégulation constaté par les chiffres » (9).


B. LE MALTHUSIANISME


Il s’agit de la doctrine (10) de Thomas Robert Malthus (1766-1734) économiste anglais qui préconisait la limitation des naissances par contrainte morale pour remédier au danger de la surpopulation. Sa doctrine était fondée sur l’estime que la population croissait plus vite que les moyens de subsistance et qu’à ce titre on courrait vers la famine. Pour remédier à cela deux méthodes : destructives ou préventives. Le néomalthusianisme est une évolution de cette doctrine et qui s’appuie sur les pratiques anticonceptionnelles pour atteindre ce but.
Cet économiste libéral a vu sa théorie très critiquée par les philosophes socialistes mais aussi par l’Eglise catholique.


C. LES CONFÉRENCES DE RIO, DU CAIRE ET DE PÉKIN


Rio, 1992.
Le Caire, 1994.
Pékin, 1997.

Toutes ces conférences ont donné l’occasion au magistère romain de s’exprimer ; Les principaux arguments que l’on retrouve dans les documents sont les suivants :

  • Grande lucidité de l’extrême complexité de la situation. Grande diversité des situations à travers le monde, parfois à l’intérieur d’un même pays.
  • Manifestation que ce sont les pays riches et vieillissant qui exigent des politiques anti-natalistes auprès des pays pauvres. L’oubli de solidarité des riches à l’égard des pauvres est le signe d’une grande pauvreté morale chez les premiers.
  • Condamnation vive que des programmes d’aide économique soient liés à des programmes anti-natalistes.
  • Droit indéfectible des parents à déterminer librement du nombre de leurs enfants.
  • La valeur permanente d’Humanae vitae.
  • Sont dénoncées les méthodes suivantes : contraception hormonale, avortement, stérilisation, infanticide.
  • Dénonciation des pratiques politiques qui forcent la liberté des couples, qui imposent des campagnes de stérilisation chez les paysans analphabètes, …

Confiance et appel à la vigilance dans la capacité des hommes à gérer les ressources de la planète. « Il n’est nullement démontré que toute croissance démographique soit incompatible avec un développement ordonné.

 

Les documents qui inspirent la réflexion du magistère sont principalement tirés de textes ayant trait à la morale sociale :

  • Discours à l’ONU, Paul VI, 1965.
  • Populorum progressio, Paul VI, 1967.
  • Allocution à la conférence mondiale de l’alimentation, Paul VI, 1974.
  • Sollecitudo rei socialis, Jean-Paul II, 1988.
  • Centesimus annus, Jean-Paul II, 1991.

Mais aussi toutes les encycliques et document sur la famille et la transmission de la vie.

  • Humanae vitae, Paul VI, 1968.
  • Familiaris consortio, Jean-Paul II, 1981.
  • Evangelium vitae, Jean-Paul II, 1995.
  • Déclaration sur la chute de la fécondité dans le monde, conseil pontifical pour la famille, 1998.
  • Voir aussi la déclaration de la commission française Justice et paix : « La maîtrise de la fécondité mondiale » (11).


V. LES POSITIONS RÉCENTES DU MAGISTÈRE ROMAIN

 

Voyons plus en détail ces positions et en particulier celle d’Humanae vitae.

A. CONTEXTE HISTORIQUE

 

La meilleure compréhension de la fécondité humaine par les docteurs Ogino (Japon) et Knauss (Autriche) au début du siècle, puis l’arrivée de la pilule (au début peu efficace puis très vite améliorée) au début des années 50 a mis en effervescence les couples et les moralistes. Des arguments très nombreux et contradictoires sont venus sur la scène publique et parfois venant de cardinaux eux-mêmes. Le cardinal Suenens, par exemple, pensait que « la hiérarchie approuverait l’usage de la pilule » (12).

Le concile Vatican II, tout en élaborant une théologie très positive de la conjugalité et du sacrement du mariage n’a rien dit de la licéité de l’usage de la pilule contraceptive. C’est le fameux passage de Gaudium et spes 51 avec sa note 4 qui révèle combien le débat n’était pas encore clair et finalement pourquoi le Pape s’est réservé cette question(13) : « Par ordre du Souverain Pontife, certaines questions qui supposent d'autres recherches plus approfondies ont été confiées à une Commission pour les problèmes de la population, de la famille et de la natalité pour que, son rôle achevé, le Pape puisse se prononcer. L'enseignement du Magistère demeurant ainsi ce qu'il est, le Concile n'entend pas proposer immédiatement de solutions concrètes ».

Dans son petit ouvrage sur le chrétien et le mariage, publié en 1966, Bernard Häring fait le point sur ce sujet au lendemain du concile où il avait participé comme expert. Il n’hésite pas à lister les problèmes auxquels sont confrontés les couples chrétiens : éloignement avec rareté des retrouvailles, rythmes biologiques irréguliers de la femme, efficacité de l’allaitement incertain. Il constate qu’un certain nombre d’évêques et de théologiens, s’ils ont condamné l’usage arbitraire de la pilule à base de progestérone, estiment que « les acquisitions récentes de la médecine et de l’anthropologie autorisent de nouveau une question : "l'Ecriture, la Tradition le Magistère et les connaissances scientifiques offrent-elles des motifs suffisants pour déclarer coupable l'usage de la pilule – même en dehors des périodes de lactation – si cet usage tend à permettre l'expression optimale de l'amour conjugal, dès lors que les responsabilités des époux à l'égard de Dieu et du prochain leur interdisent d'assumer le risque d'une nouvelle grossesse ?" » (14). Un autre argument que récuse Bernard Häring est celui qui invoque le principe moral qui veut qu’il soit « licite que l’on corrige le défaut de la nature » (15). Cet argument à propos de la contraception est refusé pour cause de l’impossibilité d’universalisation du principe en la matière et du risque inévitable d’eugénisme qui lui est associé. Par ailleurs corriger la nature voudrait au plus signifier que l’on régularise le cycle mais pas qu’on le stoppe pour une durée déterminée.

C’est dans ce contexte que le Pape Paul VI a réuni une commission(16) faite de théologiens, de laïcs et de médecins… L’histoire de cette commission est bien connue. Sa composition a été régulièrement augmentée. Son document final était plutôt en faveur de l’usage modéré de la contraception. Mais l’encyclique, au grand étonnement des laïcs de la commission en particulier, a pris une position plus prudente, celle que l’on sait.

 

B. L’ENCYCLIQUE HUMANAE VITAE


La parution de l’encyclique le 25 juillet 1968, a, comme vous le savez, fait l’effet d’une véritable bombe, y compris et en particulier parmi la majorité des membres de la commission qui n’ont pas été suivis.

 

1. Le plan de l’encyclique


Le plan de l’encyclique est très classique. Après avoir fait une très rapide introduction sur le très grave devoir des époux de transmettre la vie humaine et sur le problème de conscience qui se pose aujourd’hui, Paul VI déploie sa réflexion en trois parties :
 

 

 

 

Table des matières

I. ASPECTS NOUVEAUX DU PROBLÈME ET COMPÉTENCE DU MAGISTÈRE

II. PRINCIPES DOCTRINAUX
Une vision globale de l'homme
L'amour conjugal
Ses caractéristiques
La paternité responsable
Respecter la nature et les finalités de l'acte matrimonial
Deux aspects indissociables : union et procréation
Fidélité au dessein de Dieu
Moyens illicites de régulation des naissances
Licéité des moyens thérapeutiques
Licéité du recours aux périodes infécondes
Graves conséquences des méthodes de régulation artificielle de la natalité
L'Eglise garante des authentiques valeurs humaines

II. DIRECTIVES PASTORALES
L'Eglise " Mater et Magistra "
Possibilité de l'observance de la loi divine
Maîtrise de soi
Créer un climat favorable à la chasteté
Appel aux pouvoirs publics
Aux hommes de science
Aux époux chrétiens
Apostolat entre foyers
Aux médecins et au personnel sanitaire
Aux prêtres
Aux évêques
APPEL FINAL


Il reste que l’on peut à bon droit me semble-t-il discuter le plan de la seconde partie et s’étonner un peu de l’arrivée de l’affirmation de l’illicéité de la méthode artificielle avant de proposer la méthode naturelle. Il y a là un mélange des approches qui n’est pas très heureux à mon sens.
Ceci mis à part on constate l’extrême rigueur et concentration progressive des arguments de la partie doctrinale que l’on peut lire comme une démonstration de style déductif.
Il y a toujours un exposé du problème que l’on veut traiter. Puis on affirme la compétence d’une parole magistérielle. Compétence qui lui appartient au titre qu’il lui revient d’interpréter la loi naturelle et d’expliciter la nature du mariage.
La démonstration de la deuxième partie démarre du dessein d’amour du Dieu créateur pour aboutir à la loi. Viennent ensuite des considérations sur les exceptions. Enfin apparaissent les inconvénients liés à l’usage de contraceptifs artificiels. La dernière partie des aspects doctrinaux montre combien Paul VI est conscient et lucide des problèmes que cela va susciter et engage l’homme, au nom de l’Eglise, « à ne pas abdiquer ses responsabilités ».
La troisième partie, plus pastorale, invite à croire en la possibilité de l’observance de la loi divine, en la maîtrise de soi et en la nécessité de créer un climat favorable à la chasteté. Le reste de l’encyclique relève d’appels nombreux à toutes les parties prenantes de la société civile et religieuse afin que tous œuvrent à un contexte favorable à l’observance de la loi divine.
2. La doctrine de l’encyclique
La doctrine de l’encyclique est assez simple même si elle s’appuie sur des arguments qui n’ont pas convaincu tout le monde, loin s’en faut.
Deux arguments nourrissent la doctrine de l’illicéité des moyens artificiels pour la régulation des naissances : le respect de la loi naturelle telle qu’elle se découvre dans la biologie féminine et masculine ; ne pas dissocier union sexuelle et procréation.


Lisons les N° 11 à 14 qui sont le noyau de l’encyclique.

Pour résumer les critères doctrinaux :
Où le mariage suppose la capacité de se donner totalement et intégralement (8)
La paternité responsable est valorisée (10).
Où l’homme relève de la loi naturelle (11)
Où la biologie est un indicateur de l’éthique : on ne peut dissocier union et procréation (12), Usage licite des rythmes naturels de la femme (11) et (16)
Une anthropologie où l’homme est compris comme capable de se maîtriser (21)

Enfin les risques que le Magistère met en évidence :
Baisse de la moralité, Infidélité, Perte du respect de la femme si elle devient un instrument de jouissance égoïste. (17)
L’homme risque d’abdiquer sa responsabilité (18).

 

VI. LA RÉCEPTION DU TEXTE ET LA QUESTION DE LA LOI DE GRADUALITÉ


On le sait, la publication d’Humanae Vitae a fait l’effet d’une véritable bombe. On pesait que le pape irait dans le sens de la majorité de commission. Il n’en fut rien. Cela a posé un véritable problème de réception puisque beaucoup, même parmi les théologiens s’opposèrent à la doctrine de l’encyclique et beaucoup de catholiques ne tinrent pas compte des recommandations de Paul VI. Parmi les actes de réception les plus intéressants, il y eut le document très lu et très étudié de la conférence épiscopale de France.

 

A. LE CONCEPT DE RÉCEPTION


Peut-on, juger de la valeur, de l’autorité d’un texte en fonction de sa réception ? Cette question soulève plus de problèmes qu’elle semble en résoudre.
Les régimes démocratiques nous ont habitués aux décisions à la majorité des votants. Or nous le savons, la « vérité » n’est pas l’objet d’un vote.
L’ère scientifique dans laquelle nous vivons nous a familiarisés avec les démonstrations et les expériences vérifiables. Or la foi, tout en relevant de l’expérience humaine, n’est pas objet de démonstration.
En réalité, « le terme de réception est un terme non pas sociologique, mais proprement théologique. Il dénote l’acceptation, produite par l’Esprit-Saint, de vérités concernant la foi et les mœurs. Recevoir de telles vérités implique que l’individu et les communautés ecclésiales acceptent de fournir un travail, parfois long et pénible, de compréhension, d’appropriation et même de conversion. Travail fourni en Eglise (sentire cum Ecclesia) dans un climat de prière, de recherche intellectuelle sérieuse et avec une attitude d’humilité. Juger de la réception d’un document magistériel est donc particulièrement difficile » (17) . Cette longue citation de X. Thévenot montre combien la notion de « réception » doit être utilisée avec prudence et discernement.

 

 

B. LA NOTE PASTORALE DE L’ÉPISCOPAT FRANÇAIS SUR « HUMANAE VITAE »


Ce document a fait date dans l’histoire de la réception de l’encyclique et plus encore sur l’apparition d’un concept de théologie morale qui désormais s’appelle la loi de gradualité.
Après avoir resitué l’encyclique dans le cadre du concile et en particulier des numéros 49 à 51 de Gaudium et spes, les évêques français rappellent un certain nombre de critères et surtout vont proposer un cheminement pastoral qui fait date : la loi de gradualité.
La contraception ne peut en elle-même être un bien. (6).
L’invitation à l’éducation à la maîtrise de soi demeure (8)
Les époux doivent suivre leur conscience qui doit se conformer à la loi divine et demeurer dociles aux interprétations qu’en donne le Magistère (8).
C’est à un cheminement que provoque l’encyclique. L’homme ne s’avance que patiemment, par échecs et reprises, sur la route de la sainteté : c’est une lutte de tous les jours menée dans l’espérance. (12)
Il arrive que des époux chrétiens se reconnaissent coupables de ne pas répondre aux exigences que précise l’encyclique. Que leur foi et leur humilité les aident à ne pas se décourager. Qu’ils soient convaincus que les défaillances d’époux par ailleurs généreux dans leur vie personnelle et apostolique, ne sont pas d’une gravité comparables aux fautes des couples qui méprisent cet enseignement et se laissent dominer par l’égoïsme et la recherche du plaisir. Ils ne doivent pas s’éloigner des sacrements, bien au contraire. (15)
La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable. (…) En cas de conflit de devoirs, quand on est devant une alternative de devoir où quelle que soit la décision prise, on ne peut éviter un mal, la sagesse traditionnelle prévoit de rechercher devant Dieu quel devoir, en l’occurrence est majeur. (…) Ils ne peuvent jamais oublier ni mépriser aucun des devoirs en conflit. Ils garderont leur cœur disponible à l’appel de Dieu, attentifs à toute possibilité nouvelle qui remettrait en cause leur choix ou leur comportement d’aujourd’hui. (16)
Les prêtres se souviendront des principes de morale générale et tiendront compte des lois de croissance qui commandent toute la vie chrétienne et supposent le passage par des degrés encore marqués d’imperfections et de péchés. Ils inviteront sans cesse les fidèles à être attentifs à l’Esprit-Saint qui appelle chacun à un perpétuel dépassement dans la sainteté. (20)

 

 

 

C. LA LOI DE GRADUALITÉ


Cette « loi de gradualité » est un concept récent en théologie morale. (Qui dira qu’il n’y a pas d’évolution dans la morale ?). Il tire sa source de l’apparition d’un nouveau problème moral : celui de la contraception. La publication de l’encyclique Humanae Vitae par Paul VI en 1968 a suscité un grand trouble dans la chrétienté. Trouble qui tirait sa source dans une dichotomie : celle de la loi et celle de la pratique. Alain You exprime la crise alors survenue dans les termes suivants : « Comment concilier les exigences de l’amour authentique avec la faiblesse humaine des personnes et des couples, faiblesse que ne peut ignorer la Mère Eglise dans son rôle d’éducatrice ? » (18)

Beaucoup de commentaires officiels ont été publiés dans les six mois qui ont suivi la parution de l’encyclique, en particulier celui de la conférence épiscopale française et d’autres ont donné le ton de la réception de l’encyclique : « Les prêtres se souviendront des principes de morale générale et tiendront compte des lois de croissance qui commandent toute la vie chrétienne et supposent le passage par des degrés encore marqués d’imperfections et de péchés »(19). Ce n’est que plus tard, en 1980, que le concept de « loi de gradualité » a été établi.

 

1. Familiaris Consortio


C’est à l’occasion du synode sur la famille de 1980 que les évêques réunis à Rome se sont sérieusement attaqués à la question pastorale de la réception d’Humanae vitae. Déjà à la fin du synode, dans son homélie conclusive, Jean-Paul II abordait la question avec clarté et prudence : « Les Pères synodaux ont écarté toute "dichotomie" entre la pédagogie, qui propose une certaine progressivité dans l'accomplissement de la volonté de dieu, et la doctrine proposée par l'Eglise avec toutes ses conséquences et qui contient le précepte de vivre selon cette même doctrine. Il n’est pas question de considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais bien comme un commandement du Christ afin de surmonter sérieusement les obstacles. On ne peut accepter à ce propos, le "processus graduel", sinon de la part de celui qui s'efforce avec sincérité d'observer la loi divine et de rechercher ces biens dont la loi elle-même est gardienne et promotrice. Ce que l'on appelle la "loi de gradualité", ou voie graduelle, ne peut s'identifier à la "gradualité de la loi", comme s'il y avait des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses. » (20)

Cette première approche théorique va trouver une expression plus affinée aux N°9 et 34 de Familiaris Consortio publiée le 22 novembre 1981.

N°9 : « Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d'adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l'avant grâce à l'intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l'homme. C'est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu'ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu'à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. »

N°34 : « Ainsi l’homme connaît, aime et accomplit le bien moral en suivant les étapes d'une croissance. Les époux, dans la sphère de leur vie morale, sont eux aussi appelés à cheminer sans se lasser, soutenus par le désir sincère et agissant de mieux connaître les valeurs garanties et promues par la loi divine, avec la volonté de les incarner de façon droite et généreuse dans leurs choix concrets. Ils ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. « C'est pourquoi ce qu'on appelle la "loi de gradualité" ou voie graduelle ne peut s'identifier à la "gradualité de la loi », comme s'il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses. Tous les époux sont appelés à la sainteté dans le mariage, selon la volonté de Dieu, et cette vocation se réalise dans la mesure où la personne humaine est capable de répondre au précepte divin, animée d'une confiance sereine en la grâce divine et en sa propre volonté ». De même il appartient à la pédagogie de l'Eglise de faire en sorte que, avant tout, les conjoints reconnaissent clairement la doctrine d'Humanae vitae comme norme pour l'exercice de la sexualité et s'attachent sincèrement à établir les conditions nécessaires à son observation. »

En définitive, ce qui est demandé, c’est :
• De reconnaître la norme et l’accepter comme telle.
• De s’attacher sincèrement (intérieurement) à l’accepter et à faire le maximum pour établir les conditions nécessaires pour l’observer à savoir : une garde du cœur, une vie de prière, une pratique régulière des sacrements, une ascèse, un choix dans ses relations…

 

2. Loi de gradualité et conversion


En fait, ce nouveau concept de loi de gradualité formalise au niveau moral ce qui était bien connu au niveau spirituel et que l’on repère à la fois dans le Nouveau Testament et chez quelques auteurs comme St François de Sales. Depuis quelques décennies, les moralistes ont retrouvé le lien intime qui existe entre vie morale et vie spirituelle.

C’est au cardinal Jean-Marie Lustiger que l’on doit une réflexion très intéressante sur ce sujet (21). Il montre bien comment dans l’Ecriture on voit que Dieu déploie toute une pédagogie pour son peuple. « La "gradualité" recouvre encore une multitude de sens notamment celui d’itinéraire. L’itinéraire que Dieu fait parcourir à son Peuple et que retrace l’Ecriture ; l’itinéraire aussi des disciples qui suivent le Christ ; l’itinéraire enfin de la croissance, individuelle et collective, dans la persévérance par la fidélité au don de la grâce. (22) » En définitive l’évêque de Paris rappelle avec justesse, que lorsqu’il s’agit de l’homme, il s’agit toujours d’un homme concret, historique dont le Christ est la figure accomplie. L’homme est invité à rentrer dans une démarche « d’imitation » pour devenir pleinement homme, parfait comme le Père des cieux est parfait (Mt 5, 48). « Cette exigence loin d’apparaître comme écrasante et arbitraire, se reçoit au long d’un chemin de la grâce, comme une délivrance et une espérance » (23).

Et l’on comprend alors que si l’appel à la sainteté est toujours radical, il n’y a pas de gradualité dans cet appel. Jésus n’en rabaisse jamais sur les exigences malgré les faiblesses de ses disciples car en définitive s’il a été envoyé par son Père c’est bien pour manifester par sa propre vie les possibilités du cœur de l’homme dans un monde de finitudes et de limites. On le voit bien, il n’y a pas de gradualité dans l’appel à la sainteté. Et cette non gradualité de l’appel fonde par contrecoup la loi de gradualité dans la conversion au Christ et par extension dans notre vie morale.

Au XVI° siècle, St François de Sales donnera un écho de cette loi de gradualité (sans pour autant la formuler ou la conceptualiser comme telle) pour la pratique des vertus. « Dieu nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir les saintes vertus : n'oublions donc rien pour réussir dans cette sainte entreprise. Mais, après que nous aurons planté et arrosé, sachons que c'est à Dieu de donner l'accroissement de nos bonnes inclinations et habitudes. C'est pourquoi il faut attendre le fruit de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que si nous ne sentons pas le progrès […] tel que nous le voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix […]. Ne nous inquiétons point de nous voir toujours novices en l'exercice des vertus ; car au monastère de la vie dévote, chacun s'estime toujours novice, et toute la vie y est destinée à la probation. » (24)

Peut-on mieux dire à la fois l’effort personnel comme réponse aux exigences de l’Evangile et la confiance en l’œuvre que Dieu fait en chacun. Ici aussi François de Sales ne cède ni sur la loi ni sur la tension à entretenir pour permettre à la volonté de s’accomplir dans notre vie. Mais il montre bien qu’une fois que nous avons accompli ce qui nous revenait, le reste appartient à Dieu. Nous pouvons alors, sans abandonner les légitimes efforts, « demeurer en paix », c’est-à-dire ne pas se laisser envahir par une culpabilité malsaine, voire morbide.

Alain You ne dit rien d’autre : « Il faut reconnaître la norme comme indiquant mon vrai bien. Si je ne peux absolument pas l’appliquer littéralement sur le moment, alors je dois au moins y tendre. Pour cela il me faut mettre un marche un processus dynamique destiné à établir les conditions nécessaires à une observance plus proche du vrai bien. Ce processus dynamique vise à m’éloigner du mal et à m’attacher au bien » (25). En termes plus modernes, nous pourrions parler d’installer un radar au fond de son cœur, un radar qui tourne, un radar qui augmente sa sensibilité au fur et à mesure qu’il s’exerce à scruter, à chercher les chemins possibles pour une vie meilleure, plus humaine. La sensibilité peut s’accroître de deux manières différentes : tant dans la variété des objets que l’on discerne que dans la profondeur de discernement pour chacun de ses éléments. En aéronautique, les radars peuvent repérer des avions de plus en plus nombreux et à des distances de plus en plus grandes.
Il reste que cela suppose la mise en œuvre de sa conscience personnelle.

 

D. LA CONSCIENCE MORALE


Pour le dire brièvement, la conscience morale a une triple dimension :
• La conscience morale droite est d’abord ce goût et cette soif du bien toujours en quête d’une perception et d’une connaissance plus universelle de ce bien.
• Ensuite, elle est une loi intérieure qui me convoque à faire ce que je crois être bien et à éviter ce que je crois être mal.
• Enfin, elle est une instance de jugement entre ce qui est perçu comme le bien à faire et ce qui a été effectivement réalisé.

On le voit bien, c’est à elle qu’il revient de mettre en œuvre la loi de gradualité. Elle est à la fois ce goût, cette loi intérieure et cette capacité de jugement dont la mise en œuvre simultanée permet à chacun de ne pas abandonner l’œuvre ou la tâche d’humanisation qui est la sienne. Une conscience droite veille à être informée dans le dialogue, la lecture et la prière ; elle décide de l’action à suivre ; elle met en œuvre sa décision ; enfin elle en vérifie les fruits. Et elle recommence.
C’est à elle d’entretenir le radar intérieur, de scruter le réel de sa vie pour repérer l’éventuel chemin qui passera à sa portée et de solliciter la volonté afin de parcourir quelques mètres de plus vers le royaume de Dieu. Et quelle joie lorsque l’on a progressé ! Le fait que la finesse de notre radar soit en réalité assez grossière, que l’on ne voit pas tout, que l’on ne comprenne pas, malgré bien des efforts persévérants, les commandements de Dieu, ne diminue pas le désordre dans lequel nous vivons mais cela ne relève pas forcément du péché. Au contraire, celui ou celle qui a éteint son radar, par crainte de découvrir la vérité ou par paresse, loin de diminuer sa faute l’aggrave.

Pour le dire autrement, la loi de gradualité, mise en œuvre par une conscience droite est à la fois très exigeante et très libérante car sans jamais céder sur la loi, elle ne nous enferme pas dans la mise en œuvre de cette loi (hors de laquelle il n’y aurait point de salut) en faisant droit à notre dimension historique et à notre capacité de progresser.

 

VII. EVOLUTIONS AUTOUR DE LA DOCTRINE D’HUMANAE VITAE


On connaît les discours magistériels et romains qui disent et qui affirment que la doctrine développée dans Humanae Vitae est définitive et irréformable et qu’il n’est pas question d’y revenir. Or, il est intéressant de noter qu’à force d’en parler, les approches et les manières de rendre compte de cette encyclique font que la doctrine se trouve plus ou moins bien défendue, plus ou moins étendue. Force est de constater que le débat continue. Mais que le lecteur ne se méprenne, si débat il y a, cela porte surtout sur la manière mieux défendre la doctrine en déplaçant les arguments ou en étendant les conséquences de l’encyclique. Bref ! on voit les choses d’un peu plus haut.

 

A. Jean-Paul II


Aussi étonnant qu’il paraisse, elle évolue dans sa présentation, et cette évolution est principalement due à Jean-Paul II. La règle formelle ne change pas mais sa présentation modifie assez substantiellement le débat.

Plutôt que de considérer le lien intrinsèque que les couples doivent tenir entre union et fécondation au titre de la loi naturelle, Jean-Paul II invite à regarder la communion des personnes dans laquelle se sont engagés les époux au jour de leur mariage. Cela déplace en fait le regard sur la matérialité de l’acte vers les personnes elles-mêmes. Mais ne nous y trompons pas, respecter vraiment la personne de son conjoint ne peut se faire par l’exigence qu’il ou elle pratique une contraception car ce ne serait pas l’accueillir tel(le) qu’il ou elle est.

« On peut dire que dans le cas d’une séparation artificielle de ces deux significations (unitive et procréative), il s’accomplit dans l’acte conjugal une véritable union corporelle, mais que celle-ci ne correspond pas à la vérité intérieure et la dignité de la communion personnelle : communio personarum. Une telle communion exige en effet que le langage du corps soit exprimé dans la réciprocité, dans toute la vérité de ce qu’il signifie. Si cette vérité vient à manquer, on ne saurait parler ni de vérité dans la maîtrise de soi, ni de vérité dans le don réciproque et dans l’accueil réciproque de soi de la part de la personne. Une telle violation dans l’ordre intérieur de la communion conjugale, dont les racines plongent dans l’ordre de la personne elle-même, constitue le mal essentiel de l’acte contraceptif. » (26)

Ce qui change donc, ce n’est pas la règle mais la manière d’en rendre compte. Cette façon est sans doute plus juste et plus recevable que celle qui repose sur le seul recours à la loi naturelle, très difficile à comprendre pour nos contemporains. Jean-Paul II renvoie donc les époux à la question fondamentale : dans l’union des corps que vivent très légitimement les époux, comment vivre l’union vraie des personnes, dans le respect de leur intégrité la plus authentique ?

 

 

 

B. Le Vade-mecum pour les confesseurs


Le « Vade-mecum pour les confesseurs sur certains sujets de morale liée à la vie conjugale » publié en 1997 par le Conseil Pontifical pour la Famille est extrêmement instructif et manifeste plusieurs précisions.
Si au point 2,4 il est clairement écrit que « l’Église a toujours enseigné la malice intrinsèque de la contraception, c’est-à-dire de chacun des actes conjugaux rendus intentionnellement inféconds » et que « cet enseignement doit être considéré comme doctrine définitive et irréformable » on pourrait croire que ce document ne fait que répéter l’encyclique. ce n’est pas tout à fait exact.

Dans le Vade-mecum pour les confesseurs, on trouve en 2, 4 les critères qui servent à décrire la contraception comme mal intrinsèque (avant on était dans le désordre) :

  • Opposition à la chasteté matrimoniale
  • Contraire à la transmission de la vie
  • Contraire au don réciproque des conjoints
  • Blesse l’amour véritable
  • Nie le rôle de Dieu dans la transmission de la vie. C’est-à-dire que l’on oublie que l’homme n’est qu’usufruitier de la création, qu’il n’en est pas le propriétaire et qu’il ne peut en user à sa guise, déconnectée de sa source et de son avenir. C’est le sens même que le concept de procréation veut défendre. Dieu crée, l’homme procrée.

Ainsi à certains égards, il semble que ce document durcit l’encyclique. Mais sous d’autres points de vue elle nuance des choses et propose une attitude pastorale précieuse.
Ainsi, il est bien clair que si la contraception est une chose grave, l’avortement est plus grave encore. Il y a parfois des listes qui ont laissé entendre que contraception et avortement étaient à mettre sur le même plan.
Ensuite, il est recommandé au pasteur de ne pas poser de question sur les sujets qui n’ont pas été évoqué par les personnes qui se confessent. Cette tradition qui remonte à saint Alphonse de Liguori présume de la conscience éclairée des chrétiens. Il ne s’agit pas bien sûr de céder sur les principes mais d’avoir un a priori favorable en faveur des pénitents. En revanche si des événements sont évoqués, il est toujours possible de demander des précisions de compréhension (et non pas des détails qui risqueraient conduire le confesseur dans le voyeurisme). Il ne s’agit pas non plus d’appeler un bien ce qui relève du désordre.

 

C. La mentalité contraceptive


Par ailleurs on entend beaucoup aujourd’hui qu’à l’activité contraceptive proprement dite correspond une mentalité contraceptive que l’on pourrait décrire de la façon suivante :
Nous savons que ce qui fait le mariage, c'est le don mutuel dans une confiance partagée et pour toute la vie. La contraception est un moyen de retenir une partie de soi, de sa fécondité. « Je te donne tout de moi-même, de mon corps sauf ma capacité d’être fécond(e). Ma confiance en toi, en moi, ne va pas jusque là. J’accueille tout de toi sauf ta capacité d’être fécond(e), ma confiance ne va pas jusque là »
Cette réserve qui est faite dans le don de soi, dans la confiance en la capacité de l’autre à patienter, à réguler ses élans spontanés est un véritable coup de canif dans le contrat de mariage. « Or si j’ai pu réserver une part de moi-même sur le terrain de la sexualité, pourquoi ne réserverai-je pas une autre part de moi-même dans le domaine de l’argent en gardant une part de celui que je gagne pour moi ; Je lui pardonnerai que s’il s’excuse ; Je ne l’écouterai pas si elle ne m’écoute pas d’abord ; je ne lui demanderai pas comment s’est passé sa journée si elle / il ne me le demande pas d’abord ; ... »

L’attitude contraceptive qui est ici décrite est peut-être une des raisons, parmi d’autres, de nombre de divorces. Plus on se réserve et moins on se donne. Le présupposé du don mutuel se voile au profit de petites mesquineries. Le couple cède petit à petit la place à deux individualités. L’amour inconditionnel, fondement de tout mariage, s’encombre d’une quantité de post-scriptum. Et en ce qui concerne la gestion de sa fécondité, un couple qui subit un échec contraceptif (lorsque la femme tombe enceinte alors qu’il n’y avait dans le couple aucune intention d’engendrer), alors la solution est de se tourner vers l’avortement (voir statistiques supra). C’est là sans doute, un des symptômes de la mentalité contraceptive. Au contraire de ces derniers, les couples qui décident d’accueillir l’enfant qui est engendré et de convertir la surprise en bonne nouvelle, manifestent qu’ils sont restés dans l’esprit même du respect des personnes.

Je ne pense pas que l’attitude contraceptive que je décris ici découle automatiquement d’une pratique contraceptive. Bien des couples qui ont choisi à contre coeur ce mode de régulation des naissances ont pu garder une générosité bien vivante. Et si un enfant venait à être conçu malgré leur choix d’une contraception, alors, le couple l’accueillerait en convertissant la surprise en bonne nouvelle. Les statistiques présentées au début de cet article montrent d’ailleurs qu’un tiers des « grossesses surprises » sont menées à terme. J’aime ce témoignage paru au début des années 80 auquel il n’y a pas grand-chose à ajouter :

 

Nous avons deux petites filles : M. (bientôt deux ans et demi) et E. (dix mois). Quelle ne fut pas notre surprise au mois de novembre, quand nous nous sommes rendus compte que j’étais de nouveau enceinte, et cela pour le mois de mai, soit treize mois après la naissance d'E. Et oui ! Nous avions décidé d'attendre pour le troisième, mais le sort en a décidé autrement. Comme dit Mannick dans une de ses chansons :

Il a suffi qu'un jour on s'aime,
Et tu es venu t'annoncer...

Sur le coup, ce fut la panique : trois enfants en un peu, plus de deux ans et demi, c'est vraiment court et cela bouscula quelques projets. Mais, diable, il était là, et nous l'avons accepté pleinement.

Je voudrais parler ici de ce qui m'a personnellement choqué, la réaction de la majorité des gens à qui nous annoncions cette naissance prochaine :

Vous n'êtes pas déçus de ce contretemps ! … Si vite, c'est tout de même dommage !... Moi, à ta place, je m'en débarrasserais.

Que de réactions égoïstes ! Alors, ce petit être qui n'a rien demandé à personne et que nous avons créé dans notre amour, sous prétexte d'une avance sur le programme, n'aurait pas le droit d'être aimé et attendu tout comme un autre ? Et ensuite d'être choyé dans notre famille au même titre qu'un autre ?
La vie ne peut pas être réglée comme une horloge, et particulièrement les naissances de nos enfants. Toi, notre petit dernier, tu es attendu impatiemment par tes grandes soeurs et nous. Nous serons de nouveau éblouis de bonheur lorsque enfin tu apparaîtras. Car quoi de plus merveilleux, de plus fort, de plus extraordinaire, que de vivre la naissance d'un enfant, de le sentir glisser en soi pour venir à la vie et le tenir enfin blotti dans nos bras ?
Viens vite ! Nous t’attendons avec impatience et avec joie. S.P.

 

 

Néanmoins, le risque de passer d’une pratique contraceptive à une mentalité contraceptive demeure d’autant plus qu’il est subtil et qu’il s’installe sans bruit dans le couple. (27)

 

 

VIII. QUE DIRE, QUE FAIRE EN PASTORALE ?


Il est temps de répondre au problème que je mettais en évidence au début de cette intervention. Six points.


1. Il importe de permettre à chacun, et de faire aussi l’effort pour soi-même, de creuser la pertinence de la loi, du commandement qui nous est proposé et de ne pas céder sur l’effort, de garder son radar en veille. Comme dit le psaume : « Je dors, mais mon cœur veille ». Ainsi pour aborder la pratique contraceptive dans les couples, il me semble assez évident que prendre une pilule, mettre un préservatif, n’est pas le sommet de la vie conjugale. Si les couples pouvaient vivre leur sexualité sans cela, certainement qu’ils le feraient. Certains couples ne connaissent que ce type de pratique dans leurs relations depuis qu’ils cohabitent et n’ont jamais appris à vivre autrement. Ce n’est pas si simple d’imaginer et de mettre en œuvre une vie différente. Comme le dit le démographe Louis Roussel « désormais l’état ordinaire des femmes et d’être stérile ».


2. Rappelons sans cesse que ce n’est pas parce que des personnes ne vivent pas la totalité des commandements de Dieu et dans leur plénitude qu’elles sont exclues de l’Eglise. Le « Vade-mecum à l’intention des confesseurs sur certains sujets de morale liés à la vie conjugale » (28), invitent les prêtres d’ailleurs à beaucoup de discrétion, de délicatesse, à ne pas poser de question, à donner le sacrement de pénitence mais aussi à ne pas céder sur la loi.


3. Bien sûr, il faut, tant que faire se peut, inviter les couples qui sont accueillis dans vos services et mouvements à tendre vers l’accomplissement des commandements de Dieu dans leur vie. Et dans le même temps leur donner les moyens concrets de pouvoir progresser, du moins de mettre en route un radar.


4. Cela suppose bien sûr l’apprentissage de la mise en œuvre d’une conscience droite à tout le moins afin de rendre au moins possible « l’adhésion intérieure » aux commandements à défaut de les mettre en pratique.


5. Dans un tout autre ordre, il convient de veiller au vocabulaire que nous utilisons. Ainsi évitons de dire « c’est humain » lorsque nous voulons qualifier la faiblesse d’une personne lorsque cela relève du péché, de la faute morale. Ce qui est humain, ce qui est pleinement humain c’est ce qui relève de l’imitation plénière du Christ. Ce qui est humain, c’est ce qui est vécu pleinement par le Christ. C’est lui l’homme nouveau, celui que Pilate accueil en disant « Voici l’homme ». Il n’en est pas de plus accompli. Et c’est lui encore qui atteste de la pertinence et de la faisabilité du commandement de l’amour. Le péché, quant à lui, relève de la déshumanisation. Les mots que nous utilisons colorent notre imaginaire et guident notre réflexion. Il s’agit, là aussi, d’être vigilant. Ce sont des petites choses mais l’évangile passe surtout par là.


6. En définitive, cherchons à demeurer à l’écoute de l’appel du Christ avec un cœur de pauvre ! C’est à cette seule et unique condition que la grâce aura de la place pour nous porter et nous transformer. Faisons confiance à Dieu, à sa patience et à sa miséricorde. Cette attitude intérieure donnera le ton juste de nos pratiques pastorales. Elle peut faire passer l’esprit de l’évangile parfois bien mieux que des discours. Car à la fin, c’est dans nos faiblesses que Dieu déploie sa grâce. Et cela suffit.

 

IX. UN DÉBAT TOUJOURS D’ACTUALITÉ DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

 

A. UN DÉBAT AUTOUR DE LA SPONTANÉITÉ

 

1. La spontanéité survalorisée

Au début de l'année 2006, les membres de l'association Confrontation ont publié un ouvrage sur lequel ils travaillaient depuis une dizaine d'année : "L'Eglise et la contraception : l'urgence d'un changement"(32).

La commission doctrinale de l'épiscopat français a publié le 30 octobre 2006 une analyse très sévère de cet ouvrage surtout quant au plan de la méthode et de la maîtrise des concepts élémentaires en théologie morale : Note concernant le livre de C. Grémion, H. Touzard, et alii :
L’Eglise et la contraception : l’urgence d’un changement Paris, Bayard (« Questions en débat »), 2006, 183 p.

Nous proposons un point de vue complémentaire.

Les auteurs reprochent aux tenants des "méthodes naturelles" d' "enfermer des relations physiques dans un cadre rigide, subi par la femme comme par l'homme et de ce fait de nier "le caractère spirituel et affectif de la relation conjugale" (p. 107). Il est tout de même très intéressant de noter que pour l'Eglise catholique, la position en faveur des méthodes naturelles repose tout spécialement sur l'ouverture de la relation conjugale à des dimensions spirituelles et affectives de qualité. Ainsi donc, promoteurs et adversaires des méthodes naturelles viserions la même fin par des moyens totalement opposés. Est-ce possible ?
L'argument vient ensuite et mérite une vraie discussion. "Celle-ci [la relation conjugale] doit pouvoir être une réponse spontanée, et partagée, à des événements ressentis en commun comme source de rapprochement" (p. 107). Et pour appuyer cette revendication à la spontanéité, les auteurs lui opposent les effets dramatiques des relations sexuelles sur commande que vivent les couples qui cherchent à obtenir un enfant dans des contextes de stérilité ou d'hypofertilité. C'est faire violence à l'intelligence des couples et des lecteurs que d'opposer la "spontanéité" au contexte douloureux des couples hypofertiles. De plus, cela manifeste une grande ignorance de ce que les auteurs condamnent.
En effet, les méthodes naturelles visent à connaître l'état de fécondité de la femme et non à organiser de manière rigide les relations sexuelles. A chaque couple de gérer sa fécondité en fonction de ce qui est transmis par l'épouse. Avant l'ovulation, il y a des règles de comportement rigoureuses (qui rendent possibles des unions conjugales) mais une fois la période féconde passée, s'instaure toute une période au cours de laquelle les époux peuvent prendre un autre rythme dans leur vie conjugale, plus "spontané" pour reprendre le vocabulaire de l'association Confrontation.

Ce concept de spontanéité mérite une vraie réflexion d'autant que pour être opératoire dans le raisonnement de Catherine Grémion et d'Hubert Touzard, il n'est pas réfléchi comme concept et comme concept psycho-affectif en particulier. Pourquoi est-ce qu'une union conjugale serait d'autant plus réussie qu'elle serait spontanée ? Rappelons par exemple que le pasteur Eric Fuchs appelait une relation sexuelle réussie, une relation "libre, adulte, créatrice et intégrée". Curieusement, non seulement le facteur spontanéité n'intervient pas dans l'analyse de l'auteur du "désir et de la tendresse" mais n'intervient pas non plus l'expérience du plaisir comme critère d'évaluation. Enfin, pour ajouter un critère de Xavier Lacroix, elle le sera d'autant plus qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une alliance.
Bien sûr, il ne faut pas douter de l'heureuse expérience de la complicité partagée entre les époux ni non plus de celle du plaisir qui, au dire d'Aristote, atteste de la plénitude de l'acte.
Ce que je regrette, chez nos auteurs, sociologues de renom par ailleurs, c'est leur incapacité à comprendre qu'il peut y avoir aussi des unions conjugales très réussies pour d'autres motifs que la spontanéité : concevoir un enfant, se réconcilier, ...
Par ailleurs, qu'entend-on par spontanéité ? Celle des corps ? Celle des coeurs ? De plus, la spontanéité de l'un ne rencontre pas toujours celle de l'autre. Si l'union est tout de même consentie, est-elle indigne ? N'est-ce pas une preuve d'amour vrai que d'accueillir le désir de l'autre ? Et si d'un commun accord, les époux y renonçent, la frustration de la spontanéité de l'un est-elle insuportable, ne peut-on là aussi avec beaucoup d'amour renoncer à son désir ?

D'un autre côté, on peut aussi rechercher les inconvénients qu'il y a à faire de la spontanéité le critère d'une relation conjugale. L'économie libérale nous a appris que dans les supermarchés il y avait des "achats spontanés" ou encore des "achats pulsionnels". C'est tout l'art du vendeur de nous faire sortir du magasin avec plus de produits que ceux que nous avions prévu. Nous sommes dans une culture de l'achat immédiat, voire à crédit. Ce culte de la non-frustration ne rejaillit-il pas sur la façon dont les couples vivent leurs unions conjugales ? Ainsi, si la spontanéité est le critère par excellence de l'union conjugale, de fait, la contraception artificielle est vraiment au service de celle-ci. Mais si tel n'est pas le cas, alors toute la démonstration s'effondre.

La prudence en éthique de la sexualité est donc, sans renoncer à la possibilité de relations spontanées, d'intégrer cette solution dans un registre de gestes de tendresse. La régulation naturelle des naissances devient alors un cadre de vie où la créativité du couple est appelée à s'exprimer sur plusieurs registres selon l'état de fécondité de l'épouse et selon le fait que la période infertile se trouve avant ou après l'ovulation.

A propos de la spontanéité dans la vie conjugale, peut-être faudrait-il la penser comme une vertu entre deux extrêmes (par carence ou par excès), à la manière aristotélicienne. Ainsi le courage entre la lâcheté et la témérité. Voire tout le travail sur l’articulation des vertus.
Pour la question de la spontanéité, nous pourrions avoir le système suivant : instinctif, spontanéité-maîtrise de soi, impersonnel. Ce qui serait une manière de tenir une anthropologie des relations conjugales entre le léger et le grave, pour reprendre les théories de Xavier Lacroix. Les relations sexuelles devraient, pour être humanisantes, être à la fois gravement légères ou légèrement graves. Chacun des aspects permettant de recevoir sa dignité par le fait que l'autre est assumée et par là même évite de tomber dans la banalité ou dans l’hyper-gravité.

Avec la spontanéité, nous trouvons sans doute des mots associés comme : liberté, imprévu, surprise, affectif, poétique, ludique, vers la relation sexuelle, vers le plaisir, la toute puissance. Tout ceci rendu possible par la mise en sommeil de la fécondité féminine. La question est de savoir quel prix faut-il payer pour la spontanéité ? Quelle affinité le concept de spontanéité entretient-il avec celui de la société de consommation ?
A l’inverse de la spontanéité nous entendons peut-être des mots comme : travail, prévisible, effort, contrainte, rationnel, responsabilité, vers l'abstinence, crainte de la frustration, limites. Une absence de contraception engendrerait tous ces inconvénients mais provoquerait à un dialogue plus régulier entre conjoints et à une plus grande responsabilité du mari et de l’épouse. Par ailleurs, nous pourrions aussi nous intéresser à ces temps de "retrouvailles" que vivent les couples qui ont choisi une méthode de régulation naturelle des naissances. Les fêtes, pour être belles doivent-elles nécessairement être imprévues (spontanées) ou organisées, prévisibles sans être pourtant automatiques ? Sont-elles par le fait même sans poésie ?

Au niveau de la méthode, on gagnerait à bâtir et compléter un tableau comme celui qui suit. Il me semble que le bilan ne serait ni tout noir ni tout blanc.

  Régulation naturelle Pratique contraceptive
  Avantages Inconvénients Avantages Inconvénients
Accueil de l’autre, jusqu’où ?        
Confiance mutuelle        
Confort au niveau psychologique        
Don de soi, jusqu’où ?        
Efficacité        
Exigences de la méthode        
Réversibilité de la méthode        
Importance donnée au plaisir        
La maîtrise de soi est-elle une vertu ?        
Participation de l’homme        
Participation de la femme        
Poésie        
Respect de la femme        
Spontanéité        
...        

 

Il va de soi, que selon les couples, qu’il y ait ou non pratique contraceptive, le tableau ne serait sans doute pas rempli de manière identique. Car interfère aussi la qualité de la relation conjugale, le sens des valeurs, les hauts et les bas de la vie quotidienne, …

Enfin, il faut noter qu’autour de cette volonté de mettre en avant la spontanéité, un autre document de Confrontation évoque des attitudes qui méritent que l’on s’y arrête. Il évoque la « prise quotidienne d’un comprimé, (…), qui s’apparente au geste du lavage de dents ou au coup de brosse quotidien, matinal ou vespéral… ».

Cette remarque laisse entendre plusieurs a priori :
Le mot « comprimé » appartient au régime médical plus encore que celui de pilule. User de ce mot, c’est faire glisser insensiblement la contraception du côté d’une maladie qu’on soigne. Glissement renforcé par le fait que les pilules s’obtiennent après consultation d’un médecin qui prescrit une ordonnance… comme pour une maladie. Or, en l’occurrence, de quoi la femme est-elle malade ? « La pilule pour cette jeune femme qui se dit à l’aise dans son époque, c’est le moyen de faire l’amour sans avoir d’enfants ; une commodité à ranger à côté d’autres produits de consommation : réfrigérateur, machine à laver la vaisselle… Le fait que cette substance agisse en permanence sur son corps n’éveille pas en elle de curiosité particulière. C’est tant mieux, du reste, car si elle souhaitait en savoir plus la notice contenue dans la boîte de lui serait d’aucun secours : un bref feuillet plié en quatre, résumant indications, contre-indications, mode d’emploi et mises en garde. Il s’agit d’un médicament – c’est écrit en clair –, qui doit être prescrit par un médecin. Mais y a-t-il un malade ? Faire l’amour n’est pas une maladie, avoir un enfant non plus. Que soigne-t-on quand on prend la pilule ? » (29)

Ensuite, vous comparez ce geste de la prise de « comprimé » au brossage des dents ou à la mise en ordre des cheveux. Gestes banals et quotidiens, de l’ordre de l’hygiène et du respect de soi. C’est justement cela que dans l’Eglise catholique nous craignons, cette banalisation. Est-il vraiment anodin, banal, hygiénique ou esthétique de mettre en sommeil la fécondité féminine ?

Les conditions de possibilité de la spontanéité sont aussi les conditions de possibilité de l'exploitation du corps de la femme par l'homme. C’est le problème d’une méthode qui est portée par un seul des deux conjoints.

Enfin, à un niveau global, la méthode contraceptive, pour être efficace, ne l’est pas à cent pour cent. Comme le dit Xavier Thévenot, il y a des actes manqués qui sont très réussis (entendre qu’il y a des oublis de pilules qui manifestent plus ou moins consciemment des désirs d’enfants). Ensuite, si la régulation des naissances repose uniquement sur ce procédé, le jour où cela n’est plus possible (pause contraceptive, …) comment va vivre le couple ? « L’attitude contraceptive pour une plus grande spontanéité conduit souvent à une impasse. Lorsque vient le moment où l’on ne peut plus s’abandonner à la spontanéité, on reste dépourvu, faute d’avoir appris ensemble la maîtrise de soi. » (30)

Un des fruits de la maîtrise de soi c’est la liberté, elle est libérante.

 

2. Les fêtes les mieux préparées sont souvent les plus belles.

Sans le vouloir, l'auteur(33) de "Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré. Pour une liturgie de l'orgasme" apporte une réponse magistrale à la question de la spontanéité survalorisée.

Il faut lire cet ouvrage très audacieux dans son titre mais très informé tant au niveau de la sexologie que d'une anthropologie chrétienne correcte. L'auteur, un sexologue chrétien, a su articuler ces deux approches de la sexualité. Au fond, sans le dire, il manifeste que le principe de plaisir gagne à être encadré par le principe de réalité pour reprendre une formule freudienne.
Il y a là un effort courageux de rapprocher ce qui est un des plus beaux cadeaux de la vie (une vie sexuelle harmonieuse dans un couple marié) avec la foi la mieux réfléchie. Pour une fois, un chrétien marié et averti réussit à articuler deux domaines que la mentalité populaire oppose.
C'est un ouvrage facile à lire qui finalement invite les couples à vivre leur sexualité comme une véritable liturgie et qui rappelle aux croyants que la foi est faite pour la vie la plus concrète.
Ce livre est facile à lire et beaucoup de couples trouveront avantages à le travailler.

 

B. XAVIER LACROIX


Xavier Lacroix propose 5 critères dans son intervention au colloque du Collège de France (31) :
1. Notre choix prend il bien en compte le respect dû au corps féminin, à son intégrité, ses rythmes, sa santé ?
2. Notre choix est il bien commun, fruit d'un dialogue entre nous, souci porté par nous deux (et non seulement par la femme) ?
3. La méthode que nous envisageons est elle susceptible de nous rappeler à tous deux, régulièrement, la dimension possiblement féconde de la sexualité ?
4. Nos relations sexuelles ne risquent-elles pas de tomber dans l'accoutumance ?
5. Question la plus grave: la technique choisie n'implique-t-elle pas la destruction d'une vie humaine commencée ?

 

Le lecteur attentif remarquera le libellé en "nous" des critères.

Et j’ajouterai volontiers la question suivante :


6. Prenons-nous régulièrement (une fois par an par exemple) le temps d’évaluer les conséquences et les fruits de ce choix, puisqu’en fait, il n’a pas vocation à être définitif. Rares sont les décisions qui sont prises une fois pour toutes. De telle sorte que ce choix puisse être éventuellement renouvelé ou modifier aussi en fonction de l’expérience et de la maturation de la réflexion.

 

X. QUE PEUT-ON DIRE DES MÉTHODES NATURELLES AUJOURD’HUI ?


Les méthodes naturelles sont plus nombreuses qu’on ne le croit.
1. Ogino-Kanuss et la méthode des températures (fiabilité moyenne)
2. La méthode des docteurs Billings, fondée sur l’auto-observation par la femme de la glaire cervicale au niveau du col de l’utérus. (Très fiable en théorie).
3. La douleur de l’ovulation chez certaines femmes. (Tout à fait insuffisante seule et utile pour déterminer le retour aux rapports sexuels mais non pas la période pendant laquelle il faut arrêter).
4. Le retrait, est une méthode naturelle, mais elle a été condamnée par l’Eglise sous le titre du péché d’Onan. (Efficacité 96 à 85%). Voir plus loin.
5. L’allaitement (efficacité 80 à 70%)
6. La méthode persona qui teste le taux hormonal des urines. Facile, pudique, il a l’inconvénient d’être très cher 495 F le testeur et 89 F les recharges mensuelles. (Chiffres de 1998).

Les méthodes 1, 2 sont souvent combinées. On l’appelle la méthode sympto-thermique ; (Efficacité 98 à 75%).
Je ne connais pas l’influence ni la diffusion de Persona que j’ai trouvé en pharmacie en France depuis quelques années. En fait ce n’est pas tant une méthode de régulation des naissances qu’un test de fécondité. La méthode qui serait liée à ce test comporterait outre le test, tout un ensemble d’attitudes sur lesquelles le couple se mettrait d’accord.

 

La pudeur et le dialogue dans le couple.

Une remarque intéressante a été faite par Catherine Grémion et Hubert Touzard et que je vous livre. "Certaines de ces méthodes, et en particulier la méthode Billings, reposent sur une observation intime des sécrétions féminines. Cette observation peut heurter une forme de réserve et de discrétion dans la mesure où elle impose à la femme une relation à son corps qui peut paraître à certaines bien loin d'être "naturelle". Elle impose en outre un dialogue constant entre les conjoints à ce sujet qui peut heurter les sentiments d'intimité et de pudeur de la femme, et/ou de l'homme. Ce dialogue obligatoire porte non seulement sur des phénomènes qui relèvent de la plus secrète partie de la personne, mais sur l'éventualité et l'opportunité de relations physiques entre eux." (p. 111)
A priori, il n’est pas très facile de réagir devant une telle résistance qui mérite indéniablement le respect que l’on doit à la pudeur que chacun éprouve envers son propre corps et celui de l'autre. Il reste qu’en discutant avec des femmes qui pratiquent cette méthode d’auto-observation, il faut aussi entendre que cette pudeur peut aussi évoluer et devenir plus mature, plus adulte. Un travail sur soi dans le but de vivre une parentalité responsable peut aider à assumer ce qui paraissait être impudique et se convertir en joie de connaître son état de fécondité.

Pour être honnête, lorsque l'on se marie, c'est aussi pour partager au niveau de cette intimité. Et je reste bien surpris que les auteurs trouvent pénible le fait de dialoguer sur " l'éventualité et l'opportunité de relations physiques entre eux". La réalité, est que malgré l'exposition permanente de la sexualité dans notre société hédoniste, la sexualité est trop peu l'objet d'échanges sérieux entre les couples. Le dialogue n'est-il pas pour eux l'occasion d'inscrire un des plus beaux cadeaux de la création dans un ensemble de significations plutôt que d'en rester au pauvre et seul registre de la silencieuse spontanéité ? En fait, lorsque l'on lit deux pages plus haut que la pratique contraceptive promeut elle aussi le dialogue en citant la question pleine d'attention du mari : "as-tu pris ta pilule ?" (p. 109), on comprend que si le dialogue se résume à cette demande d'information, on ne voit pas pourquoi on dialoguerait sur autre chose.

 

Remarque à propos du péché d’Onan en Gn 38, 8-10.

Il se déroule dans le contexte de la loi du Lévirat où Onan a accepté de reprendre la femme de son frère décédé et sans enfants, donc pour lui donner une descendance. En répandant sa semence à l’extérieur du sein de sa nouvelle épouse, Onan triche avec la parole qu’il a donné et il est condamné. C’est l’interprétation commune des exégètes.
Il reste que l’Eglise a élargi l’interprétation de ce texte en affirmant que ce qui est condamné est non seulement le manquement à la parole de donner une descendance mais aussi la manière de réaliser ce manquement : le retrait avec éjaculation de la semence masculine à l’extérieur du vagin. Le débat à propos de cette méthode qui était très vif dans les années 60 est complètement passé de mode.

 

Conclusion

Notre fécondité est sans doute ce qui nous est le plus intime et le plus personnel. C’est une chose merveilleuse autant que sérieuse que de se partager cette vie en puissance entre un homme et une femme. Mettre au monde un enfant est une aventure et une responsabilité qui n’est pas banale.

L’Église n’est ni nataliste (il faut faire autant d’enfants que possible) ni fataliste (vive le hasard). Elle invite les hommes et les femmes qui ont choisi de mener une vie de couple à avoir une fécondité responsable et de trouver leur manière de réguler les naissances qu’ils veulent accueillir. Tous les moyens ne sont pas pour autant bons. Certains détruisent la vie commencée (avortement) ; d’autres (la contraception) mettent en évidence des limites ou des difficultés dans le couple. Ainsi la contraception est souvent le symptôme d’un manque de confiance en soi ou en l’autre, d’une incapacité à vivre la maîtrise de soi, d’une évolution différente dans le couple, d’une habitude ancienne dont on arrive pas à se débarrasser, d’un équilibre affectif qui a été rompu par un deuil ou un licenciement, …

L’Église a mis sa préférence dans une régulation naturelle des naissances, pourvu que chacun des membres du couple le veuille vraiment et y ait été préparé, initié. En effet, cela s’apprend. Celles et ceux qui la vivent vous diront quelle liberté et quelle profondeur d’échanges cela a apporté à leur couple.

 



© Bruno Feillet. Novembre 2006.

 

Notes

 

 

1. John T. NOONAN, Contraception et mariage. Evolution ou contradiction dans la pensée chrétienne ?, trad. Marcelle Jossua, Cerf, Paris, 1969, 722 pages.
2. Ceci se fondait sur les théories de Galien (2ème moitié du II° siècle après Jésus-Christ) qui, comme Hippocrate mais contrairement à Aristote, supposait que la procréation exigeait la rencontre de la semence masculine et de la semence féminine. Aristote pensait quant à lui que la fécondation n’avait rien à voir avec le plaisir mais était directement liée aux menstrues de la femme. Cf. « Galien », Encyclopaedia Universalis.
3. Saint Augustin, Du mariage et de la concupiscence, 1, 15, 17 ; CSEL 42, 229-230 ; Trad. Péronne, Ecalle Vincent.
4. Réginon, « Les Disciplines ecclésiastiques et la religion chrétienne », 2, 89 ; PL 132, 301. Vers 750.
5. Décrétales, 4, 5, 7. Sous le pape Grégoire IX, compilées par S. Raymond entre 1230-1234, supérieur des dominicains, a des fins de luttes contre les cathares.
6. Pie XII. Documentation Catholique du 2 décembre 1951. Discours du 29 octobre 1951.
7. Pie XII, Déclaration du 29 octobre 1951, « l’apostolat des sages-femmes », Documentation Catholique 1109 du 2 décembre 1951, col. 1485.
8. Jacques VALLIN, La population française, La découverte, Repères N° 75, Paris, 1996, p. 28-30.
9. Conseil Pontifical pour la famille, Evolutions démographiques, dimensions éthiques et pastorales. Instrumentum Laboris, Vatican, 1994, p. 22.
10 Publiée en 1798 in Essai sur le principe de population.
11. COMMISSION JUSTICE ET PAIX, « La maîtrise de la fécondité mondiale », Documentation Catholique, 3 juillet 1994, N° 2097.
12. Documentation catholique, Novembre 1954, col. 895.
13. V. HYLEN, « La note 14 dans la constitution pastorale "Gaudium et spes" N° 51 », Ephémérides de Louvain, 42/1966, p. 555-566.
14. Bernard HÄRING, Le chrétien et le mariage, Cerf, Paris, 1966, p. 82-83.
15. Documentation Catholique, 1964, col. 892.
16. Voir l’histoire du contexte immédiat de l’encyclique Humanae vitae et de la commission in Robert McCLORY, Rome et la contraception. Histoire secrète de l’encyclique Humanae Vitae, trad. Jacques Mignon, Editions de l’Atelier, Paris, 1998.
17. Xavier THEVENOT, Compter sur Dieu, Cerf, 1992, p. 89.
18. Alain YOU, « La loi de gradualité et non pas la gradualité de la loi », in Esprit et Vie, N°8, 1991, p. 120.
19. Note pastorale de l’épiscopat français sur « Humanae vitae », Documentation Catholique §20, N° 1529, 1° décembre 1968.
20. Jean-Paul II, discours de clôture du synode sur la famille, 25 octobre 1980.
21. Jean-Marie LUSTIGER, « gradualité et conversion », Documentation Catholique, N°1826, 21 mars 1982.
22. Ibid p. 316.
23. Ibid p. 316.
24. François de SALES, Traité de l’amour de Dieu, IX, 7.
25. Alain YOU, article cité, p. 124.
26. Jean-Paul II, Audience du 22 août 1984 §6 et 7.
27. On lira avec intérêt à ce sujet un petit opuscule écrit par un couple américain : Thomas and Donna Finn, "Intimate bedfellows : love sex, and the catholic church" aux éditions St Paul Books ans Media, 1993. Spécialement les pages 39-56.
28. Conseil Pontifical pour la famille, Vade-mecum à l’intention des confesseurs sur certains sujets de morale liés à la vie conjugale, Paris, Téqui, 1997. Ce petit opuscule de 26 pages mérite les efforts d’une lecture attentive.
29. Lire à ce sujet Hubert AUPETIT et Catherine TOBIN, L’amour déboussolé, François Bourin, Paris, 1993, p. 16. Profiter de l’occasion pour lire l’ensemble de l’ouvrage de ce couple libre mais déboussolé pour ne pas dire désabusé.
30. D’après un article de Anne Lizotte, Famille Chrétienne N° 872, du 29 septembre 1994, p19-22.
31. Xavier LACROIX, « Contraception et religions » in Contraception : contrainte ou liberté ? Etienne-Emile Beaulieu, Françoise Héritier, Henri Leridon (dir.), Odile Jacob, Paris, 1999, p. 179.
32. Catherine GREMION et Hubert TOUZARD, L'Eglise et la contraception : l'urgence d'un changement, Paris, Bayard, 2006, 183 pages. Il faut dire que cet ouvrage est assez décevant pour des universitaires. Une incapacité à analyser les concepts de "naturel", "dialogue", "spontanéité" ; une grande difficulté à repérer le développement moral qui se vit dans les Ecritures et dans l'Eglise ; un habitus théologique pas du tout maîtrisé ; La confusion entre réception d'une règle morale et majorité démocratique ; Un plaidoyer pour une morale de l'intention... dont on sait que l'enfer en est pavé ; enfin une tendance malthusienne assez désagréable. La théologie morale, ça ne s'improvise pas.

33. Olivier FLORANT, Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré" Pour une liturgie de l'orgasme, Paris, Presses de la Renaissances, 2006, 239 pages.

 

 

 

La régulation des naissances dans l'église catholique