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INTRODUCTION
I. UNE ATTENTION AU VOCABULAIRE
II. QUELQUES DONNÉES STATISTIQUES
III. PARCOURS HISTORIQUE
IV. ELÉMENTS DÉMOGRAPHIQUES
A. QUELQUES CRITÈRES D’ANALYSE DÉMOGRAPHIQUES
B. LE MALTHUSIANISME
C. LES CONFÉRENCES DE RIO, DU CAIRE ET DE PÉKIN
V. LES POSITIONS RÉCENTES DU MAGISTÈRE ROMAIN
A. CONTEXTE HISTORIQUE
B. L’ENCYCLIQUE HUMANAE VITAE
1. Le plan de l’encyclique
2. La doctrine de l’encyclique
VI. LA RÉCEPTION DU TEXTE ET LA QUESTION DE LA LOI DE
GRADUALITÉ
A. LE CONCEPT DE RÉCEPTION
B. LA NOTE PASTORALE DE L’ÉPISCOPAT FRANÇAIS SUR « HUMANAE
VITAE »
C. LA LOI DE GRADUALITÉ
1. Familiaris Consortio
2. Loi de gradualité et conversion
D. LA CONSCIENCE MORALE
VII. EVOLUTIONS AUTOUR DE LA DOCTRINE D’HUMANAE VITAE
A. Jean-Paul II
B. Le Vade-mecum pour les confesseurs
C. La mentalité contraceptive
VIII. QUE DIRE, QUE FAIRE EN PASTORALE ?
IX. UN DÉBAT TOUJOURS D’ACTUALITÉ DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
A. UN DÉBAT AUTOUR DE LA SPONTANÉITÉ
B. XAVIER LACROIX
X. QUE PEUT-ON DIRE DES MÉTHODES NATURELLES AUJOURD’HUI
?
CONCLUSION
Introduction
La réflexion autour de la régulation des naissances est devenu
un point extrêmement sensible dans l’Eglise catholique. Tant parce
que la position officielle est mal comprise au sein même des fidèles
que par les autres églises cela au niveau de la doctrine comme au
plan des arguments qui la soutiennent, que parce que la loi morale édictée
est peu appliquée.
La question de la régulation des naissances suppose, pour en faire
une étude approfondie, un travail pluridisciplinaire qui n’est pas
vraiment à la portée de tout le monde. En effet, les disciplines
concernées par cette question sont :
• Tout ce qui a trait du point de vue médical à la reproduction
humaine et en particulier chez la femme.
• Il convient d’être au fait des différentes méthodes,
naturelles ou artificielles, de leurs effets exacts (contraceptif ou abortif
ou encore incertain).
• Il en va du mode de prise de décision (en couple, la femme seule…).
Qui va porter le poids de la contraception ?
• Quelles dimensions psychologiques au phénomène pratique
de la prise d’une contraception chez une femme ?
• Il y a bien sûr une dimension historique très importante à cette
question qui est aussi vieille que le temps des hommes ou presque.
• Vu le nombre de femmes concernées par cette question, en particulier
dans les pays riches, il y des questions économiques très
importantes liées à cette question.
• Cela concerne des questions éthiques importantes dont celle de
l’avortement n’est pas la moindre.
• La contraception peut s’analyser au niveau de la vie d’un couple. Elle
peut aussi être une question au niveau macro-démographique
dans des questions de populations à nourrir…
• Il ne faut pas oublier la dimension sociologique ; une chose les discours
et les théories, une autre les pratiques réelles.
• Il faut aussi tenir compte des questions philosophiques qui surgissent
des pratiques contraceptives ou qui les sous-tendent (importance de la
spontanéité, maîtrise de la fécondité, état
quasi permanent de stérilité chez la femme, …).
• Il en va aussi du sens des relations sexuelles.
• L’Eglise catholique a une position précise, distincte des autres églises
chrétiennes et encore distincte de la position des grandes religions.
• …
On le voit, s’intéresser à la question
de la régulation des naissances à l’aube du troisième
millénaire, c’est quasiment ouvrir la boite de Pandore tant il
est difficile de connaître tous les domaines concernés par
la réflexion et jusqu’où une telle réflexion peut
nous mener. Par ailleurs, la question est toujours d’une brûlante
actualité. La recherche médicale ne cesse d’évoluer,
les scientifiques affinent leurs découvertes, les moralistes travaillent
toujours, et un colloque s’est encore tenu au Collège de France
les 9 et 12 octobre 1998. Des médecins, des juristes, des politiques,
des démographes, un moraliste catholique, des personnes de continents
différents jusqu’à l’ancien secrétaire général
de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, étaient rassemblés pour
réfléchir à ce sujet extrêmement difficile.
Bien qu’il ne nous sera pas possible de tout
dire en profondeur sur cette question, je vous proposerai néanmoins
le parcours suivant :
Un bref parcours historique sur les pratiques
contraceptives, tant du point de vue médical que de leur interprétation par l’Eglise
jusqu’au début du XX° siècle.
Un travail sur des données démographiques.
Un travail autour des grands textes magistériels de ce texte de
Casti Connubii à nos jours avec un moment important qui est celui
de la publication d’Humanae vitae en 1968.
La réaction de l’épiscopat français et la question
de la loi de gradualité.
La forme du débat que prend cette question parmi les chrétiens
tel qu’on peut le trouver dans famille chrétienne ou dans des
associations qui militent pour l’abolition de l’encyclique de Paul VI.
Enfin, si on a le temps, un aperçu sur les méthodes naturelles
et de certaines de leurs limites.
I. UNE ATTENTION AU VOCABULAIRE
Régulation des naissances, méthodes naturelles, méthodes
contraceptives, contraception, … Que recouvrent ces mots et ces expressions
?
Dans le monde des démographes, le terme de « contraception » renvoie à l’ensemble
des pratiques qui manifestent une volonté de réguler les
naissances. Que ces pratiques soient naturelles ou artificielles n’a
dans ce contexte pas d’importance. Ainsi à l’INED, les pratiques
contraceptives regroupent des moyens aussi connus que la pilule, le préservatif,
le stérilet mais aussi des méthodes naturelles ainsi que
celle du retrait.
Dans l’Église catholique, on est porté à distinguer
les méthodes contraceptives des méthodes de régulation
naturelle des naissances. La seule visée d’une parentalité
responsable ne suffit pas à légitimer toute méthode.
Le moyen choisit importe.
Excepté dans le cadre du chapitre suivant qui est obligé de
tenir compte du choix de vocabulaire des auteurs, nous utiliserons dans
ce document le terme contraception uniquement pour les méthodes
artificielles que sont la pilule, les implants, les diaphragmes, les
spermicides ou les préservatifs. Dans la très grande majorité des
cas l’arrêt d’une méthode contraceptive entraîne un
retour de la fécondité du couple.
Le stérilet, la pilule du lendemain et la pilule RU 486 sont a
priori des abortifs. Le stérilet et la pilule du lendemain ont
en réalité un effet exact incertain puisque dans certain
cas, ils peuvent empêcher la fécondation. Ainsi dans le
cas des deux premières méthodes, la femme n’est jamais
sûre des conséquences du moyen qu’elle a utilisé.
Elles agissent, en effet, avant que la femme découvre qu’elle
est devenue enceinte par le retard de ses règles.
La ligature des trompes ou des canaux déférents sont des
méthodes de stérilisation.
L’expression méthode naturelle consiste à décrire
toute méthode (température, modification des sensations
au niveau de la vulve, aspect de la glaire, …) qui s’appuie sur une vraie
connaissance de l’évolution de la fécondité de la
femme au cours de son cycle (sans en aucune manière le modifier)
et qui conduit le couple à vivre ou à espacer ses relations
sexuelles à l’aide de véritables règles de prudence
que l’on ne peut utiliser sans y avoir été initié par
des couples moniteurs.
II. QUELQUES
DONNÉES STATISTIQUES
Sources : Elles sont disparates. Il faut les rassembler de plusieurs endroits.
• Statistiques générales sur la situation démographique
en France (INSEE).
• Population (Revue de l’INED à propos de l’enquête Cocon
–Cohorte contraception– mai-août 2004).
• Population et sociétés, Pourquoi le nombre d’avortements
n’a-t-il pas baissé en France depuis 30 ans, N° 407, décembre
2004.
Note : on entendra par "avortement" tout acte volontairement
commis en vue de provoquer la mort de l'enfant à naître (par
moyen chimique ou mécanique). Sont ainsi exclues de ces analyses
ce que l'on appelle les fausses-couches. Seuls sont comptabilisés
comme avortements ceux qui se déroulent en milieu médical
et que l'INSEE peut recenser (avortements "mécaniques"
mais aussi utilisation de pilulles dédiées à cet
effet). L'Eglise catholique estime que les effets du stérilet sont
aussi de l'ordre de l'avortement alors que l'INED le classe dans les moyens
contraceptifs. Cependant personne n'est capable de savoir si le stérilet
a eu un effet abortif à chaque cycle de la femme puisque son action
intervient avant la nidification de l'oeuf dans l'uterus. La femme qui
utilise un stérilet ne dispose donc pas de l'indice principal (le
retard de ses règles) pour savoir si elle a été fécondée
ou non.
Données : |
|
| Naissances en 2000 |
774 782 |
| Avortements en 2000 |
201 391 |
| Grossesses totales en 2000 |
976 173 |
| Grossesses non prévues 33% |
322 137 |
| IVG en cas de grossesse non prévue 62% |
199 725 |
Près de deux grossesses sur trois surviennent chez des femmes
qui déclarent utiliser une contraception au moment de la survenue
de la dite grossesse. (Population p.417).
En cas d’échec de la contraception, deux femmes sur trois interrompent
la grossesse. (Population p.417).
Chez les 20-44 ans, la pratique contraceptive (L’étude du texte
montre que cela veut dire méthode de régulations des naissances)
a beaucoup évolué entre 1978 et 2000. On est passé
de 67,6% à 74,6% de femmes qui utilisent une méthode. Mais
dans le même temps les méthodes naturelles (abstinence périodique
et retrait) sont passées de 23,5%à 3,6% tandis que la pilule
passait de 28.3% à 45,4%, le stérilet de 8.6% à 17,3%
et le préservatif de 5,1 à 7,4%.
Dans l’histoire des personnes et des couples, le préservatif est
principalement utilisé au début des relations sexuelles.
Il est souvent doublé par une contraception chez la jeune fille
puis il est abandonné au profit de la seule contraception dans
les couples stables.
III. PARCOURS HISTORIQUE
Nous devons à John T. NOONAN (1) un
remarquable travail de recherche sur les pratiques contraceptives au cours
des 25 derniers siècles
et aux discours ou critiques qui les accompagnaient.
En premier lieu, il faut noter l’ignorance des anciens à l’égard
des « mécanismes complexes » de la fécondité humaine.
En particulier ils ne faisaient pas la différence entre contraception
et avortement. Ensuite, ils ne savaient pas ce qu’il en était
de la part de l’homme et de la femme dans la procréation. Ces
ignorances objectives ne les empêchaient pas pour autant d’avoir
des théories sur ces mécanismes et dans le cadre de ce
qu’ils croyaient de la réalité, ils mettaient en œuvre
des règles éthiques, mais aussi certains imaginaient ou
inventaient des méthodes pour ne pas avoir d’enfants.
L’index de Noonan donne deux colonnes de « recettes contraceptives » avec
des effets (imaginés) les plus divers : empêcher la venue
d’un enfant ou encore diminuer l’appétit sexuel. On trouvera parmi
ce catalogue insolite le coït interrompu (moyen vieux comme Onan),
la magie, des moyens mécaniques (anneau intra-utérin, préservatif
de toute matière –invention au XVII°, diaphragme, pessaires
ou tampons absorbants …), des moyens chimiques dont l’efficacité réelle était
quasi nulle (encens, gingembre, asperges, fougères, acides divers,
excréments de crocodile, testicule de mulet, sabot de mule, …)
mais aussi tout dernièrement les diverses pilules, enfin les avortements
de toute sorte produit par des moyens mécaniques ou chimiques.
Les théories sur la participation de l’homme et de la femme dans
la conception s’élèvent principalement au nombre de deux
: celle qui attribue à l’homme la totalité de la transmission
(un être humain, corps et âme) et où la femme n’est
que réceptacle. Dans ce cas, évidemment, toute action visant à répandre
la semence ne peut être comprise que comme un crime. Celle qui
attribue un rôle différenciée comme à l’homme
le corps, à la femme les principes spirituels ou psychiques. La
question des rythmes périodiques est parfois comprise comme fondamental
(Aristote) parfois non. Au Moyen-Age, parce que l’on considérait
les humeurs féminines étaient sécrétées
lors du coït comme indispensable à la conception, on faisait
même obligation au mari de donner du plaisir à sa femme
si nécessaire. (2)
En fait, le plus important à comprendre, est qu’en définitive
quelque soit les méthodes et les théories, le critère
ultime demeurait pour les moralistes des différentes époques
: qu’en est-il vraiment conséquences de tel acte par rapport à la
transmission de la vie. La procréation a toujours était
perçue comme une dimension fondamentale de la vie conjugale. Nuire à celle-ci était
toujours condamnée. Le geste d’Onan était unanimement considéré comme
un crime.
Parmi les grands textes de la tradition catholique,
on trouve au cours des 19 premiers siècles de l’ère chrétienne
les suivants.
Autre chose cependant est de n'user du mariage
que dans la seule vue d'avoir des enfants, ce qui est exempt de tout
péché; autre
chose est d'y chercher une volupté sensuelle, mais non avec une
autre femme que la sienne, ce qui n'est qu'un péché véniel,
parce que, bien que ce commerce n'ait pas pour but la génération
des enfants, le plaisir qu'ils y cherchent ne les porte pas à mettre
obstacle à cette génération, soit par un mauvais
voeu (malum votum), soit par une action criminelle; car ceux qui agissent
ainsi ne sont pas des époux, quoiqu'ils en aient le nom. Leur
mariage n'est pas selon la vérité, ce n'est qu'un beau
nom sous lequel ils cachent leur turpitude. Mais ils trahissent ce qu'ils
sont effectivement, lorsqu'ils poussent la perversité jusqu'à exposer
les enfants qu'ils ont eu malgré eux. Ils ne peuvent, en effet,
se résoudre à nourrir et à élever ceux qu'ils
craignaient d'engendrer. C'est pourquoi, lorsque leur iniquité les
porte à cet excès de cruauté envers les enfants
auxquels ils ne voulaient pas donner l'être, ils mettent ainsi
au grand jour et leur iniquité et leur cruelle turpitude, qu'ils
cherchaient en vain à cacher dans les ténèbres.
Quelquefois (aliquando) même cette cruauté voluptueuse,
ou cette cruelle volupté, va jusqu'à demander au poison
les moyens de demeurer stériles (sterilitatis venena) et, s'ils
ne peuvent y parvenir de la sorte, jusqu'à étouffer, comme
ils le peuvent, dans le sein même de la mère, le fruit déjà conçu,
voulant ainsi donner à leur enfant la mort avant la vie, ou, s'il
vivait déjà, le faire périr avant qu'il ne vienne
au monde. Non, de tels parents ne sont pas des époux, et si dès
le principe ils ont agi de la sorte, leur union n'a jamais été un
mariage, mais plutôt un commerce d’infamie et de débauche.
Si l'un des deux seulement est coupable de cette perversité, je
ne crains pas de dire que la femme n'est que la prostituée de
son mari, et le mari, l'adultère de sa femme. (3)
Vient ensuite
Si quelqu'un [Si aliquis], pour satisfaire ses désirs, ou par
haine, fait quelque chose à un homme ou à une femme qui
empêche celle ci ou celui là d'avoir des enfants, ou leur
donne une boisson telle qu'il ne puisse plus engendrer ou elle concevoir,
qu'il soit tenu pour homicide. (4)
Enfin, le très fameux si conditiones qui servira jusqu’à la
fin du XIX° siècle.
Si des conditions [Si conditiones] sont mises qui vont contre l'essence
du mariage
- par exemple, si l'un dit à l'autre : « Je me marie avec
toi si tu évites les enfants »,
- ou bien : « jusqu'à ce que j'aie trouvé quelqu'un
ayant plus de renom ou de richesse »,
- ou encore : « si
tu te livres à l'adultère pour de l'argent »,
le contrat matrimonial sous cette forme est sans
effet ; mais il y
a d’autres conditions mises au mariage qui, quoique basses ou impossibles,
devront être tenues pour inexistantes, ceci en faveur du mariage.
(5)
L’interprétation commune de ces textes est qu’ils héritent
du pessimisme teinté de stoïcisme (maîtrise des sens
du plaisir ou de la douleur) de St Augustin. De plus, on sait que sa
théorie du péché originel découle directement
de sa lutte contre Pélage. Pélage avait pour théorie
que le péché nous venait parce que on le voyait. Bref !
Que l’on péchait pour cause d’imitation. Il suffirait, en théorie
du moins de ne jamais le voir pour ne pas en commettre. La conséquence
d’une telle théorie est qu’un certain nombre n’aurait pas eu besoin
du Christ pour être sauvé. Pour éviter une telle
conséquence, Augustin, a estimé que le péché originel
se transmettait par génération plutôt que par imitation.
Vous voyez combien, à l’univers complexe de l’exercice conjugal
de la sexualité, Augustin a rajouté la culpabilité de
transmettre le péché originel. Ce n’est pas ce qu’il a
fait de mieux. Nous héritons, quasi génétiquement,
d’une telle vision du monde.
Souvenons-nous, car ce n’est pas le sujet, que le péché originel
est plutôt une déclaration de foi. Tout homme naît
pécheur. Mais l’affirmation de ce dogme ne se fait que sous le
regard miséricordieux de celui qui veut nous en sauver. La recherche
d’un chemin matériel, par exemple la génération,
pour rendre compte de ce péché des origines dont nous subissons
les conséquences est une manière, en quelque sorte scientiste,
pour rendre compte de ce qui relève essentiellement de la foi.
La doctrine du péché originel insiste sur plusieurs points
: Dieu n’est pas l’auteur du péché ; l’être humain
n’a pas l’initiative du péché, l’idée du mal lui
est « suggéré » d’ailleurs, même s’il
ne faut pas nier sa responsabilité personnelle ; enfin, Dieu veut
nous sauver de ce péché par son Fils, et il le fait.
Les conséquences concrètes de la théorie augustinienne
furent qu’en définitive seul l’acte sexuel en vue de la procréation était
légitime. Il était la fin première de l’alliance
conjugale. Les autres fins comme le bien des conjoints et leur amour étant
subordonnées à celle de la procréation.
St François de sales en publiant son Introduction à la
vie dévote (version définitive en 1619) est tout à fait
dans cette ligne : « La procréation des enfants est la fin
principale et première du mariage (…) en cas de stérilité ou
de grossesse, le commerce corporel ne cesse pas d’être juste et
saint (…) Le péché d’Onan est exécrable, détestable
et abominable devant Dieu » (39, 6).
On trouve encore cette théorie chez Pie XII (6) dans
son discours aux Sages femmes en 1951 au N° 47 : « La vérité est
que le mariage, comme institution naturelle, en vertu de la volonté du
Créateur, a pour fin première et intime non le perfectionnement
personnel des époux, mais la procréation et l’éducation
de la nouvelle vie. Les autres fins, tout en étant également
voulues par la nature, ne se trouvent pas sur le même rang que
la première, et encore moins lui sont-elles supérieures,
mais elles lui sont essentiellement subordonnées. ». C’est
ce que dit aussi le code de 1917, canon 1013 : « La fin première
du mariage est la procréation et l’éducation des enfants
; la fin secondaire est l’aide mutuelle et le remède de la concupiscence ».
Il reste que dans une période allant de 1450 à 1750, les
principaux théologiens cessèrent de soutenir que la procréation était
le seul but licite pour engager les rapports conjugaux. St Alphonse de
Liguori est certainement le théologien moraliste qui a le plus
ouvert la réflexion sur les relations sexuelles sur le bien de
la vie des conjoints. Par ailleurs, il est de ceux pour qui les prêtres,
lors des entretiens lors du sacrement de pénitence ne devaient
pas poser de questions sur la pratique conjugale. On retrouvera cette
prudence dans le Vade mecum pour les confesseurs.
Enfin, il faut savoir que l’usage des périodes
infécondes
dans les rapports sexuels a été déclaré licite
pourvu que « des motifs sérieux comme ceux qu’il n’est pas
rare de trouver dans ce qu’on appelle l’indication médicale, eugénique, économique
et sociale ». (7) C’est possible,
du moment qu’il y a de la mesure et que ce n’est pas un prétexte
pour une quête de plaisir
immodéré. Mais jouir de ce plaisir et tout à fait
permis.
IV. ELÉMENTS DÉMOGRAPHIQUES
A. QUELQUES CRITÈRES D’ANALYSE DÉMOGRAPHIQUES
L’évolution démographique a reposé pendant des millénaires
sur quatre critères principaux : une population augmente ou diminue
en fonction des technologies dont elle dispose, des conditions sanitaires,
du contexte conflictuelle ou paisible de leur période, le tout
sur un territoire donné. A ceci, il faut ajoute les flux migratoires.
La double transition démographique (chute de la mortalité infantile
et vieillissement de la population a amené les populations occidentales à modifier
leur nombre de descendants par famille.
Evolution du taux de natalité au XVII°-XVIII° siècle
avec le retard d’âge de mariage des filles. « La France du
XVIII° siècle, nous dit Jacques VALLIN, était déjà un
pays très peuplé, dont la population semblait avoir atteint
un plafond correspondant sans doute à une occupation maximale
de l’espace dans le contexte technologique de l’époque. La pression
démographique s’y faisait sentir au point d’induire une augmentation
sensible de l’âge au mariage. Encore inférieur à 20
ans au tout début du XVII° siècle, l’âge moyen
au mariage des filles n’a cessé de s’élever ensuite, jusqu’à atteindre
26,5 ans en 1780-1790. En l’absence de contraception, mais dans une société où la
procréation hors mariage était sévèrement
réprimée, c’était là l’un des freins les
plus efficaces à un excédent naturel devenu inopportun,
tout comme son abaissement avait pu être une réponse aux
crises de dépopulation »(8).
Par ailleurs, les démographes constatent une chute constante et
régulière de l’indicateur conjoncturel de fécondité,
qui mesure la descendance finale des femmes. On est passé de 5
enfants en 1750 à à peine deux à la veille de la
seconde guerre mondiale. Cette baisse semble presque inéluctable.
Seules les grandes guerres et les reprises au lendemain de la guerre
viennent modifier et rattraper les retards acquis. Le baby-boom est considéré comme
une anomalie étonnante dans l’évolution démographique à long
terme. En effet, l’indicateur conjoncturel de fécondité est
remonté pendant une vingtaine d’années à 3.
Ces remarques démographiques montrent que l’évolution de
la fécondité et sa maîtrise d’une certaine manière était
possible avec d’autres moyens que ceux que nous connaissons aujourd’hui.
Retard de mariage, méthode du retrait, abstinence, potions diverses,
avortements (mais sans doute d’un poids négligeable dans les époques
anciennes)… à la limite du point de vue démographique,
ce que l’on constate est qu’une population, dans son ensemble et de manière
non concertée ou planifiée, est capable, tel un corps social,
de modifier ses pratiques pour gérer sa population. En définitive,
il convient alors de déduire que la contraception chimique et
toutes les techniques que nous connaissons aujourd’hui n’ont pas d’abord
pour but l’efficacité à l’égard de la maîtrise
globale de la fécondité mais bien un certain « confort
individuel et psychologique », surtout pour les femmes qui désormais
peuvent en assumer seules la maîtrise.
Le conseil Pontifical pour la Famille, dans un document de travail publié en
1994, reconnaît qu’il existe au niveau des masses des phénomènes « d’autorégulation
constaté par les chiffres » (9).
B. LE MALTHUSIANISME
Il s’agit de la doctrine (10) de
Thomas Robert Malthus (1766-1734) économiste
anglais qui préconisait la limitation des naissances par contrainte
morale pour remédier au danger de la surpopulation. Sa doctrine était
fondée sur l’estime que la population croissait plus vite que
les moyens de subsistance et qu’à ce titre on courrait vers la
famine. Pour remédier à cela deux méthodes : destructives
ou préventives. Le néomalthusianisme est une évolution
de cette doctrine et qui s’appuie sur les pratiques anticonceptionnelles
pour atteindre ce but.
Cet économiste libéral a vu sa théorie très
critiquée par les philosophes socialistes mais aussi par l’Eglise
catholique.
C. LES CONFÉRENCES DE RIO, DU CAIRE ET DE PÉKIN
Rio, 1992.
Le Caire, 1994.
Pékin, 1997.
Toutes ces conférences ont donné l’occasion au magistère
romain de s’exprimer ; Les principaux arguments que l’on retrouve dans
les documents sont les suivants :
• Grande lucidité de l’extrême complexité de la situation.
Grande diversité des situations à travers le monde, parfois à l’intérieur
d’un même pays.
• Manifestation que ce sont les pays riches et vieillissant qui exigent
des politiques anti-natalistes auprès des pays pauvres. L’oubli
de solidarité des riches à l’égard des pauvres est
le signe d’une grande pauvreté morale chez les premiers.
• Condamnation vive que des programmes d’aide économique soient
liés à des programmes anti-natalistes.
• Droit indéfectible des parents à déterminer librement
du nombre de leurs enfants.
• La valeur permanente d’Humanae vitae.
• Sont dénoncées les méthodes suivantes : contraception
hormonale, avortement, stérilisation, infanticide.
• Dénonciation des pratiques politiques qui forcent la liberté des
couples, qui imposent des campagnes de stérilisation chez les
paysans analphabètes, …
• Confiance et appel à la vigilance dans la capacité des
hommes à gérer les ressources de la planète. « Il
n’est nullement démontré que toute croissance démographique
soit incompatible avec un développement ordonné.
Les documents qui inspirent la réflexion du magistère
sont principalement tirés de textes ayant trait à la morale
sociale :
• Discours à l’ONU, Paul VI, 1965.
• Populorum progressio, Paul VI, 1967.
• Allocution à la conférence mondiale de l’alimentation,
Paul VI, 1974.
• Sollecitudo rei socialis, Jean-Paul II, 1988.
• Centesimus annus, Jean-Paul II, 1991.
Mais aussi toutes les encycliques et document sur la famille et la transmission
de la vie.
• Humanae vitae, Paul VI, 1968.
• Familiaris consortio, Jean-Paul II, 1981.
• Evangelium vitae, Jean-Paul II, 1995.
• Déclaration sur la chute de la fécondité dans
le monde, conseil pontifical pour la famille, 1998.
Voire aussi la déclaration de la commission française Justice
et paix : « La maîtrise de la fécondité mondiale » (11).
V. LES POSITIONS RÉCENTES DU MAGISTÈRE ROMAIN
Voyons plus en détail ces positions et en particulier celle d’Humanae
vitae.
A. CONTEXTE HISTORIQUE
La meilleure compréhension de la fécondité humaine
par les docteurs Ogino (Japon) et Knauss (Autriche) au début du
siècle, puis l’arrivée de la pilule (au début peu
efficace puis très vite améliorée) au début
des années 50 a mis en effervescence les couples et les moralistes.
Des arguments très nombreux et contradictoires sont venus sur
la scène publique et parfois venant de cardinaux eux-mêmes.
Le cardinal Suenens, par exemple, pensait que « la hiérarchie
approuverait l’usage de la pilule » (12).
Le concile Vatican II, tout en élaborant une théologie
très positive de la conjugalité et du sacrement du mariage
n’a rien dit de la licéité de l’usage de la pilule contraceptive.
C’est le fameux passage de Gaudium et spes 51 avec sa note 4 qui révèle
combien le débat n’était pas encore clair et finalement
pourquoi le Pape s’est réservé cette question(13) : « Par
ordre du Souverain Pontife, certaines questions qui supposent d'autres
recherches plus approfondies ont été confiées à une
Commission pour les problèmes de la population, de la famille
et de la natalité pour que, son rôle achevé, le Pape
puisse se prononcer. L'enseignement du Magistère demeurant ainsi
ce qu'il est, le Concile n'entend pas proposer immédiatement de
solutions concrètes ».
Dans son petit ouvrage sur le chrétien et le mariage, publié en
1966, Bernard Häring fait le point sur ce sujet au lendemain du
concile où il avait participé comme expert. Il n’hésite
pas à lister les problèmes auxquels sont confrontés
les couples chrétiens : éloignement avec rareté des
retrouvailles, rythmes biologiques irréguliers de la femme, efficacité de
l’allaitement incertain. Il constate qu’un certain nombre d’évêques
et de théologiens, s’ils ont condamné l’usage arbitraire
de la pilule à base de progestérone, estiment que « les
acquisitions récentes de la médecine et de l’anthropologie
autorisent de nouveau une question : "l'Ecriture, la Tradition le
Magistère et les connaissances scientifiques offrent-elles des
motifs suffisants pour déclarer coupable l'usage de la pilule
– même en dehors des périodes de lactation – si cet usage
tend à permettre l'expression optimale de l'amour conjugal, dès
lors que les responsabilités des époux à l'égard
de Dieu et du prochain leur interdisent d'assumer le risque d'une nouvelle
grossesse ?" » (14).
Un autre argument que récuse Bernard
Häring est celui qui invoque le principe moral qui veut qu’il soit « licite
que l’on corrige le défaut de la nature » (15).
Cet argument à propos
de la contraception est refusé pour cause de l’impossibilité d’universalisation
du principe en la matière et du risque inévitable d’eugénisme
qui lui est associé. Par ailleurs corriger la nature voudrait
au plus signifier que l’on régularise le cycle mais pas qu’on
le stoppe pour une durée déterminée.
C’est dans ce contexte que le Pape Paul VI
a réuni une commission(16) faite de théologiens, de laïcs et de médecins… L’histoire
de cette commission est bien connue. Sa composition a été régulièrement
augmentée. Son document final était plutôt en faveur
de l’usage modéré de la contraception. Mais l’encyclique,
au grand étonnement des laïcs de la commission en particulier,
a pris une position plus prudente, celle que l’on sait.
B. L’ENCYCLIQUE HUMANAE VITAE
La parution de l’encyclique le 25 juillet 1968, a, comme vous le savez,
fait l’effet d’une véritable bombe, y compris et en particulier
parmi la majorité des membres de la commission qui n’ont pas été suivis.
1. Le plan de l’encyclique
Le plan de l’encyclique est très classique. Après avoir
fait une très rapide introduction sur le très grave devoir
des époux de transmettre la vie humaine et sur le problème
de conscience qui se pose aujourd’hui, Paul VI déploie sa réflexion
en trois parties :
Table des matières
I. ASPECTS NOUVEAUX DU PROBLÈME ET COMPÉTENCE DU MAGISTÈRE
II. PRINCIPES DOCTRINAUX
Une vision globale de l'homme
L'amour conjugal
Ses caractéristiques
La paternité responsable
Respecter la nature et les finalités de l'acte matrimonial
Deux aspects indissociables : union et procréation
Fidélité au dessein de Dieu
Moyens illicites de régulation des naissances
Licéité des moyens thérapeutiques
Licéité du recours aux périodes infécondes
Graves conséquences des méthodes de régulation artificielle
de la natalité
L'Eglise garante des authentiques valeurs humaines
II. DIRECTIVES PASTORALES
L'Eglise " Mater et Magistra "
Possibilité de l'observance de la loi divine
Maîtrise de soi
Créer un climat favorable à la chasteté
Appel aux pouvoirs publics
Aux hommes de science
Aux époux chrétiens
Apostolat entre foyers
Aux médecins et au personnel sanitaire
Aux prêtres
Aux évêques
APPEL FINAL
Il reste que l’on peut à bon droit me semble-t-il discuter le
plan de la seconde partie et s’étonner un peu de l’arrivée
de l’affirmation de l’illicéité de la méthode artificielle
avant de proposer la méthode naturelle. Il y a là un mélange
des approches qui n’est pas très heureux à mon sens.
Ceci mis à part on constate l’extrême rigueur et concentration
progressive des arguments de la partie doctrinale que l’on peut lire
comme une démonstration de style déductif.
Il y a toujours un exposé du problème que l’on veut traiter.
Puis on affirme la compétence d’une parole magistérielle.
Compétence qui lui appartient au titre qu’il lui revient d’interpréter
la loi naturelle et d’expliciter la nature du mariage.
La démonstration de la deuxième partie démarre du dessein
d’amour du Dieu créateur pour aboutir à la loi. Viennent ensuite
des considérations sur les exceptions. Enfin apparaissent les inconvénients
liés à l’usage de contraceptifs artificiels. La dernière
partie des aspects doctrinaux montre combien Paul VI est conscient et lucide
des problèmes que cela va susciter et engage l’homme, au nom de l’Eglise, « à ne
pas abdiquer ses responsabilités ».
La troisième partie, plus pastorale, invite à croire en la possibilité de
l’observance de la loi divine, en la maîtrise de soi et en la nécessité de
créer un climat favorable à la chasteté. Le reste de l’encyclique
relève d’appels nombreux à toutes les parties prenantes de la
société civile et religieuse afin que tous œuvrent à un
contexte favorable à l’observance de la loi divine.
2. La doctrine de l’encyclique
La doctrine de l’encyclique est assez simple même si elle s’appuie sur
des arguments qui n’ont pas convaincu tout le monde, loin s’en faut.
Deux arguments nourrissent la doctrine de l’illicéité des moyens
artificiels pour la régulation des naissances : le respect de la loi
naturelle telle qu’elle se découvre dans la biologie féminine
et masculine ; ne pas dissocier union sexuelle et procréation.
Lisons les N° 11 à 14 qui sont le noyau de l’encyclique.
Pour résumer les critères doctrinaux
:
Où le mariage suppose la capacité de se donner totalement
et intégralement (8)
La paternité responsable est valorisée (10).
Où l’homme relève de la loi naturelle (11)
Où la biologie est un indicateur de l’éthique : on ne peut
dissocier union et procréation (12), Usage licite des rythmes
naturels de la femme (11) et (16)
Une anthropologie où l’homme est compris comme capable de se maîtriser
(21)
Enfin les risques que le Magistère met en évidence
:
Baisse de la moralité, Infidélité, Perte du respect
de la femme si elle devient un instrument de jouissance égoïste.
(17)
L’homme risque d’abdiquer sa responsabilité (18).
VI. LA RÉCEPTION DU TEXTE ET LA QUESTION DE LA LOI DE GRADUALITÉ
On le sait, la publication d’Humanae Vitae a fait l’effet d’une véritable
bombe. On pesait que le pape irait dans le sens de la majorité de
commission. Il n’en fut rien. Cela a posé un véritable
problème de réception puisque beaucoup, même parmi
les théologiens s’opposèrent à la doctrine de l’encyclique
et beaucoup de catholiques ne tinrent pas compte des recommandations
de Paul VI. Parmi les actes de réception les plus intéressants,
il y eut le document très lu et très étudié de
la conférence épiscopale de France.
A. LE CONCEPT DE RÉCEPTION
Peut-on, juger de la valeur, de l’autorité d’un texte en fonction
de sa réception ? Cette question soulève plus de problèmes
qu’elle semble en résoudre.
Les régimes démocratiques nous ont habitués aux
décisions à la majorité des votants. Or nous le
savons, la « vérité » n’est pas l’objet d’un
vote.
L’ère scientifique dans laquelle nous vivons nous a familiarisés
avec les démonstrations et les expériences vérifiables.
Or la foi, tout en relevant de l’expérience humaine, n’est pas
objet de démonstration.
En réalité, « le terme de réception est un
terme non pas sociologique, mais proprement théologique. Il dénote
l’acceptation, produite par l’Esprit-Saint, de vérités
concernant la foi et les mœurs. Recevoir de telles vérités
implique que l’individu et les communautés ecclésiales
acceptent de fournir un travail, parfois long et pénible, de compréhension,
d’appropriation et même de conversion. Travail fourni en Eglise
(sentire cum Ecclesia) dans un climat de prière, de recherche
intellectuelle sérieuse et avec une attitude d’humilité.
Juger de la réception d’un document magistériel est donc
particulièrement difficile » (17) .
Cette longue citation de X. Thévenot montre combien la notion de « réception » doit être
utilisée avec prudence et discernement.
B. LA NOTE PASTORALE DE L’ÉPISCOPAT FRANÇAIS SUR « HUMANAE
VITAE »
Ce document a fait date dans l’histoire de la réception de l’encyclique
et plus encore sur l’apparition d’un concept de théologie morale
qui désormais s’appelle la loi de gradualité.
Après avoir resitué l’encyclique dans le cadre du concile
et en particulier des numéros 49 à 51 de Gaudium et spes,
les évêques français rappellent un certain nombre
de critères et surtout vont proposer un cheminement pastoral qui
fait date : la loi de gradualité.
La contraception ne peut en elle-même être un bien. (6).
L’invitation à l’éducation à la maîtrise de
soi demeure (8)
Les époux doivent suivre leur conscience qui doit se conformer à la
loi divine et demeurer dociles aux interprétations qu’en donne
le Magistère (8).
C’est à un cheminement que provoque l’encyclique. L’homme ne s’avance
que patiemment, par échecs et reprises, sur la route de la sainteté :
c’est une lutte de tous les jours menée dans l’espérance.
(12)
Il arrive que des époux chrétiens se reconnaissent coupables
de ne pas répondre aux exigences que précise l’encyclique.
Que leur foi et leur humilité les aident à ne pas se décourager.
Qu’ils soient convaincus que les défaillances d’époux par
ailleurs généreux dans leur vie personnelle et apostolique,
ne sont pas d’une gravité comparables aux fautes des couples qui
méprisent cet enseignement et se laissent dominer par l’égoïsme
et la recherche du plaisir. Ils ne doivent pas s’éloigner des
sacrements, bien au contraire. (15)
La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours
un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable.
(…) En cas de conflit de devoirs, quand on est devant une alternative
de devoir où quelle que soit la décision prise, on ne peut éviter
un mal, la sagesse traditionnelle prévoit de rechercher devant
Dieu quel devoir, en l’occurrence est majeur. (…) Ils ne peuvent jamais
oublier ni mépriser aucun des devoirs en conflit. Ils garderont
leur cœur disponible à l’appel de Dieu, attentifs à toute
possibilité nouvelle qui remettrait en cause leur choix ou leur
comportement d’aujourd’hui. (16)
Les prêtres se souviendront des principes de morale générale
et tiendront compte des lois de croissance qui commandent toute la vie
chrétienne et supposent le passage par des degrés encore
marqués d’imperfections et de péchés. Ils inviteront
sans cesse les fidèles à être attentifs à l’Esprit-Saint
qui appelle chacun à un perpétuel dépassement dans
la sainteté. (20)
C. LA LOI DE GRADUALITÉ
Cette « loi de gradualité » est un concept récent
en théologie morale. (Qui dira qu’il n’y a pas d’évolution
dans la morale ?). Il tire sa source de l’apparition d’un nouveau problème
moral : celui de la contraception. La publication de l’encyclique Humanae
Vitae par Paul VI en 1968 a suscité un grand trouble dans la chrétienté.
Trouble qui tirait sa source dans une dichotomie : celle de la loi et
celle de la pratique. Alain You exprime la crise alors survenue dans
les termes suivants : « Comment concilier les exigences de
l’amour authentique avec la faiblesse humaine des personnes et des couples,
faiblesse
que ne peut ignorer la Mère Eglise dans son rôle d’éducatrice
? » (18)
Beaucoup de commentaires officiels ont été publiés
dans les six mois qui ont suivi la parution de l’encyclique, en particulier
celui de la conférence épiscopale française et d’autres
ont donné le ton de la réception de l’encyclique : « Les
prêtres se souviendront des principes de morale générale
et tiendront compte des lois de croissance qui commandent toute la vie
chrétienne et supposent le passage par des degrés encore
marqués d’imperfections et de péchés »(19). Ce
n’est que plus tard, en 1980, que le concept de « loi de gradualité » a été établi.
1. Familiaris Consortio
C’est à l’occasion du synode sur la famille de 1980 que les évêques
réunis à Rome se sont sérieusement attaqués à la
question pastorale de la réception d’Humanae vitae. Déjà à la
fin du synode, dans son homélie conclusive, Jean-Paul II abordait
la question avec clarté et prudence : « Les Pères
synodaux ont écarté toute "dichotomie" entre
la pédagogie, qui propose une certaine progressivité dans
l'accomplissement de la volonté de dieu, et la doctrine proposée
par l'Eglise avec toutes ses conséquences et qui contient le précepte
de vivre selon cette même doctrine. Il n’est pas question de considérer
la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur,
mais bien comme un commandement du Christ afin de surmonter sérieusement
les obstacles. On ne peut accepter à ce propos, le "processus
graduel", sinon de la part de celui qui s'efforce avec sincérité d'observer
la loi divine et de rechercher ces biens dont la loi elle-même
est gardienne et promotrice. Ce que l'on appelle la "loi de gradualité",
ou voie graduelle, ne peut s'identifier à la "gradualité de
la loi", comme s'il y avait des degrés et des formes de préceptes
différents selon les personnes et les situations diverses. » (20)
Cette première approche théorique va trouver une expression plus
affinée aux N°9 et 34 de Familiaris Consortio publiée le
22 novembre 1981.
N°9 : « Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout
en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d'adhérer
au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche
conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique
qui va peu à peu de l'avant grâce à l'intégration
progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif
et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l'homme. C'est pourquoi
un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour
que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir
de ce qu'ils ont déjà reçu du mystère du Christ,
soient patiemment conduits plus loin, jusqu'à une conscience plus riche
et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur
vie. »
N°34 : « Ainsi l’homme connaît, aime et accomplit le bien moral
en suivant les étapes d'une croissance. Les époux, dans la sphère
de leur vie morale, sont eux aussi appelés à cheminer sans se
lasser, soutenus par le désir sincère et agissant de mieux connaître
les valeurs garanties et promues par la loi divine, avec la volonté de
les incarner de façon droite et généreuse dans leurs choix
concrets. Ils ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple
idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder
comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement
les obstacles. « C'est pourquoi ce qu'on appelle la "loi de gradualité" ou
voie graduelle ne peut s'identifier à la "gradualité de
la loi », comme s'il y avait, dans la loi divine, des degrés et
des formes de préceptes différents selon les personnes et les
situations diverses. Tous les époux sont appelés à la
sainteté dans le mariage, selon la volonté de Dieu, et cette
vocation se réalise dans la mesure où la personne humaine est
capable de répondre au précepte divin, animée d'une confiance
sereine en la grâce divine et en sa propre volonté ». De
même il appartient à la pédagogie de l'Eglise de faire
en sorte que, avant tout, les conjoints reconnaissent clairement la doctrine
d'Humanae vitae comme norme pour l'exercice de la sexualité et s'attachent
sincèrement à établir les conditions nécessaires à son
observation. »
En définitive, ce qui est demandé,
c’est :
• De reconnaître la norme et l’accepter comme telle.
• De s’attacher sincèrement (intérieurement) à l’accepter
et à faire le maximum pour établir les conditions nécessaires
pour l’observer à savoir : une garde du cœur, une vie de prière,
une pratique régulière des sacrements, une ascèse,
un choix dans ses relations…
2. Loi de gradualité et conversion
En fait, ce nouveau concept de loi de gradualité formalise au
niveau moral ce qui était bien connu au niveau spirituel et que
l’on repère à la fois dans le Nouveau Testament et chez
quelques auteurs comme St François de Sales. Depuis quelques décennies,
les moralistes ont retrouvé le lien intime qui existe entre vie
morale et vie spirituelle.
C’est au cardinal Jean-Marie Lustiger que l’on doit une réflexion
très intéressante sur ce sujet (21).
Il montre bien comment dans l’Ecriture on voit que Dieu déploie
toute une pédagogie
pour son peuple. « La "gradualité" recouvre
encore une multitude de sens notamment celui d’itinéraire. L’itinéraire
que Dieu fait parcourir à son Peuple et que retrace l’Ecriture
; l’itinéraire aussi des disciples qui suivent le Christ ; l’itinéraire
enfin de la croissance, individuelle et collective, dans la persévérance
par la fidélité au don de la grâce. (22) » En
définitive
l’évêque de Paris rappelle avec justesse, que lorsqu’il
s’agit de l’homme, il s’agit toujours d’un homme concret, historique
dont le Christ est la figure accomplie. L’homme est invité à rentrer
dans une démarche « d’imitation » pour devenir pleinement
homme, parfait comme le Père des cieux est parfait (Mt 5, 48). « Cette
exigence loin d’apparaître comme écrasante et arbitraire,
se reçoit au long d’un chemin de la grâce, comme une délivrance
et une espérance » (23).
Et l’on comprend alors que si l’appel à la sainteté est
toujours radical, il n’y a pas de gradualité dans cet appel. Jésus
n’en rabaisse jamais sur les exigences malgré les faiblesses de
ses disciples car en définitive s’il a été envoyé par
son Père c’est bien pour manifester par sa propre vie les possibilités
du cœur de l’homme dans un monde de finitudes et de limites. On le voit
bien, il n’y a pas de gradualité dans l’appel à la sainteté.
Et cette non gradualité de l’appel fonde par contrecoup la loi
de gradualité dans la conversion au Christ et par extension dans
notre vie morale.
Au XVI° siècle, St François de Sales donnera un écho
de cette loi de gradualité (sans pour autant la formuler ou la
conceptualiser comme telle) pour la pratique des vertus. « Dieu
nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir
les saintes vertus : n'oublions donc rien pour réussir dans cette
sainte entreprise. Mais, après que nous aurons planté et
arrosé, sachons que c'est à Dieu de donner l'accroissement
de nos bonnes inclinations et habitudes. C'est pourquoi il faut attendre
le fruit de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que
si nous ne sentons pas le progrès […] tel que nous le voudrions,
ne nous troublons point, demeurons en paix […]. Ne nous inquiétons
point de nous voir toujours novices en l'exercice des vertus ; car au
monastère de la vie dévote, chacun s'estime toujours novice,
et toute la vie y est destinée à la probation. » (24)
Peut-on mieux dire à la fois l’effort personnel comme réponse
aux exigences de l’Evangile et la confiance en l’œuvre que Dieu fait
en chacun. Ici aussi François de Sales ne cède ni sur la
loi ni sur la tension à entretenir pour permettre à la
volonté de s’accomplir dans notre vie. Mais il montre bien qu’une
fois que nous avons accompli ce qui nous revenait, le reste appartient à Dieu.
Nous pouvons alors, sans abandonner les légitimes efforts, « demeurer
en paix », c’est-à-dire ne pas se laisser envahir par une
culpabilité malsaine, voire morbide.
Alain You ne dit rien d’autre : « Il faut reconnaître la
norme comme indiquant mon vrai bien. Si je ne peux absolument pas l’appliquer
littéralement sur le moment, alors je dois au moins y tendre.
Pour cela il me faut mettre un marche un processus dynamique destiné à établir
les conditions nécessaires à une observance plus proche
du vrai bien. Ce processus dynamique vise à m’éloigner
du mal et à m’attacher au bien » (25).
En termes plus modernes, nous pourrions parler d’installer un radar au
fond de son cœur, un radar
qui tourne, un radar qui augmente sa sensibilité au fur et à mesure
qu’il s’exerce à scruter, à chercher les chemins possibles
pour une vie meilleure, plus humaine. La sensibilité peut s’accroître
de deux manières différentes : tant dans la variété des
objets que l’on discerne que dans la profondeur de discernement pour
chacun de ses éléments. En aéronautique, les radars
peuvent repérer des avions de plus en plus nombreux et à des
distances de plus en plus grandes.
Il reste que cela suppose la mise en œuvre de sa conscience personnelle.
D. LA CONSCIENCE MORALE
Pour le dire brièvement, la conscience morale a une triple dimension
:
• La conscience morale droite est d’abord ce goût et cette soif
du bien toujours en quête d’une perception et d’une connaissance
plus universelle de ce bien.
• Ensuite, elle est une loi intérieure qui me convoque à faire
ce que je crois être bien et à éviter ce que je crois être
mal.
• Enfin, elle est une instance de jugement entre ce qui est perçu
comme le bien à faire et ce qui a été effectivement
réalisé.
On le voit bien, c’est à elle qu’il revient de mettre en œuvre
la loi de gradualité. Elle est à la fois ce goût,
cette loi intérieure et cette capacité de jugement dont
la mise en œuvre simultanée permet à chacun de ne pas abandonner
l’œuvre ou la tâche d’humanisation qui est la sienne. Une conscience
droite veille à être informée dans le dialogue, la
lecture et la prière ; elle décide de l’action à suivre
; elle met en œuvre sa décision ; enfin elle en vérifie
les fruits. Et elle recommence.
C’est à elle d’entretenir le radar intérieur, de scruter
le réel de sa vie pour repérer l’éventuel chemin
qui passera à sa portée et de solliciter la volonté afin
de parcourir quelques mètres de plus vers le royaume de Dieu.
Et quelle joie lorsque l’on a progressé ! Le fait que la finesse
de notre radar soit en réalité assez grossière,
que l’on ne voit pas tout, que l’on ne comprenne pas, malgré bien
des efforts persévérants, les commandements de Dieu, ne
diminue pas le désordre dans lequel nous vivons mais cela ne relève
pas forcément du péché. Au contraire, celui ou celle
qui a éteint son radar, par crainte de découvrir la vérité ou
par paresse, loin de diminuer sa faute l’aggrave.
Pour le dire autrement, la loi de gradualité, mise en œuvre par
une conscience droite est à la fois très exigeante et très
libérante car sans jamais céder sur la loi, elle ne nous
enferme pas dans la mise en œuvre de cette loi (hors de laquelle il n’y
aurait point de salut) en faisant droit à notre dimension historique
et à notre capacité de progresser.
VII. EVOLUTIONS AUTOUR DE LA DOCTRINE D’HUMANAE VITAE
On connaît les discours magistériels et romains qui disent
et qui affirment que la doctrine développée dans Humanae
Vitae est définitive et irréformable et qu’il n’est pas
question d’y revenir. Or, il est intéressant de noter qu’à force
d’en parler, les approches et les manières de rendre compte de
cette encyclique font que la doctrine se trouve plus ou moins bien défendue,
plus ou moins étendue. Force est de constater que le débat
continue. Mais que le lecteur ne se méprenne, si débat
il y a, cela porte surtout sur la manière mieux défendre
la doctrine en déplaçant les arguments ou en étendant
les conséquences de l’encyclique. Bref ! on voit les choses d’un
peu plus haut.
A. Jean-Paul II
Aussi étonnant qu’il paraisse, elle évolue dans sa présentation,
et cette évolution est principalement due à Jean-Paul II.
La règle formelle ne change pas mais sa présentation modifie
assez substantiellement le débat.
Plutôt que de considérer le lien intrinsèque que
les couples doivent tenir entre union et fécondation au titre
de la loi naturelle, Jean-Paul II invite à regarder la communion
des personnes dans laquelle se sont engagés les époux au
jour de leur mariage. Cela déplace en fait le regard sur la matérialité de
l’acte vers les personnes elles-mêmes. Mais ne nous y trompons
pas, respecter vraiment la personne de son conjoint ne peut se faire
par l’exigence qu’il ou elle pratique une contraception car ce ne serait
pas l’accueillir tel(le) qu’il ou elle est.
«
On peut dire que dans le cas d’une séparation artificielle de
ces deux significations (unitive et procréative), il s’accomplit
dans l’acte conjugal une véritable union corporelle, mais que
celle-ci ne correspond pas à la vérité intérieure
et la dignité de la communion personnelle : communio personarum.
Une telle communion exige en effet que le langage du corps soit exprimé dans
la réciprocité, dans toute la vérité de ce
qu’il signifie. Si cette vérité vient à manquer,
on ne saurait parler ni de vérité dans la maîtrise
de soi, ni de vérité dans le don réciproque et dans
l’accueil réciproque de soi de la part de la personne. Une telle
violation dans l’ordre intérieur de la communion conjugale, dont
les racines plongent dans l’ordre de la personne elle-même, constitue
le mal essentiel de l’acte contraceptif. » (26)
Ce qui change donc, ce n’est pas la règle mais la manière
d’en rendre compte. Cette façon est sans doute plus juste et plus
recevable que celle qui repose sur le seul recours à la loi naturelle,
très difficile à comprendre pour nos contemporains. Jean-Paul
II renvoie donc les époux à la question fondamentale :
dans l’union des corps que vivent très légitimement les époux,
comment vivre l’union vraie des personnes, dans le respect de leur intégrité la
plus authentique ?
B. Le Vade-mecum pour les confesseurs
Le « Vade-mecum pour les confesseurs sur certains sujets de morale
liée à la vie conjugale » publié en 1997 par
le Conseil Pontifical pour la Famille est extrêmement instructif
et manifeste plusieurs précisions.
Si au point 2,4 il est clairement écrit que « l’Église
a toujours enseigné la malice intrinsèque de la contraception,
c’est-à-dire de chacun des actes conjugaux rendus intentionnellement
inféconds » et que « cet enseignement doit être
considéré comme doctrine définitive et irréformable » on
pourrait croire que ce document ne fait que répéter l’encyclique.
ce n’est pas tout à fait exact.
Dans le Vade-mecum pour les confesseurs, on
trouve en 2, 4 les critères
qui servent à décrire la contraception comme mal intrinsèque
(avant on était dans le désordre) :
• Opposition à la chasteté matrimoniale
• Contraire à la transmission de la vie
• Contraire au don réciproque des conjoints
• Blesse l’amour véritable
• Nie le rôle de Dieu dans la transmission de la vie. C’est-à-dire
que l’on oublie que l’homme n’est qu’usufruitier de la création,
qu’il n’en est pas le propriétaire et qu’il ne peut en user à sa
guise, déconnectée de sa source et de son avenir. C’est
le sens même que le concept de procréation veut défendre.
Dieu crée, l’homme procrée.
Ainsi à certains égards, il semble que ce document durcit
l’encyclique. Mais sous d’autres points de vue elle nuance des choses
et propose une attitude pastorale précieuse.
Ainsi, il est bien clair que si la contraception est une chose grave,
l’avortement est plus grave encore. Il y a parfois des listes qui ont
laissé entendre que contraception et avortement étaient à mettre
sur le même plan.
Ensuite, il est recommandé au pasteur de ne pas poser de question
sur les sujets qui n’ont pas été évoqué par
les personnes qui se confessent. Cette tradition qui remonte à saint
Alphonse de Liguori présume de la conscience éclairée
des chrétiens. Il ne s’agit pas bien sûr de céder
sur les principes mais d’avoir un a priori favorable en faveur des pénitents.
En revanche si des événements sont évoqués,
il est toujours possible de demander des précisions de compréhension
(et non pas des détails qui risqueraient conduire le confesseur
dans le voyeurisme). Il ne s’agit pas non plus d’appeler un bien ce qui
relève du désordre.
C. La mentalité contraceptive
Par ailleurs on entend beaucoup aujourd’hui qu’à l’activité contraceptive
proprement dite correspond une mentalité contraceptive que l’on
pourrait décrire de la façon suivante :
Nous savons que ce qui fait le mariage, c'est le don mutuel dans une
confiance partagée et pour toute la vie. La contraception est
un moyen de retenir une partie de soi, de sa fécondité. « Je
te donne tout de moi-même, de mon corps sauf ma capacité d’être
fécond(e). Ma confiance en toi, en moi, ne va pas jusque là.
J’accueille tout de toi sauf ta capacité d’être fécond(e),
ma confiance ne va pas jusque là »
Cette réserve qui est faite dans le don de soi, dans la confiance
en la capacité de l’autre à patienter, à réguler
ses élans spontanés est un véritable coup de canif
dans le contrat de mariage. « Or si j’ai pu réserver une
part de moi-même sur le terrain de la sexualité, pourquoi
ne réserverai-je pas une autre part de moi-même dans le
domaine de l’argent en gardant une part de celui que je gagne pour moi
; Je lui pardonnerai que s’il s’excuse ; Je ne l’écouterai pas
si elle ne m’écoute pas d’abord ; je ne lui demanderai pas comment
s’est passé sa journée si elle / il ne me le demande pas
d’abord ; ... »
L’attitude contraceptive qui est ici décrite est peut-être
une des raisons, parmi d’autres, de nombre de divorces. Plus on se réserve
et moins on se donne. Le présupposé du don mutuel se voile
au profit de petites mesquineries. Le couple cède petit à petit
la place à deux individualités. L’amour inconditionnel,
fondement de tout mariage, s’encombre d’une quantité de post-scriptum.
Et en ce qui concerne la gestion de sa fécondité, un couple
qui subit un échec contraceptif (lorsque la femme tombe enceinte
alors qu’il n’y avait dans le couple aucune intention d’engendrer), alors
la solution est de se tourner vers l’avortement (voir statistiques supra).
C’est là sans doute, un des symptômes de la mentalité contraceptive.
Au contraire de ces derniers, les couples qui décident d’accueillir
l’enfant qui est engendré et de convertir la surprise en bonne
nouvelle, manifestent qu’ils sont restés dans l’esprit même
du respect des personnes.
Je ne pense pas que l’attitude contraceptive
que je décris ici
découle automatiquement d’une pratique contraceptive. Bien des
couples qui ont choisi à contre coeur ce mode de régulation
des naissances ont pu garder une générosité bien
vivante. Et si un enfant venait à être conçu malgré leur
choix d’une contraception, alors, le couple l’accueillerait en convertissant
la surprise en bonne nouvelle. Les statistiques présentées
au début de cet article montrent d’ailleurs qu’un tiers des « grossesses
surprises » sont menées à terme. J’aime ce témoignage
paru au début des années 80 auquel il n’y a pas grand-chose à ajouter
:
Nous avons deux petites filles : M. (bientôt
deux ans et demi) et E. (dix mois). Quelle ne fut pas notre surprise
au mois de novembre, quand nous nous sommes rendus compte que j’étais
de nouveau enceinte, et cela pour le mois de mai, soit treize mois
après la naissance d'E. Et oui ! Nous avions décidé d'attendre
pour le troisième, mais le sort en a décidé autrement.
Comme dit Mannick dans une de ses chansons :
Il a suffi qu'un jour on s'aime,
Et tu es venu t'annoncer...
Sur le coup, ce fut la panique : trois enfants
en un peu, plus de deux ans et demi, c'est vraiment court et
cela bouscula quelques projets. Mais, diable, il était
là, et nous l'avons accepté pleinement.
Je voudrais parler ici de ce qui
m'a personnellement choqué, la réaction de la majorité des
gens à qui
nous annoncions cette naissance prochaine :
Vous n'êtes
pas déçus de ce contretemps ! … Si vite, c'est
tout de même dommage !... Moi, à ta place, je
m'en débarrasserais.
Que de réactions égoïstes
! Alors, ce petit être qui n'a rien demandé à personne
et que nous avons créé dans notre amour, sous prétexte
d'une avance sur le programme, n'aurait pas le droit d'être
aimé et attendu tout comme un autre ? Et ensuite d'être
choyé dans notre famille au même titre qu'un autre
?
La vie ne peut pas être réglée comme une horloge,
et particulièrement les naissances de nos enfants. Toi, notre
petit dernier, tu es attendu impatiemment par tes grandes soeurs et nous.
Nous serons de nouveau éblouis de bonheur lorsque enfin tu apparaîtras.
Car quoi de plus merveilleux, de plus fort, de plus extraordinaire, que
de vivre la naissance d'un enfant, de le sentir glisser en soi pour venir à la
vie et le tenir enfin blotti dans nos bras ?
Viens vite ! Nous t’attendons avec impatience et avec joie. S.P.
|
Néanmoins, le risque de passer d’une pratique contraceptive à une
mentalité contraceptive demeure d’autant plus qu’il est subtil
et qu’il s’installe sans bruit dans le couple. (27)
VIII. QUE DIRE, QUE FAIRE EN PASTORALE ?
Il est temps de répondre au problème que je mettais en évidence
au début de cette intervention. Six points.
1. Il importe de permettre à chacun, et de faire aussi l’effort
pour soi-même, de creuser la pertinence de la loi, du commandement
qui nous est proposé et de ne pas céder sur l’effort, de
garder son radar en veille. Comme dit le psaume : « Je dors, mais
mon cœur veille ». Ainsi pour aborder la pratique contraceptive
dans les couples, il me semble assez évident que prendre une pilule,
mettre un préservatif, n’est pas le sommet de la vie conjugale.
Si les couples pouvaient vivre leur sexualité sans cela, certainement
qu’ils le feraient. Certains couples ne connaissent que ce type de pratique
dans leurs relations depuis qu’ils cohabitent et n’ont jamais appris à vivre
autrement. Ce n’est pas si simple d’imaginer et de mettre en œuvre une
vie différente. Comme le dit le démographe Louis Roussel « désormais
l’état ordinaire des femmes et d’être stérile ».
2. Rappelons sans cesse que ce n’est pas parce que des personnes ne vivent
pas la totalité des commandements de Dieu et dans leur plénitude
qu’elles sont exclues de l’Eglise. Le « Vade-mecum à l’intention
des confesseurs sur certains sujets de morale liés à la
vie conjugale » (28), invitent
les prêtres d’ailleurs à beaucoup
de discrétion, de délicatesse, à ne pas poser de
question, à donner le sacrement de pénitence mais aussi à ne
pas céder sur la loi.
3. Bien sûr, il faut, tant que faire se peut, inviter les couples
qui sont accueillis dans vos services et mouvements à tendre vers
l’accomplissement des commandements de Dieu dans leur vie. Et dans le
même temps leur donner les moyens concrets de pouvoir progresser,
du moins de mettre en route un radar.
4. Cela suppose bien sûr l’apprentissage de la mise en œuvre d’une
conscience droite à tout le moins afin de rendre au moins possible « l’adhésion
intérieure » aux commandements à défaut de
les mettre en pratique.
5. Dans un tout autre ordre, il convient de veiller au vocabulaire que
nous utilisons. Ainsi évitons de dire « c’est humain » lorsque
nous voulons qualifier la faiblesse d’une personne lorsque cela relève
du péché, de la faute morale. Ce qui est humain, ce qui
est pleinement humain c’est ce qui relève de l’imitation plénière
du Christ. Ce qui est humain, c’est ce qui est vécu pleinement
par le Christ. C’est lui l’homme nouveau, celui que Pilate accueil en
disant « Voici l’homme ». Il n’en est pas de plus accompli.
Et c’est lui encore qui atteste de la pertinence et de la faisabilité du
commandement de l’amour. Le péché, quant à lui,
relève de la déshumanisation. Les mots que nous utilisons
colorent notre imaginaire et guident notre réflexion. Il s’agit,
là aussi, d’être vigilant. Ce sont des petites choses mais
l’évangile passe surtout par là.
6. En définitive, cherchons à demeurer à l’écoute
de l’appel du Christ avec un cœur de pauvre ! C’est à cette seule
et unique condition que la grâce aura de la place pour nous porter
et nous transformer. Faisons confiance à Dieu, à sa patience
et à sa miséricorde. Cette attitude intérieure donnera
le ton juste de nos pratiques pastorales. Elle peut faire passer l’esprit
de l’évangile parfois bien mieux que des discours. Car à la
fin, c’est dans nos faiblesses que Dieu déploie sa grâce.
Et cela suffit.
IX. UN DÉBAT TOUJOURS D’ACTUALITÉ DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
A. UN DÉBAT AUTOUR DE LA SPONTANÉITÉ
La spontanéité survalorisée
Au début de l'année 2006, les membres de l'association Confrontation ont publié un ouvrage sur lequel ils travaillaient depuis une dizaine d'année : "L'Eglise et la contraception : l'urgence d'un changement"(32).
La commission doctrinale de l'épiscopat français a publié le 30 octobre 2006 une analyse très sévère de cet ouvrage surtout quant au plan de la méthode et de la maîtrise des concepts élémentaires en théologie morale : Note concernant le livre de C. Grémion, H. Touzard, et alii :
L’Eglise et la contraception : l’urgence d’un changement
Paris, Bayard (« Questions en débat »), 2006, 183 p.
Nous proposons un point de vue complémentaire.
Les auteurs reprochent aux tenants des "méthodes naturelles" d' "enfermer des relations physiques dans un cadre rigide, subi par la femme comme par l'homme et de ce fait de nier "le caractère spirituel et affectif de la relation conjugale" (p. 107). Il est tout de même très intéressant de noter que pour l'Eglise catholique, la position en faveur des méthodes naturelles repose tout spécialement sur l'ouverture de la relation conjugale à des dimensions spirituelles et affectives de qualité. Ainsi donc, promoteurs et adversaires des méthodes naturelles viserions la même fin par des moyens totalement opposés. Est-ce possible ?
L'argument vient ensuite et mérite une vraie discussion. "Celle-ci [la relation conjugale] doit pouvoir être une réponse spontanée, et partagée, à des événements ressentis en commun comme source de rapprochement" (p. 107). Et pour appuyer cette revendication à la spontanéité, les auteurs lui opposent les effets dramatiques des relations sexuelles sur commande
que vivent les couples qui cherchent à obtenir un enfant dans des contextes de stérilité ou d'hypofertilité. C'est faire violence à l'intelligence des couples et des lecteurs que d'opposer la "spontanéité" au contexte douloureux des couples hypofertiles. De plus, cela manifeste une grande ignorance de ce que les auteurs condamnent.
En effet, les méthodes naturelles visent à connaître l'état de fécondité de la femme et non à organiser de manière rigide les relations sexuelles. A chaque couple de gérer sa fécondité en fonction de ce qui est transmis par l'épouse. Avant l'ovulation, il y a des règles de comportement rigoureuses (qui rendent possibles des unions conjugales) mais une fois la période féconde passée,
s'instaure toute une période au cours de laquelle les époux peuvent prendre un autre rythme dans leur vie conjugale, plus "spontané" pour reprendre le vocabulaire de l'association Confrontation.
Ce concept de spontanéité mérite une vraie réflexion d'autant que pour être opératoire dans le raisonnement de Catherine Grémion et d'Hubert Touzard, il n'est pas réfléchi comme concept et comme concept psycho-affectif en particulier. Pourquoi est-ce qu'une union conjugale serait d'autant plus réussie qu'elle serait spontanée ? Rappelons par exemple que le pasteur Eric Fuchs appelait une relation sexuelle réussie, une relation "libre, adulte, créatrice et intégrée". Curieusement, non seulement le facteur spontanéité n'intervient pas dans l'analyse de l'auteur du "désir et de la tendresse" mais n'intervient pas non plus l'expérience du plaisir comme critère d'évaluation. Enfin, pour ajouter un critère de Xavier Lacroix, elle le sera d'autant plus qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une alliance.
Bien sûr, il ne faut pas douter de l'heureuse expérience de la complicité partagée entre les époux ni non plus de celle du plaisir qui, au dire d'Aristote, atteste de la plénitude de l'acte.
Ce que je regrette, chez nos auteurs, sociologues de renom par ailleurs, c'est leur incapacité à comprendre qu'il peut y avoir aussi des unions conjugales très réussies pour d'autres motifs que la spontanéité : concevoir un enfant, se réconcilier, ...
Par ailleurs, qu'entend-on par spontanéité ? Celle des corps ? Celle des coeurs ? De plus, la spontanéité de l'un ne rencontre pas toujours celle de l'autre. Si l'union est tout de même consentie, est-elle indigne ? N'est-ce pas une preuve d'amour vrai que d'accueillir le désir de l'autre ? Et si d'un commun accord, les époux y renonçent, la frustration de la spontanéité de l'un est-elle insuportable, ne peut-on là aussi avec beaucoup d'amour renoncer à son désir ?
D'un autre côté, on peut aussi rechercher les inconvénients qu'il y a à faire de la spontanéité le critère d'une relation conjugale. L'économie libérale nous a appris que dans les supermarchés il y avait des "achats spontanés" ou encore des "achats pulsionnels". C'est tout l'art du vendeur de nous faire sortir du magasin avec plus de produits que ceux que nous avions prévu. Nous sommes dans une culture de l'achat immédiat, voire à crédit. Ce culte de la non-frustration ne rejaillit-il pas sur la façon dont les couples vivent leurs unions conjugales ? Ainsi, si la spontanéité est le critère par excellence de l'union conjugale, de fait, la contraception artificielle est vraiment au service de celle-ci. Mais si tel n'est pas le cas, alors toute la démonstration s'effondre.
La prudence en éthique de la sexualité est donc, sans renoncer à la possibilité de relations spontanées, d'intégrer cette solution dans un registre de gestes de tendresse. La régulation naturelle des naissances devient alors un cadre de vie où la créativité du couple est appelée à s'exprimer sur plusieurs registres selon l'état de fécondité de l'épouse et selon le fait que la période infertile se trouve avant ou après l'ovulation.
A propos de la spontanéité dans la vie conjugale, peut-être
faudrait-il la penser comme une vertu entre deux extrêmes (par
carence ou par excès), à la manière aristotélicienne.
Ainsi le courage entre la lâcheté et la témérité.
Voire tout le travail sur l’articulation des vertus.
Pour la question de la spontanéité, nous pourrions avoir
le système suivant : instinctif, spontanéité-maîtrise
de soi, impersonnel. Ce qui serait une manière de tenir une anthropologie
des relations conjugales entre le léger et le grave, pour reprendre
les théories de Xavier Lacroix. Les relations sexuelles devraient,
pour être humanisantes, être à la fois gravement légères
ou légèrement graves. Chacun des aspects permettant de
recevoir sa dignité par le fait que l'autre est assumée
et par là même évite de tomber dans la banalité ou
dans l’hyper-gravité.
Avec la spontanéité, nous trouvons sans doute des mots
associés comme : liberté, imprévu, surprise, affectif,
poétique, ludique, vers la relation sexuelle, vers le plaisir,
la toute puissance. Tout ceci rendu possible par la mise en sommeil de
la fécondité féminine. La question est de savoir
quel prix faut-il payer pour la spontanéité ? Quelle affinité le
concept de spontanéité entretient-il avec celui de la société de
consommation ?
A l’inverse de la spontanéité nous entendons peut-être
des mots comme : travail, prévisible, effort, contrainte, rationnel,
responsabilité, vers l'abstinence, crainte de la frustration,
limites. Une absence de contraception engendrerait tous ces inconvénients
mais provoquerait à un dialogue plus régulier entre conjoints
et à une plus grande responsabilité du mari et de l’épouse. Par ailleurs, nous pourrions aussi nous intéresser à ces
temps de "retrouvailles" que vivent les couples qui ont choisi
une méthode de régulation naturelle des naissances. Les
fêtes, pour être belles doivent-elles nécessairement être
imprévues (spontanées) ou organisées, prévisibles
sans être pourtant automatiques ? Sont-elles par le fait même
sans poésie ?
Au niveau de la méthode, on gagnerait à bâtir et
compléter un tableau comme celui qui suit. Il me semble que le
bilan ne serait ni tout noir ni tout blanc.
| |
Régulation naturelle |
Pratique contraceptive |
| |
Avantages |
Inconvénients |
Avantages |
Inconvénients |
| Accueil de l’autre, jusqu’où ? |
|
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| Confiance mutuelle |
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| Confort au niveau psychologique |
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|
| Don de soi, jusqu’où ? |
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| Efficacité |
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| Exigences de la méthode |
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| Réversibilité de la méthode |
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| Importance donnée au plaisir |
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| La maîtrise de soi est-elle une vertu ? |
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| Participation de l’homme |
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| Participation de la femme |
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| Poésie |
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| Respect de la femme |
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| Spontanéité |
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|
| ... |
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|
|
|
| |
|
|
|
|
Il va de soi, que selon les couples, qu’il
y ait ou non pratique contraceptive, le tableau ne serait sans doute
pas rempli de manière identique.
Car interfère aussi la qualité de la relation conjugale,
le sens des valeurs, les hauts et les bas de la vie quotidienne, …
Enfin, il faut noter qu’autour de cette volonté de mettre en
avant la spontanéité, un autre document de Confrontation évoque des attitudes
qui méritent que l’on s’y arrête. Il évoque la « prise
quotidienne d’un comprimé, (…), qui s’apparente au geste du lavage
de dents ou au coup de brosse quotidien, matinal ou vespéral… ».
Cette remarque laisse entendre plusieurs a priori :
Le mot « comprimé » appartient au régime médical
plus encore que celui de pilule. User de ce mot, c’est faire glisser
insensiblement la contraception du côté d’une maladie qu’on
soigne. Glissement renforcé par le fait que les pilules s’obtiennent
après consultation d’un médecin qui prescrit une ordonnance…
comme pour une maladie. Or, en l’occurrence, de quoi la femme est-elle
malade ? « La pilule pour cette jeune femme qui se dit à l’aise
dans son époque, c’est le moyen de faire l’amour sans avoir d’enfants
; une commodité à ranger à côté d’autres
produits de consommation : réfrigérateur, machine à laver
la vaisselle… Le fait que cette substance agisse en permanence sur son
corps n’éveille pas en elle de curiosité particulière.
C’est tant mieux, du reste, car si elle souhaitait en savoir plus la
notice contenue dans la boîte de lui serait d’aucun secours : un
bref feuillet plié en quatre, résumant indications, contre-indications,
mode d’emploi et mises en garde. Il s’agit d’un médicament – c’est écrit
en clair –, qui doit être prescrit par un médecin. Mais
y a-t-il un malade ? Faire l’amour n’est pas une maladie, avoir un enfant
non plus. Que soigne-t-on quand on prend la pilule ? » (29)
Ensuite, vous comparez ce geste de la prise de « comprimé » au
brossage des dents ou à la mise en ordre des cheveux. Gestes banals
et quotidiens, de l’ordre de l’hygiène et du respect de soi. C’est
justement cela que dans l’Eglise catholique nous craignons, cette banalisation.
Est-il vraiment anodin, banal, hygiénique ou esthétique
de mettre en sommeil la fécondité féminine ?
Les conditions de possibilité de la spontanéité sont
aussi les conditions de possibilité de l'exploitation du corps
de la femme par l'homme. C’est le problème d’une méthode
qui est portée par un seul des deux conjoints.
Enfin, à un niveau global, la méthode contraceptive, pour être
efficace, ne l’est pas à cent pour cent. Comme le dit Xavier Thévenot,
il y a des actes manqués qui sont très réussis (entendre
qu’il y a des oublis de pilules qui manifestent plus ou moins consciemment
des désirs d’enfants). Ensuite, si la régulation des naissances
repose uniquement sur ce procédé, le jour où cela
n’est plus possible (pause contraceptive, …) comment va vivre le couple
? « L’attitude contraceptive pour une plus grande spontanéité conduit
souvent à une impasse. Lorsque vient le moment où l’on
ne peut plus s’abandonner à la spontanéité, on reste
dépourvu, faute d’avoir appris ensemble la maîtrise de soi. » (30)
Un des fruits de la maîtrise de soi c’est la liberté, elle
est libérante.
Les fêtes les mieux préparées sont souvent les plus belles.
Sans le vouloir, l'auteur(33) de "Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré" Pour une liturgie de l'orgasme" apporte une réponse magistrale à la question de la spontanéité survalorisée.
Il faut lire cet ouvrage très audacieux dans son titre mais très informé tant au niveau de la sexologie que d'une anthropologie chrétienne correcte. L'auteur, un sexologue chrétien, a su articuler ces deux approches de la sexualité. Au fond, sans le dire, il manifeste que le principe de plaisir gagne à être encadré par le principe de réalité pour reprendre une formule freudienne.
Il y a là un effort courageux de rapprocher ce qui est un des plus beaux cadeaux de la vie (une vie sexuelle harmonieuse dans un couple marié) avec la foi la mieux réfléchie. Pour une fois, un chrétien marié et averti réussit à articuler deux domaines que la mentalité populaire oppose.
C'est un ouvrage facile à lire qui finalement invite les couples à vivre leur sexualité comme une véritable liturgie et qui rappelle aux croyants que la foi est faite pour la vie la plus concrète.
Ce livre est facile à lire et beaucoup de couples trouveront avantages à le travailler.
B. XAVIER LACROIX
Xavier Lacroix propose 5 critères dans son intervention au colloque
du Collège de France (31)
:
- Notre choix prend il bien en compte le respect dû au corps féminin, à son
intégrité, ses rythmes, sa santé ?
Notre choix est il bien commun, fruit d'un dialogue entre nous, souci
porté par
nous deux (et non seulement par la femme) ?
La méthode que nous envisageons est elle susceptible de nous rappeler à tous
deux, régulièrement, la dimension possiblement féconde
de la sexualité ?
Nos relations sexuelles ne risquent elles pas de tomber dans l'accoutumance
?
Question la plus grave: la technique choisie n'implique t elle pas la destruction
d'une vie humaine commencée ?
Le lecteur attentif remarquera le libellé en "nous" des
critères. Et j’ajouterai volontiers la question suivante :
- Prenons-nous régulièrement (une fois par an par exemple)
le temps d’évaluer les conséquences et les fruits de ce
choix, puisqu’en fait, il n’a pas vocation à être définitif.
Rares sont les décisions qui sont prises une fois pour toutes.
De telle sorte que ce choix puisse être éventuellement renouvelé ou
modifier aussi en fonction de l’expérience et de la maturation
de la réflexion.
X. QUE PEUT-ON DIRE DES MÉTHODES NATURELLES
AUJOURD’HUI ?
Les méthodes naturelles sont plus nombreuses qu’on ne le croit.
1. Ogino-Kanuss et la méthode des températures (fiabilité moyenne)
2. La méthode des docteurs Billings, fondée sur l’auto-observation
par la femme de la glaire cervicale au niveau du col de l’utérus.
(Très fiable en théorie).
3. La douleur de l’ovulation chez certaines femmes. (Tout à fait
insuffisante seule et utile pour déterminer le retour aux rapports
sexuels mais non pas la période pendant laquelle il faut arrêter).
4. Le retrait, est une méthode naturelle, mais elle a été condamnée
par l’Eglise sous le titre du péché d’Onan. (Efficacité 96 à 85%).
Voir plus loin.
5. L’allaitement (efficacité 80 à 70%)
6. La méthode persona qui teste le taux hormonal des urines. Facile,
pudique, il a l’inconvénient d’être très cher 495
F le testeur et 89 F les recharges mensuelles. (Chiffres de 1998).
Les méthodes 1, 2 sont souvent combinées. On l’appelle
la méthode sympto-thermique ; (Efficacité 98 à 75%).
Je ne connais pas l’influence ni la diffusion de Persona que j’ai trouvé en
pharmacie en France depuis quelques années. En fait ce n’est pas
tant une méthode de régulation des naissances qu’un test
de fécondité. La méthode qui serait liée à ce
test comporterait outre le test, tout un ensemble d’attitudes sur lesquelles
le couple se mettrait d’accord.
La pudeur et le dialogue dans le couple.
Une remarque intéressante a été faite par Catherine Grémion et Hubert Touzard et que je vous livre. "Certaines de ces méthodes, et en particulier la méthode Billings, reposent sur une observation intime des sécrétions féminines. Cette observation peut heurter une forme de réserve et de discrétion dans la mesure où elle impose à la femme une relation à son corps qui peut paraître à certaines bien loin d'être "naturelle". Elle impose en outre un dialogue constant entre les conjoints à ce sujet qui peut heurter les sentiments d'intimité et de pudeur de la femme, et/ou de l'homme. Ce dialogue obligatoire porte non seulement sur des phénomènes qui relèvent de la plus secrète partie de la personne, mais sur l'éventualité et l'opportunité de relations physiques entre eux." (p. 111)
A priori, il n’est pas très facile de réagir devant une
telle résistance qui mérite indéniablement le respect
que l’on doit à la pudeur que chacun éprouve envers son
propre corps et celui de l'autre. Il reste qu’en discutant avec des femmes qui pratiquent
cette méthode d’auto-observation, il faut aussi entendre que cette
pudeur peut aussi évoluer et devenir plus mature, plus adulte.
Un travail sur soi dans le but de vivre une parentalité responsable peut aider à assumer
ce qui paraissait être impudique et se convertir en joie de connaître
son état de fécondité.
Pour être honnête, lorsque l'on se marie, c'est aussi pour partager au niveau de cette intimité. Et je reste bien surpris que les auteurs trouvent pénible le fait de dialoguer sur " l'éventualité et l'opportunité de relations physiques entre eux". La réalité, est que malgré l'exposition permanente de la sexualité dans notre société hédoniste, la sexualité est trop peu l'objet d'échanges sérieux entre les couples. Le dialogue n'est-il pas pour eux l'occasion d'inscrire un des plus beaux cadeaux de la création dans un ensemble de significations plutôt que d'en rester au pauvre et seul registre de la silencieuse spontanéité ? En fait, lorsque l'on lit deux pages plus haut que la pratique contraceptive promeut elle aussi le dialogue en citant la question pleine d'attention du mari : "as-tu pris ta pilule ?" (p. 109), on comprend que si le dialogue se résume à cette demande d'information, on ne voit pas pourquoi on dialoguerait sur autre chose.
Remarque à propos du péché d’Onan en Gn 38, 8-10.
Il se déroule dans le contexte de la loi du Lévirat où Onan
a accepté de reprendre la femme de son frère décédé et
sans enfants, donc pour lui donner une descendance. En répandant
sa semence à l’extérieur du sein de sa nouvelle épouse,
Onan triche avec la parole qu’il a donné et il est condamné.
C’est l’interprétation commune des exégètes.
Il reste que l’Eglise a élargi l’interprétation de ce texte
en affirmant que ce qui est condamné est non seulement le manquement à la
parole de donner une descendance mais aussi la manière de réaliser
ce manquement : le retrait avec éjaculation de la semence masculine à l’extérieur
du vagin. Le débat à propos de cette méthode qui était
très vif dans les années 60 est complètement passé de
mode.
Conclusion
Notre fécondité est sans doute ce qui
nous est le plus intime et le plus personnel. C’est une chose merveilleuse
autant que sérieuse que de se partager cette vie en puissance
entre un homme et une femme. Mettre au monde un enfant est une aventure
et une responsabilité qui n’est pas banale.
L’Église n’est ni nataliste (il faut faire
autant d’enfants que possible) ni fataliste (vive le hasard). Elle invite
les hommes et les femmes qui ont choisi de mener une vie de couple à
avoir une fécondité responsable et de trouver leur manière
de réguler les naissances qu’ils veulent accueillir. Tous les moyens
ne sont pas pour autant bons. Certains détruisent la vie commencée
(avortement) ; d’autres (la contraception) mettent en évidence
des limites ou des difficultés dans le couple. Ainsi la contraception
est souvent le symptôme d’un manque de confiance en soi ou en l’autre,
d’une incapacité à vivre la maîtrise de soi, d’une
évolution différente dans le couple, d’une habitude ancienne
dont on arrive pas à se débarrasser, d’un équilibre
affectif qui a été rompu par un deuil ou un licenciement,
…
L’Église a mis sa préférence dans une régulation
naturelle des naissances, pourvu que chacun des membres du couple le
veuille vraiment et y ait été préparé, initié.
En effet, cela s’apprend. Celles et ceux qui la vivent vous diront quelle
liberté et quelle profondeur d’échanges cela a apporté à leur
couple.
© Bruno Feillet. Novembre 2006.
Notes
1. John T. NOONAN,
Contraception et mariage. Evolution ou contradiction dans la pensée
chrétienne ?, trad. Marcelle Jossua, Cerf, Paris, 1969, 722 pages.
2. Ceci se fondait
sur les théories de
Galien (2ème moitié du
II° siècle après Jésus-Christ) qui, comme Hippocrate
mais contrairement à Aristote, supposait que la procréation
exigeait la rencontre de la semence masculine et de la semence féminine.
Aristote pensait quant à lui que la fécondation n’avait rien à voir
avec le plaisir mais était directement liée aux menstrues
de la femme. Cf. « Galien », Encyclopaedia Universalis.
3. Saint Augustin, Du mariage et de la concupiscence, 1, 15, 17 ; CSEL
42, 229-230 ; Trad. Péronne, Ecalle Vincent.
4. Réginon, « Les Disciplines ecclésiastiques et la
religion chrétienne », 2, 89 ; PL 132, 301. Vers 750.
5. Décrétales, 4, 5, 7. Sous le pape Grégoire IX,
compilées
par S. Raymond entre 1230-1234, supérieur des dominicains, a des
fins de luttes contre les cathares.
6. Pie XII. Documentation Catholique du 2 décembre 1951. Discours
du 29 octobre 1951.
7. Pie XII, Déclaration du 29 octobre 1951, « l’apostolat
des sages-femmes »,
Documentation Catholique 1109 du 2 décembre 1951, col. 1485.
8. Jacques VALLIN, La population française, La découverte,
Repères
N° 75, Paris, 1996, p. 28-30.
9. Conseil Pontifical pour la famille, Evolutions démographiques,
dimensions éthiques
et pastorales. Instrumentum Laboris, Vatican, 1994, p. 22.
10 Publiée en 1798 in Essai sur le principe de population.
11. COMMISSION JUSTICE ET PAIX, « La maîtrise de la fécondité mondiale »,
Documentation Catholique, 3 juillet 1994, N° 2097.
12. Documentation catholique, Novembre 1954, col. 895.
13. V. HYLEN, « La note 14 dans la constitution pastorale "Gaudium
et spes" N° 51 », Ephémérides de Louvain,
42/1966, p. 555-566.
14. Bernard HÄRING, Le chrétien et le mariage, Cerf, Paris,
1966, p. 82-83.
15. Documentation Catholique, 1964, col. 892.
16. Voir l’histoire du contexte immédiat de l’encyclique Humanae
vitae et de la commission in Robert McCLORY, Rome et la contraception.
Histoire
secrète
de l’encyclique Humanae Vitae, trad. Jacques Mignon, Editions de l’Atelier,
Paris, 1998.
17. Xavier THEVENOT, Compter sur Dieu, Cerf, 1992, p. 89.
18. Alain YOU, « La loi de gradualité et non pas la gradualité de
la loi », in Esprit et Vie, N°8, 1991, p. 120.
19. Note pastorale de l’épiscopat français sur « Humanae
vitae »,
Documentation Catholique §20, N° 1529, 1° décembre
1968.
20. Jean-Paul II, discours de clôture du synode sur la famille, 25
octobre 1980.
21. Jean-Marie LUSTIGER, « gradualité et conversion »,
Documentation Catholique, N°1826, 21 mars 1982.
22. Ibid p. 316.
23. Ibid p. 316.
24. François de SALES, Traité de l’amour de Dieu, IX, 7.
25. Alain YOU, article cité, p. 124.
26. Jean-Paul II, Audience du 22 août 1984 §6 et 7.
27. On lira avec intérêt à ce sujet un petit opuscule écrit
par un couple américain : Thomas and Donna Finn, "Intimate
bedfellows : love sex, and the catholic church" aux éditions
St Paul Books ans Media, 1993. Spécialement les pages 39-56.
28. Conseil Pontifical pour la famille, Vade-mecum à l’intention
des confesseurs sur certains sujets de morale liés à la vie
conjugale, Paris, Téqui,
1997. Ce petit opuscule de 26 pages mérite les efforts d’une lecture
attentive.
29. Lire à ce sujet Hubert AUPETIT
et Catherine TOBIN, L’amour déboussolé,
François Bourin, Paris, 1993, p. 16. Profiter de l’occasion pour
lire l’ensemble de l’ouvrage de ce couple libre mais déboussolé pour
ne pas dire désabusé.
30. D’après un
article de Anne Lizotte, Famille Chrétienne
N° 872,
du 29 septembre 1994, p19-22.
31. Xavier LACROIX, « Contraception
et religions » in Contraception
: contrainte ou liberté ? Etienne-Emile Beaulieu, Françoise
Héritier,
Henri Leridon (dir.), Odile Jacob, Paris, 1999, p. 179.
32. Catherine GREMION et Hubert TOUZARD, L'Eglise et la contraception : l'urgence d'un changement, Paris, Bayard, 2006, 183 pages. Il faut dire que cet ouvrage est assez décevant pour des universitaires. Une incapacité à analyser les concepts de "naturel", "dialogue", "spontanéité" ; une grande difficulté à repérer le développement moral qui se vit dans les Ecritures et dans l'Eglise ; un habitus théologique pas du tout maîtrisé ; La confusion entre réception d'une règle morale et majorité démocratique ; Un plaidoyer pour une morale de l'intention... dont on sait que l'enfer en est pavé ; enfin une tendance malthusienne assez désagréable. La théologie morale, ça ne s'improvise pas.
33. Olivier FLORANT, Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré" Pour une liturgie de l'orgasme, Paris, Presses de la Renaissances, 2006, 239 pages.
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