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INTRODUCTION
A. LE SENS DE LA CARESSE.
B. DIMENSIONS LUDIQUES ET GRAVES.
C. LA FECONDITE ET SA MAITRISE.
D. LA REVELATION DE SOI DANS LA DEMAITRISE DU PLAISIR.
E. L’INSTINCT SEXUEL N’EXISTE PAS !
1. L’acte charnel n’est pas une affaire d’hygiène.
2. L’acte charnel n’est pas génétique.
3. L’acte charnel ne se réduit pas aux hormones.
F. « L'ENGAGEMENT » AU SERVICE D'UNE VERITABLE
LIBERATION SEXUELLE.
INTRODUCTION
Voilà la question centrale à laquelle
il nous faut répondre. En effet, si les relations sexuelles n’ont
pas de sens, alors tout est possible. En revanche si, comme nous le croyons,
les relations sexuelles sont remplies de sens il convient non seulement
de les connaître mais d’en tenir compte pour conduire notre
vie.
Pour nous permettre d'y voir plus clair, il nous faudra
donc travailler des questions sur la gravité de l'acte ou le rapport
à la fécondité ; se demander si les relations sexuelles
ne sont qu'un degré supplémentaire parmi tous les gestes
de tendresse ou si elles font passer une frontière significative
dans la vie d'un couple. Enfin nous tâcherons de tordre le cou à
un certain nombre d'idées reçues comme les relations sexuelles
une affaire d'hygiène, de gènes ou d'hormones. Le but pratique
de ces considérations consiste généralement à
déresponsabiliser et à justifier des pratiques peu humanisantes
ainsi qu’à déculpabiliser à moindre frais l'homme
et la femme devant cet acte tout de même si fort dans les relations
humaines.
Les gestes n’ont aucun sens si aucune parole
ne vient dire ce qui se joue ce qui est signifié dans le geste
lui-même. En effet, la caresse ne tire pas son sens d’elle-même
mais de celui ou de celle qui la pose, de celui ou celle qui la reçoit.
Le caressé et le caressant ne le vivent d’ailleurs pas toujours
de la même façon. La caresse ne devient parole que lorsque
la parole existe déjà. La caresse est au service d’une
réalité plus profonde, du désir de la rencontre.
Il ne peut y avoir de « belles caresses » sans la possibilité
réelle de dire oui ou non, sans la possibilité d’une
parole.
"La caresse est geste-parole qui franchit l’horizon ou
la distance de l’intimité avec soi, du rapport solitaire
à soi. Il en va ainsi pour le caressé, le touché,
qui est abordé dans la sphère de son incarnation, mais aussi
pour qui caresse, pour qui touche et qui accepte de sortir de soi pour
ce geste. En ce sens, le geste de qui caresse n’est pas capture,
possession, soumission de la liberté de l‘autre envoûtée
par moi dans son corps, mais il est don de conscience, don de parole,
don d’intention de qui touche à la présence concrète
de l’autre, à ses particularités naturelles ou historiques"
(1).
A. LE SENS DE LA CARESSE.
Commençons par une petite réflexion de Paul Tillich, un
philosophe américain :
"Aucun objet n'est isolé. Plus nous allons en profondeur,
moins il devient possible de considérer celui-ci comme séparé
des autres et de la réalité dans son ensemble. Lorsque je
rencontre un autre homme, nous sommes l'un pour l'autre des individus
isolés. Mais lorsque nous accédons à des niveaux
de l’existence personnelle qui ont été redécouverts
par la psychologie des profondeurs, nous rencontrons le passé,
les ancêtres, l’inconscient collectif, la substance vivante
de laquelle participe tous les êtres vivants". (2)
Dans le même sens, un proverbe tibétain publié dans
la revue Prier du mois de janvier 1995 disait ceci : « Un jour,
en marchant dans la montagne, j’ai vu une bête. En m’approchant,
je me suis aperçu que c’était un homme. En arrivant
près de lui, j’ai vu que c’était mon frère
! »
Il en est de même pour les relations sexuelles et dans un ensemble
plus large pour les gestes de tendresse. Vues de loin elles ne sont que
caresses, baisers ou relations sexuelles. Mais dès que nous nous
approchons de cette réalité, très vite, il nous faut
considérer quelles sont les personnes qui vivent cette relation,
comment cela retentit dans leur corps, dans leur histoire, dans leur entourage.
Nous savons bien que serrer la main de quelqu’un engage déjà
une relation. Il est des cas où cela nous coûte de tendre
notre main pour serrer celle d'un autre. Les hommes politiques le savent
bien qui distillent savamment ce geste devant les photographes. Si ce
simple geste peut être à ce point significatif, on ne peut
dire, à moins de vouloir être aveugle et de s’abstenir
de prendre la question au sérieux que les relations sexuelles,
plus intimes et plus rares, sont à ce point banales qu’elles
ne veulent rien dire.
Bien des auteurs ont traité du sens de la caresse.
Voici quelques citations de deux personnes qui les vivent mais qui ont
aussi pris la peine de les réfléchir. Nous citons ici une
femme puis un homme. Vous verrez qu’ils n’en parlent pas de
la même manière. Au delà des diverses compétence,
la différence des sexes joue aussi sur la manière de parler
de cette réalité.
Luce Irigaray est directeur de recherches en philosophie au CNRS. Son
discours est à la frontière de la philosophie et de la poésie.
Ne nous laissons pas impressionner et essayons de faire l’effort
de comprendre.
"La caresse est incantation à toi comme irréductible
au commun, au général, à une relative neutralisation
dans le collectif. Elle est éveil ou réveil de toi à
toi, et à moi. Appel à être nous.
La caresse est aussi louange. Hommage de fête, du soir, du printemps
à ce que j'ai perçu, senti, éprouvé de toi
durant le jour, la semaine, l'hiver, le quotidien plus ou moins bâti
dans la grisaille des impératifs communs, des trajets urbains,
de la soumission des rythmes de ma sensibilité à l'outil
de travail, aux normes de la civilité.
La caresse est aussi invitation au repos, à la détente,
à un autre mode de percevoir, de penser, d'être : plus calme,
plus contemplatif. A un mode de percevoir et de penser moins utilitaires".
(3)
La question du sens des gestes de tendresse et plus
spécifiquement du langage des gestes a été très
bien abordé par Xavier Lacroix (4).
Plus descriptif que Luce Irigaray, il y évoque diverses réalités
de la vie de couple : caresser ; embrasser ; le baiser ; pénétrer
et être pénétrée. Voici comment un homme marié
et un théologien parle de chacune de ces réalités
:
Caresser n'est
pas seulement éprouver le contact avec la peau de l'autre. C'est
se porter vers lui, explorer son corps, le célébrer. "D'une
caresse, je te fais briller de tout ton éclat" (Paul Eluard).
Promenade sur le corps paysage, la caresse est moins conquête
que quête, poétique, gratuite, sans but. Elle est expérience
de l'impossible possession de l'autre. En sa chair, la (le) voici à
la fois proche, très proche, et insaisissable, toujours autre,
toujours à venir...
Embrasser, entourer
de ses bras, les ouvrir pour recevoir, les refermer pour accueillir,
ménager à l'autre une place contre soi. Image même
de la relation non-violente, l'étreinte, tout en mimant la possession,
dit la douceur de l'accueil réciproque où chacun ouvre
son espace propre à celui de l'autre.
Le baiser, victoire sur l’appétit
destructeur, renverse la signification courante de l'oralité
: la bouche y devient non plus l'organe dévorateur, mais expressive
du respect ou de la soif de l'autre, de l'échange des souffles,
du désir de nourrir l'autre, échange intime annonçant
d'autres échanges intimes. Après la parole, le retour
aux sources de la parole. "Amants, quand aux lèvres l'un
de l'autre vous vous portez comme pour boire..." (R. M. Rilke).
Pénétrer, être pénétrée
: gestes d'hospitalité. Être accueilli, accueillir. L'acte
peut être plus ou moins violent, accompagné du consentement
plus ou moins grand des sujets... Mais d'où vient ce désir
"d'être inclus" (Ferenczi) ? Chacun des deux partenaires
en cet instant n'entoure-t-il pas l'autre, de manières dont la
différence ne manque pas de sens ? (5)
Il est étonnant de voir combien ces deux «
témoins » ne peuvent s’empêcher d’avoir
recours à la poésie, sous une forme ou sous une autre, pour
évoquer l’univers des caresses. Pourquoi ne se sont-ils pas
contenter d’une description technique ? Parce que le sens du geste
n’est pas d’abord dans la technique.
Sans pour autant rentrer dans les détails retenons
tout de même que du point de vue philosophique, du point de vue
du sens, un acte quel qu'il soit (une parole, un rapport sexuel, une oeuvre
d'art...) ne porte en lui-même son propre sens. "Le sens
n'est jamais isolé" (6).
Le même geste, posé de la même manière n'aura
pas la même signification selon le contexte dans lequel il est vécu.
Les nombreuses citations tirées des poètes, montrent à
quel point les mots sont limités pour dire le sens de ces gestes.
Prenons un exemple plutôt loin de notre sujet. Si vous rentrez dans
la mairie de votre commune et que vous voyez la photo officielle du Président
de la République Française, quelle que soit votre propre
opinion politique, il est possible que vous trouviez cela normal, ordinaire
et même que vous ne remarquiez même pas cette photo. Mais
si, lors d'un voyage culturel en Mongolie, sous une yourte vous tombez
sur le même portrait, l'objet à lui seul risque de vous renvoyer
à toute votre culture française et pas seulement à
la photographie officielle du Président en cours de mandat. Bref
! le contexte contribue considérablement au sens du geste. Ainsi
la vie quotidienne sur laquelle va s'inscrire la relation sexuelle va
influer considérablement sur ce qui va être vécu ;
sur ce que le couple veut se dire à ce moment là ; si c'est
la première fois, ou pour se retrouver après un conflit
pour exprimer une réconciliation, ou encore pour conclure une belle
journée, pour se dire un "je t’aime", ou si c'est
pour essayer d'avoir un enfant ...
Plus encore que la vie quotidienne, la culture aussi
contribue considérablement au sens du geste que nous posons. Nous
savons très bien qu'un baiser sur la bouche à Moscou peut
se faire entre hommes sans pour autant qu'ils soient homosexuels. En Mauritanie,
les hommes se tiennent par la main et ils ne sont pas plus homosexuels
que les russes. En France tous ces gestes, même posés par
un russe ou un mauritanien ne seraient pas compris. Autrement dit, en
France notre imaginaire collectif est chargé d'une quantité
d'images associées à des contextes précis. Gardons-nous
de croire que la culture ça se change comme les idées. Elle
a une inertie immense, elle change très lentement. C'est à
l'intérieur de celle-ci que nous devons nous positionner. C’est
avec son vocabulaire et sa grammaire que nous devons essayer de trouver
et d'exprimer le sens de nos gestes.
Le sens est inséparable de règles
sociales (7). De même qu'il
faut des règles de grammaire pour permettre aux mots d'être
riches de sens dans leurs multiples associations, de même la société
a besoin de règles pour lire et comprendre ce qui se passe entre
les hommes. Les règles introduisent de la différence dans
les comportements humains et des interdits (des entre-dits). C'est justement
parce qu'une distance nous est imposée par la culture, la société,
nos traditions familiales qu'une parole se libère. Les interdits
nous libèrent du monde fusionnel, confus et anarchique.
Pour que cette vie ne tombe pas dans l'indifférence, l’interdit
nous impose de consentir au temps qui passe et à assumer la différence
des sexes et des générations. Il nous impose des règles
et des rites de passages. Vouloir aller trop vite et n'importe comment
pour vivre une « sexualité confortable » (8),
c’est-à-dire sans respect de l’autre, sans responsabilité
vis-à-vis de l’autre, porte le risque de perdre petit à
petit le sens des gestes de tendresse. Cela peut aller jusqu'à
la perte du désir, objet de consultation classique chez les sexologues.
Le fait d’être amoureux ou amoureuse n’est
pas suffisant pour se livrer dans les bras d’un(e) autre et pour
l'accueillir. Certes, c’est au moment où on est amoureux
que l’on se livrerai le plus volontiers à la rencontre de
l'autre. Le désir profond de concrétiser une union des sentiments
par une union des corps avec celui ou celle que l'on croit, que l’on
veut aimer nous jette dans un monde fusionnel dont nous sortirons inévitablement
un jour. Mais lorsque les différences sont trop vite gommées
au profit de la rencontre immédiate de l’autre, la rentrée
dans le réel est d'autant plus rude.
Pour s’aimer vraiment, il faut du temps, du temps pour reconnaître
les différences de l’autre, des différences que l’on
a pu s’exprimer. Lorsque les partenaires consentent à vivre
cette différence, c’est alors et alors seulement que l’amour
a de l’avenir jusque dans une communion de destin qu’est le
mariage. Si la loi française maintient un âge limite en deçà
duquel il n’est pas possible de se marier (9),
ce n’est pas pour embêter le monde. C’est parce qu’on
ne peut pas tricher avec l’humanité et la psychologie des
uns et des autres. Et vue l’ « interminable adolescence
» (10) dans laquelle les jeunes
de cette fin de siècle vivent, il faudrait sans doute remonter
cet âge. Cela provoquerait la réflexion de chacun, éprouverait
leur patience et éviterait bien des erreurs.
Ceci nous amène enfin aux rites de passages
qui permettent, c’est le cas de le dire, le passage à l’acte
au niveau des relations sexuelles. Lorsque j’accueille des "fiancés"
pour leur préparation au mariage, en fait ils ne sont pas fiancés.
Si je leur demande comment ils se présentent ou parlent de leur
"fiancé(e)" à leurs parents ou à leurs
amis, ils répondent : « copain ou copine, petit(e) ami(e)
», le plus souvent ils se contentent du prénom de leur futur
conjoint. C’est quand même limité et peu significatif
lorsqu’on sait l’étendue de la réalité
décrite par un tel vocabulaire dans notre culture française.
Mais lorsqu’ils se fiancent, ils disent gagner un statut social.
Le regard des autres sur eux modifie et clarifie leur propre manière
de se recevoir l’un de l’autre.
Je voudrais plaider vigoureusement pour un retour au rite des fiançailles.
Qu’importe au fond la manière dont il se déroule,
mais que les jeunes puissent avoir des étapes vers le mariage sans
se lancer trop vite dans une vie qui y ressemble les aidera profondément
à se préparer au mariage lui-même. Utiliser un vocabulaire
précis qui dise qui est qui n’est pas un luxe ringard. Il
est bon d’avoir des étapes qui vous approche d’un moment
fondateur. C’est humain au sens où cela vous humanise, où
cela respecte les rythmes de votre humanité. La vie ce n’est
pas de l’ordre du tout ou rien. Le mot de fiancé intègre
profondément la dimension de confiance dans une parole donnée
pour vivre dans un avenir proche la réalité du mariage.
Mais cet amour vivant "déjà là" n'est "pas
encore" réalisable dans la forme concrète du mariage.
Ce temps des fiançailles vraies, où les fiancés jouent
le jeu de la distance et du temps, permet encore dans le temps qui reste
approfondir leur projet de vie.
Dans le même sens, le psychanalyste Tony Anatrella peut affirmer
:
« Notre vie sociale manque de rites d’initiation. Quand
une société abandonne ses rites, le sujet se trouve dans
l’anxiété et le doute et il s’organise pour
en trouver d’autres. Le rôle des sectes et de la drogue est
bien significatif à cet égard ». (11)
On pourrait se demander si ce que les jeunes appellent
« le mariage à l’essai » n’est pas favorisé
par cette absence de rite qui marque la relation privilégiée
qui est en train de se construire entre un jeune homme et une jeune fille.
Sauf que justement c’est déjà une forme trop proche
du mariage. Cela empêche bien souvent d’y voir clair dans
les relations qui se nouent. Les fiançailles, quant à elles
maintiennent une distance parce qu’elles ne disent pas le mariage.
Elles disent simultanément le désir du mariage parce qu’il
y a suffisamment de confiance partagée et la nécessité
d’attendre parce que tout n’est pas mûr, tout n’est
pas prêt.
Enfin, nous voudrions conclure ce chapitre sur le
sens proprement dit des caresses en présentant deux manières
d'en parler non pas au sens poétique ou descriptif comme précédemment
mais au niveau des conditions de possibilité. Je cède à
nouveau la parole à Luce Irrigaray :
Pour franchir une limite, il importe que celle-ci existe. Pour se
toucher dans l'intersubjectivité, il est nécessaire que
deux sujets acceptent la relation et qu'ils aient la possibilité
de l'accepter, que chacun ait la possibilité d'être sujet
concret, corporel, sexué (en non modèle abstrait, neutralisé,
factice ou fictif).
Il importe aussi que chacun(e) ait pu donner librement son accord dans
le franchissement de l'horizon de l'intégrité subjective,
intégrité qui devrait être garantie par un droit.
Un oui de l'un et de l'autre devrait intervenir avant toute caresse.
Un oui qui est accord à m'intéresser plus avant à
ta présence concrète, à dépasser les limites
de la vie communautaire.
Un oui qui est aussi accord à te donner accès à mon
corps, à ma sensibilité, à ma pensée et à
mon langage plus intimes, étrangers à l'unité du
travail et de la vie dans la cité. (12)
Éric Fuchs, quant à lui, propose quatre
critères pour décrire une relation amoureuse réussie
:
La sexualité sera dite humaine lorsqu'elle permettra une relation
amoureuse réussie. Et on précisera ce dernier adjectif,
évidemment ambigu, en disant qu'une relation amoureuse est réussie
lorsqu'elle est libre, adulte, créatrice et intégrée.
Libre parce qu'il ne peut y avoir de relation
sexuelle authentique sans liberté des partenaires : le viol, quoi
qu'il en soit des fantasmes qu'il véhicule depuis toujours, n'a
jamais été reconnu par l'humanité comme un modèle
de relation réussie !
Adulte, parce que, dans cette perspective,
une relation sexuelle réclame que les partenaires sexuels soient
le plus possibles libérés de leurs dépendances infantiles
: maturité physique et maturité psychique ne se confondent
pas forcément !
Créatrice, c'est-à-dire cherchant
à créer avec le partenaire sexuel une réalité
nouvelle qui soit autre chose et plus que la somme des deux individus
en cause : l'enfant sera le signe par excellence de cette réalité
nouvelle créée par le couple, mais pas le seul ; tout un
réseau de relations se tisse entre les deux partenaires et à
partir d'eux, lequel constitue une réalité sociale, culturelle,
affective, nouvelle.
Enfin, intégrée, parce qu'on
ne saurait séparer la sexualité du reste de l'existence
et quelle est appelée à signifier et à permettre
une relation plus totale, englobant toute l'activité des deux membres
du couple, et pas seulement leur désir sexuel.
On notera tout spécialement que la réussite de la relation
amoureuse ne dépend pas d’abord de l’intensité
de la jouissance ou de l’orgasme contrairement aux visions des rapports
amoureux imposées par la culture occidentale. (13)
Pour travailler ces deux textes, nous pourrions nous
poser les questions suivantes :
Nous aident-ils :
• à trouver des critères pour dire si une caresse
est belle ou pas ?
• à dire à partir de quand une caresse peut-elle être
risquée ?
B. DIMENSIONS LUDIQUES ET GRAVES
L'Église a souvent présenté les
relations sexuelles comme quelque chose de grave, de sérieux. La
gravité du discours de l'Église sur la vie de couple trouve
son origine dans une réaction à la légèreté
avec laquelle la civilisation romaine rendait possible l'exercice de la
sexualité. Ainsi les citoyens avaient une épouse pour avoir
des enfants mais il leur était loisible d'avoir des maîtresses,
des concubines ou d'user de leurs esclaves pour le plaisir (14).
Le respect légitime dû à l'épouse, la dignité
de toute femme et l’accueil de la réalité du mariage
a conduit l'Église à recentrer la réalité
du mariage avec tout le sérieux nécessaire sur une seule
dimension : la fécondité.
De plus le grand Saint Augustin qui fut tout un temps en proie à
la passion dévorante de la sensualité a tiré de ses
expériences et de ses réflexions un pessimisme sur cette
dimension concrète de la vie conjugale. Seuls les rapports conjugaux
en vue de la procréation n’étaient pas un péché.
Comme remède à la concupiscence, au désir qui porte
l’homme et la femme l’un vers l’autre ils demeuraient
péché véniels. Quant à l’adultère,
c’est bien sûr péché mortel (15).
Bref ! sauf cas rares, l’exercice de la sexualité était
profondément liée au péché. Nous subissons
encore les conséquences d’une telle perspective.
Le pessimisme d’Augustin sur les relations sexuelles et en particulier
sur l’expérience du plaisir provient certainement d’une
culpabilité mal gérée sur la première partie
de sa vie. Mais il s’alimente aussi du soupçon que portait
le stoïcisme sur le plaisir sexuel. La tentative du stoïcisme
est entre autre de maîtriser l’ensemble de la vie. Nous gardons
tous dans nos mémoires, comme image d'Épinal, l’attitude
stoïque de Montaigne face à la douleur. En aucun cas il n’aurait
voulu se laisser dominer par elle. Le stoïque agit de même
vis-à-vis du plaisir. En aucun cas il ne voudrait se laisser dominer
par lui. Or l’expérience du plaisir est simultanément
une expérience de démaîtrise, de perte de contrôle
sur soi-même. L'extase est une sortie de soi au sens le plus étymologique
du terme.
Nous héritons encore aujourd’hui, quelque part au fond de
nos consciences de la culpabilité augustinienne renforcée
par le stoïcisme. A cause de cela, au fil des siècles l’acte
sexuel est devenu très sérieux, trop sérieux et cela
a marqué jusqu’à nos jours nos consciences chrétiennes.
Il manquait sans doute l’expression positive
du jeu, du ludique et du plaisir qui existent dans la rencontre des époux.
La bible, spécialement dans le Cantique des Cantiques, témoigne
pourtant de cette heureuse et délicieuse rencontre de l’homme
et de la femme :
Elle : Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! Car tes caresses
sont meilleures que du vin, meilleures que la senteur de tes parfums.
Ct 1, 2-3.
Elle : Mon chéri pour moi est un sachet de myrrhe : entre mes seins
il passe la nuit. Ct 1, 13.
Lui : Que tes caresses sont meilleures que du vin, et la senteur de tes
parfums que tous les baumes. Ct 4, 10.
Lui : Je viens à mon jardin, ma soeur, ma fiancée ; je récolte
ma myrrhe avec mon baume ; je mange mon rayon avec mon miel ; je bois
mon vin avec mon lait ! Ct 5, 1.
Le plaisir des caresses est bien présenté
comme un cadeau merveilleux de l’existence. Et on ne voit pas pourquoi
l’expérience de ce plaisir, cette démaîtrise
serait une offense au Créateur pourvu que le cadre de tout ceci
soit celui de l’amour exprimé dans le mariage.
Depuis le nouveau code de droit canon de 1983, une ouverture s’est
faite sur ce sujet. Ainsi nous pouvons lire au canon 1055 : « L’alliance
matrimoniale, par laquelle un homme et une femme constituent entre eux
une communauté de toute la vie, ordonnée par son caractère
naturel au bien des époux ainsi qu’à la génération
et à l’éducation des enfants (16),
a été élevée entre baptisés par le
Christ Seigneur à la dimension de sacrement ». Même
s’il faut encore lire entre les lignes, l’expression «
bien des époux » laisse toute la place aux dimensions du
jeu et du plaisir propres à toute vie de couple.
On est loin du canon 1013 de 1917 : « La fin première du
mariage est la procréation et l’éducation des enfants
; la fin secondaire est l’aide mutuelle et le remède de la
concupiscence ». Il relevait encore de la théologie pessimiste
de saint Augustin.
Xavier Lacroix, théologien, marié et père de famille,
dit très bien cela en parlant du « jeu amoureux des amants
» :
« Rompant avec les tâches quotidiennes et le travail "utile",
ils se dépensent "pour rien". Ils perdent du temps ensemble.
Ils expérimentent qu'ils ne sont pas seulement au service d'une
oeuvre, aussi noble soit-elle, - famille et enfants par exemple - mais
des vivants incarnés qui redécouvrent humblement leur incarnation
en ne craignent pas de poser des gestes qui, jugés selon les catégories
du sérieux passeraient pour ridicules. Ils acceptent d’être
ridicules. Ils cessent pendant quelques instants de se prendre pour des
grandes personnes. » (17)
Pour donner un exemple, écoutez autour de vous
les surnoms que se donnent les amoureux. Ils sont ridicules et pourtant
ils ne sonnent pas faux lorsque ce sont eux qui les utilisent. Lors des
préparations au mariage, ils en ont parfois tellement conscience
que tous n’osent pas les dire en public.
Nous sommes donc en train de retrouver la dimension
légère des rapports amoureux sans pour autant laisser tomber
leur dimension de gravité. Lorsqu’on sait que ce qui est
grave, c’est ce qui a du poids (Gravidus, gravis = lourd, caractère
de ce qui a du poids en latin) on ne peut que remarquer le paradoxe qui
décrit les relations sexuelles. Comment peuvent-elles être
à la fois légères et graves ? En fait, c’est
dans le paradoxe que se trouve le chemin de la vérité.
La société propose une nette séparation
dans la manière de vivre les aspects légers et graves de
l’acte charnel. Du moins, elle voudrait nous faire croire cela :
« Il n’y a pas de mal à se faire du bien ». De
nos jours, une tendance de fond se dessine : le ludique est devenu le
fil conducteur principal (18)
de la vie et spécialement de la vie sexuelle. Mais depuis quelques
années déjà, on commence à trouver des remarques
qui pointent l'incapacité de l'Eros à trouver en lui-même
sa propre justification, son propre sens.
« L'Éros est fatigué ; on a peu découvert,
beaucoup regardé en cherchant la surprise, et finalement, on s'est
ennuyé. Il manquait ici et là la part du rêve qui
transforme la démonstration en sous-entendu, l'image en évocation,
le geste en promesse. Bref, il manquait l'érotisme qui n'est "super"
que dans l'intimité et reste interdit d’antenne pour cause
d'imagination » ! (19)
En fait, à trop vouloir la légèreté
sans lien réel avec la gravité relationnelle de l’acte,
il n’y a plus de jeu. En effet, qu’est-ce que le jeu sinon
une détente dans un cadre sérieux dont on a besoin de s’extraire
pour décompresser. Si tout est léger, le jeu perd son sens
et devient fade. C’est comme pour les vacances, on en profite si
on a la chance de pouvoir aussi travailler.
Chassée à grand renfort d’idéologies et de
démissions, la dimension grave revient aujourd’hui en force.
La crainte des maladies sexuellement transmissibles et tout spécialement
la crainte du SIDA a réintroduit la notion de gravité dans
les rapports amoureux. Mais avec une différence de taille. En effet,
la gravité est revenue devant la peur de la maladie et de la mort
alors que l’Église parle de gravité pour évoquer
la dignité du geste que le Créateur a confié à
l’humanité. Mieux vaut tout de même un retour vers
le respect de l’autre, la connaissance de son histoire, fussent-ils
motivés par la peur de la mort, que d’aller tout droit à
la mort. Alors qu’on a voulu une sexualité libérée,
sans responsabilité, incidemment, le drame du SIDA rappelle que
l’exercice de la sexualité met en jeu des personnes, soi-même
et le partenaire pour ne pas parler de l’entourage. Il est à
souhaiter que, lorsqu’on mène une vie sexuelle risquée,
se protéger soi, protéger l’autre commencent à
entrer dans les moeurs. Ce n’est pas encore gagné. Le rapport
Spira cité plus haut montre qu’en fait les comportements
sexuels des français n’ont pas beaucoup changé depuis
l’apparition du SIDA.
Ne sommes-nous pas là devant l’attitude du fils prodigue
qui revient à la maison ? Il revient non pas par conscience vive
d’avoir considéré son propre père comme déjà
mort (donne-moi la part d’héritage qui me revient) mais par
son intérêt premier (même les ouvriers de mon père
ont de quoi manger alors que moi, je meurs de faim) (20).
Même si la thèse peut paraître
abrupte, nous pourrions dire ceci : autant l’Église a trop
souvent insisté sur la gravité, autant la société
occidentale contemporaine ne parlait que de légèreté.
Les moyens contraceptifs lui donnaient les moyens de masquer cette dimension.
Il serait sans doute bon de réconcilier ces deux dimensions, chacune
étant au service de l’autre. Si vous voulez profitez pleinement
de l’aspect ludique de la rencontre de l’autre, il faut tout
aussi pleinement en assumer la gravité. La rencontre vraie de l’autre,
la fécondité, et même la caresse, sont des lieux qui
peuvent dire beaucoup, gardons-nous de les traiter de manière anodine,
banale et finalement sans saveur. Les amoureux qui s’embrassent
langoureusement en public pendant des minutes interminables n’ont
sans doute plus rien à se dire pour s’exhiber à ce
point. Il ne s’agit pas d’être léger ou grave
mais bien d’être légèrement grave ou gravement
léger.
On trouve une telle articulation dans la parabole des 10 vierges dans
L’Évangile selon saint Matthieu au chapitre 25 :
Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui
prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.
Cinq d’entre elles étaient insensées et cinq avisées.
En prenant leurs lampes, les filles insensées n’avaient pas
emporté d’huile ; les filles avisées, elles, avaient
pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles.
Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et
s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri retentit : « voici
l’époux ! Sortez à sa rencontre. » Alors toutes
ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent
leurs lampes. Les insensées dirent aux avisées : «
donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent ».
Les avisées répondirent : « Certes pas, il n’y
en aurait pas assez pour nous et pour vous ! Allez plutôt chez les
marchands et achetez-en pour vous. » Pendant qu’elles allaient
en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes
entrèrent avec lui dans la salle de noce, et l’on ferma la
porte.
Finalement, arrivent, à leur tour les autres jeunes filles, qui
disent : « Seigneur, seigneur, ouvre-nous ! » Mais il répondit
: « En vérité, je vous le déclare, je ne vous
connaît pas. Veillez donc car vous ne savez ni le jour ni l’heure.
Il s’agit de se rendre à la fête
de la noce. Pour cela le seul laissez-passer est une lampe à huile
allumée. Pour profiter de la fête, il fallait être
prévoyant. À travers l’huile, c’est l’attitude
de prévoyance qui ne peut être partagée. L’insouciance
a rendu la fête inaccessible aux 5 jeunes filles insensées.
Il n’y a pas de fête qui ne se prépare sérieusement.
Qui d’entre nous, invité à un repas chez le Président
de la République, oublierait le carton d’invitation, ne mettrait
son plus bel habit ? Cette tension entre le ludique et le sérieux
est profondément humaine au sens où y manquer nous fait
perdre le sens et de l’un et de l’autre.
On pourrait maintenant compléter la petite exégèse
rabbinique rapportée au début de ce travail. Elle rappelait
que si on enlevait la présence de Dieu du coeur de l’homme
et de la femme, il ne restait plus que le feu de la passion. Il faudrait
maintenant préciser que la présence de Dieu n’enlève
pas la passion mais lui donne son sens.
C. LA FECONDITE ET SA MAITRISE.
La fécondité est un des aspects incontournables des relations
sexuelles. Qu’allez-vous faire de cette capacité extraordinaire
de transmettre la vie ? Cyclique chez la femme, permanente chez l’homme,
comment votre rencontre saura respecter cette différence si essentielle
?
Ce n’est pas le lieu ici de faire l’inventaire des différentes
manières de réguler les naissances. Nous le savons, l’Église
invite les couples mariés à chercher un chemin qui respecte
la nature de l’homme et de la femme et donc à trouver une
méthode qui respecte le rythme féminin. Un tel chemin, jamais
facile, passe toujours par une vraie connaissance de son corps et de celui
du conjoint. Il appelle à une réelle maîtrise de soi
et s’enrichit toujours du respect de l’autre. L’efficacité
des méthodes d’auto-observation de la femme est aussi élevée
que dans le cas des pilules. Si elles n’exigent pas un niveau intellectuel
particulier, elles imposent, en revanche, une formation et une rigueur
sans faille dans la mise en oeuvre.
Cependant, en général, les jeunes qui s’engagent dans
des rapports sexuels avant le mariage se tournent vers des moyens contraceptifs
artificiels (21). Et mieux vaut encore
une contraception que d’avoir des relations sexuelles au petit bonheur
la chance. Qui a rencontré un jeune homme ou une jeune fille en
train de se découvrir père ou mère sait le drame
qui se joue alors dans la conscience de l’un et de l’autre
: Garder l’enfant ? Se marier alors que ce n’était
pas souhaité ? Avorter ?...
Mais là non plus n’est pas notre propos.
Ce qui nous intéresse ici, est l’habitude
contraceptive dans laquelle les jeunes vont s’installer. Les conséquences
sont de deux ordres :
D’une part, on ne modifie pas la physiologie d’une femme (lorsque
la contraception est chimique) de manière forte par des hormones
de synthèse sans qu’il y ait des répercussions sur
sa psychologie et son corps. Certes les pilules ont une réelle
efficacité contraceptive lorsqu’elles sont utilisées
correctement, même si le risque zéro n’existe jamais
là où la responsabilité humaine est en jeu. «
Il y a des actes manqués très réussis » disait
Xavier Thévenot.
D’autre part, l’habitude contraceptive, que d’aucun
disent au service de la spontanéité de l’amour et
d’une sécurité vis-à-vis d’une grossesse
non souhaitée ne donne pas toujours tous les fruits attendus.
L’attitude contraceptive pour une plus grande spontanéité
conduit souvent à une impasse. Lorsque vient le moment où
l’on ne peut plus s’abandonner à la spontanéité,
on reste dépourvu, faute d’avoir appris ensemble la maîtrise
de soi. La peur de l’enfant ou le véritable impératif
de ne plus en avoir laissent ces époux désarmés et
les font lourdement pencher vers le contraceptif chimique ou technique.
(...) Que dire de la femme qui perd les indications proprement féminines
de sa personne qui l’ont façonnées depuis des années
? Insensiblement, il est possible que la femme acquiert une sexualité
de type masculin et une psychologie d’ « indépendance
» qui est un leurre. Quant à l’homme, il risque de
s’enfoncer dans un égoïsme qui ne le satisfera pas.
Puisqu’on supprime les indications qui lui permettraient de connaître
et de recevoir, conformément à sa responsabilité,
la compagne que le Créateur lui confie, il risque de s’isoler
dans sa masculinité, sans rien vouloir connaître du corps
et de la psychologie de sa femme. (22)
En fait, les risques, outre ceux inhérents aux effets secondaires
à la prise d’hormones chimiques pour la femme, est de rentrer
pour le couple dans une dépendance aux moyens contraceptifs, d’ignorer
l’autre, voire de ne pas le respecter. Le jour où ils ne
seront plus possibles pour des raisons x ou y, comment le couple gérera-t-il
sa sexualité ?
Le choix fait à une période de la vie du couple a pu être
considéré à cette époque là comme le
meilleur pour le couple, pour l’expression de son amour. Or la vie
nous travaille, le contexte d’une décision change et il devient
utile et nécessaire de reprendre à frais nouveaux une décision.
Même si ce n’est pas toujours facile, il est important d’en
parler régulièrement dans le couple afin que cette question
ne relève pas de la seule responsabilité de la femme. Le
bon sens rappelle en effet que ce n’est pas la fécondité
de la femme qui est en jeu mais celle du couple. L’homme est tout
autant concerné !
L’expérience montre que pour un couple le choix d’une
méthode de régulation des naissances n’est pas définitive
au sens où on n’en reparle plus jamais une fois la méthode
adoptée. Elle doit régulièrement être remise
en cause quitte à reconduire celle qui a été choisie.
Cette remise en cause peut se faire à la lumière des fruits
attendus de la méthode que le couple avait choisie et de ceux qu’il
a effectivement récoltés.
Ceci ne peut se faire que sur des périodes assez longues. Or dans
les relations sexuelles avant le mariage, il y a bien des cas où
le temps n’est pas assez long pour permettre une évaluation
sérieuse de la méthode retenue.
Enfin, il convient de s'intéresser à
l'attitude contraceptive qui peut être engendrée par une
pratique contraceptive. Nous savons que ce qui fait le mariage, c'est
le don mutuel dans une confiance partagée et pour toute la vie.
La contraception est un moyen de retenir une partie de soi, de sa fécondité.
« Je te donne tout de moi-même, de mon corps sauf ma capacité
d’être fécond(e). Ma confiance en toi, en moi, ne va
pas jusque là. »
Cette réserve qui est faite dans le don de soi, dans la confiance
en la capacité de l’autre à patienter, à réguler
ses élans spontanés est un véritable coup de canif
dans le contrat de mariage. « Or si j’ai pu réserver
une part de moi-même sur le terrain de la sexualité, pourquoi
ne réserverai-je pas une autre part de moi-même dans le domaine
de l’argent en gardant une part de celui que je gagne pour moi ;
Je lui pardonnerai que s’il s’excuse ; Je ne l’écouterai
pas si elle ne m’écoute pas d’abord ; je ne lui demanderai
pas comment s’est passé sa journée si elle / il ne
me le demande pas d’abord ; ... »
L’attitude contraceptive qui est ici décrite est sûrement
une des raisons de nombre de divorces. Plus on se réserve et moins
on se donne. Le présupposé du don mutuel se voile au profit
de petites mesquineries. Le couple cède petit à petit la
place à deux individualités. L’amour inconditionnel,
fondement de tout mariage, s’encombre d’une quantité
de post scriptum.
Je ne pense pas que l’attitude contraceptive
que je décris ici découle automatiquement d’une pratique
contraceptive. Bien des couples qui ont choisi à contre coeur ce
mode de régulation des naissances ont pu garder une générosité
bien vivante. Néanmoins, le risque demeure d’autant plus
qu’il est subtile et qu’il s’installe sans bruit dans
le couple. (23)
D. LA REVELATION DE SOI DANS LA DEMAITRISE
DU PLAISIR.
Une question importante se pose lorsqu’on parle des caresses et
des relations sexuelles : Y a-t-il une différence de degré
ou de nature entre le baiser des amoureux et l’acte sexuel ? Franchit-on
une frontière ou n’est-ce qu’un pas de plus dans la
rencontre de l’autre ? L'expérience partagée du plaisir
est-elle déterminante dans l'évolution de la relation ?
Nous le pensons fortement.
Ceux et celles qui se sont donnés l’un à l’autre
au cours d’une soirée un peu plus tendre que d’habitude
où les baisers ont conduit à un peu plus d’intimité
laquelle a exacerbé un peu plus les désirs... diront peut-être
que tout cela n’est qu’affaire de degré. Ce n’est
pas si sûr.
L’expérience de la nudité de l’autre et du plaisir
sont toujours des expériences de démaîtrise où
l’on s’abandonne, où l’on se donne, où
l’on se révèle de manière radicalement neuve.
« Il y a toujours un moment où la sexualité nous domine
»(Malraux). Les amoureux le savent bien : « Jamais de la vie,
on ne l’oubliera la première fille qu’on a prise dans
ses bras » (Brassens). Faut-il vraiment se révéler
aussi intimement le plus vite possible au risque de renouveler cette révélation
à un autre, à d’autres ? Que direz-vous de radicalement
neuf, que vous n’aurez jamais livré à celui ou celle
que vous choisirez pour la vie ? N’est-ce pas là un cadeau
que vous pourriez réserver à l’élu(e) ?
La question pourrait encore se dire autrement : «
D’accord, nous avons compris qu’il était important
de ne pas avoir de relations sexuelles avant notre mariage, mais jusqu’où
pouvons-nous aller ? »
N’attendez pas ici un catalogue du permis et du défendu.
Voici cependant quelques critères pour vous aider à y voir
clair :
• Parlez avant entre vous de ce que vous souhaitez vraiment vivre
de telle manière que dans le feu de l’action la parole donnée
soit entre vous comme un juge de paix. Et il est prudent de ne pas changer
de décision à chaud.
• Ne vous mettez pas dans des situations incontrôlables :
tenues, attitudes suggestives, abus d’alcool, fatigue, horaires
tardifs, confiance trop grande en la maîtrise de l’autre qui
lui aussi comptait sur la nôtre... C’est toujours plus facile
à dire qu’à faire. (24)
• Il n’y a pas de caresse pure de toute ambiguïté.
La personne caressée est toujours caressante, le touchant est simultanément
touché.
• Enfin, n’oubliez pas que toute caresse appelle la suivante.
Alors, comme le dit si bien Luce Irigaray citée plus haut, «
Un oui de l'un et de l'autre devrait intervenir avant toute caresse ».
E. L’INSTINCT SEXUEL N’EXISTE
PAS !
Nous ne sommes pas des bêtes. Dans un troupeau les rapports sexuels
sont purement instinctifs et exclusivement liés à la reproduction.
Si l’homme appartient bien au règne animal, il a la conscience
des actes qu’il pose et la capacité de leur donner du sens.
Ne soyons pas pervers en utilisant cette spécificité humaine
de la conscience pour légitimer des comportements régressifs
et inhumains. On ne peut invoquer l’humanité contre l’humanité.
1. L’acte charnel n’est
pas une affaire d’hygiène.
On entend souvent des jeunes parler des relations sexuelles comme d’actes
hygiéniques, surtout chez les garçons d’ailleurs.
Qu’entendent-ils par là ? Quelque chose qui libère
d’une tension, le plaisir qui détend.
L’expression : « hygiénique » tend à faire
croire que ne pas passer à l’acte c’est prendre le
risque de devenir malade ou sale puisque l’hygiène a un rapport
immédiat avec la santé et la propreté. Que je sache,
la continence, c’est-à-dire l’absence de plaisir sexuel
vécu en couple ou seul par la masturbation, n’a jamais rendu
malade qui que ce soit au niveau du corps. Que cela soit difficile à
vivre et ne se passe pas toujours bien dans la tête et que pour
des raisons psychologiques ou culturelles on ne puisse supporter longtemps
une telle abstinence, cela peut arriver chez certains. Mais évoquer
l’aspect hygiénique ne se fonde sur aucune réalité
médicale sérieuse.
Enfin, pour avoir déjà entendu des questions sur ce sujet,
rappelons aux lecteurs masculins que ceux qui seraient angoissés
quant à l’évacuation du « surplus » de
spermatozoïdes n’ont pas de crainte à avoir. Ils sont
éliminés naturellement par les voies naturelles sans qu’il
y ait besoin de rapport sexuel ou de masturbation.
Et si jamais l’un ou l’autre brûlait littéralement
de ne pas avoir de relations sexuelles, cela relèverait plus de
la rencontre avec un psychologue que d’une hygiène quotidienne.
Mais rassurez-vous, les « don Juan » ou les « nymphomanes
» sont plutôt rares et vous n’en êtes probablement
pas. Avant d’aller voir un psychologue ou un conseiller conjugal,
demandez-vous si vous avez déjà fait sérieusement
et durablement l’effort de la patience, du respect de vous-mêmes
et du respect de l’autre. Vous expérimenterez sans doute
que c’est possible et qu’il y a de la joie à faire
cet effort, même si vous n’y arrivez pas du premier coup.
2. L’acte charnel n’est pas génétique.
Nous pouvions lire dans le page du magazine VSD du
25 août 1994 la nouvelle d’une surprenante découverte
: celle du gêne de l’infidélité. Cette pseudo
découverte présentée par un obscur scientifique américain
légitimait tous nos comportements de l’ordre de l’infidélité.
En effet, tout ce qui est génétique, comme les yeux bleus,
ne dépend pas de notre liberté et nous enlève donc
toute responsabilité en la matière. (25)
Ce genre de propos laxistes tenus et répétés sur
toutes les ondes sans aucun discernement au moment où les français
se doraient la pilule sur les plages relèvent du scandale pur et
simple et de la provocation à l'infidélité la plus
pernicieuse.
Oui il y a en chacun de nous des pulsions de tous
ordres. Personne ne peut le nier. Même la Bible en fait mention.
Comme le dit Saint Jacques, nous avons des "instincts".
"D'où viennent les guerres, d'où viennent les conflits
entre vous ? N'est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent
leur combat en vous-mêmes ?" (26)
Et ils ne sont pas seulement d’ordre sexuels.
Ils s’expriment aussi en terme de violence ou de désir de
puissance, de toute puissance. Qui d’entre nous n’a pas souhaité
être le meilleur ou regretté de ne pouvoir l’être
? Qui d’entre nous n’a pas désiré être
le plus grand ? Qui d’entre nous n’est pas habité de
désirs ambigus ?
Mais ce n’est pas parce qu’ils existent qu’il faut y
consentir sous prétexte de leur seule existence. VSD avait beau
jeu de soutenir le gène de l’infidélité. En
aurait-il fait autant pour les pulsions de violence et de toute puissance
? Faut-il que là aussi nous soyons irresponsables ? Vous le savez
bien la société ne résisterait pas une semaine à
ce genre de traitement.
En fait devenir homme, devenir femme, devenir un adulte c’est petit
à petit apprendre à organiser ces pulsions, à les
convertir en désir et à les mettre au service d’un
projet de vie : un mariage, un célibat, un veuvage, un métier...
3. L’acte charnel ne se réduit
pas aux hormones.
Combien de fois entendons-nous dire dans des émissions de radio
et ensuite dans la bouche des jeunes que les relations sexuelles ne sont
que le résultat d'hormones et d'odeurs. Si ce n'était que
cela, d'une part nous ne serions pas meilleurs que les animaux ; d'autre
part on verrait tout le monde faire l'amour avec n'importe qui. Et qu'on
ne vienne pas dire que s'il y en a qui sont restés fidèles
c'est parce qu'ils sont victimes "d'une morale bourgeoise judéo-chrétienne".
Il y a bien trop de couples fidèles en France pour que cela ne
touche que les « bourgeois ». Plus de 80% des français
et des françaises n'ont eu qu'un seul partenaire sur la dernière
année (27). Si la très
grande majorité des français demeurent fidèles c'est
bien parce que les relations charnelles ne sont pas qu'affaire d'odeurs
ou d'hormones même si ces dernières ne sont pas sans influences
sur les comportements amoureux.
La fidélité n'est pas non plus synonyme d'une absence de
tentation, de pulsions ou de désirs de tous ordres. Mais les engagements
pris, la parole donnée et la volonté de les voir aboutir
réinscrivent toutes ces forces intérieures dans le projet
initial, là où elles ont un sens. Comme le dit à
sa manière le psalmiste : « Vois, mes pensées n’ont
pas franchi mes lèvres ». Ce qui veut dire qu’on savait
bien que l’on ne maîtrisait pas le surgissement des pulsions.
L’effort porte sur leur gestion.
Les relations sexuelles reçoivent leur sens de nos décisions,
elles disent intimement et exclusivement la relation qui unit les deux
personnes. Nous l'avons déjà vu plus haut.
Il faut se méfier de tous les discours déshumanisant
qui déresponsabilisent l'homme de ses faits et gestes. De telles
visions hygiéniques, génétiques ou hormonales, bref,
matérialistes des relations humaines tendent à faire de
chacun le jouet du hasard et de ses désirs ambigus.
F. L'ENGAGEMENT AU SERVICE D'UNE VERITABLE
"LIBERATION SEXUELLE".
Le titre est provocateur mais il veut par là rappeler que ce qui
libère l'homme ce n'est pas tant de n'avoir aucune contrainte que
de choisir le chemin qu'il veut parcourir et donc les contraintes qui
vont avec. Les ignorer c'est risquer de ne jamais grandir dans sa vie
psychoaffective. L'engagement
libère. Il suffit d'écouter les couples qui se sont mariés
pour entendre combien l'engagement du mariage a libéré chez
chacun de tendresse, de fécondité mais aussi de responsabilité
et d'efforts pour mûrir et s'améliorer. Ainsi celui qui veut
se rendre de Marseille à Paris en voiture doit choisir en même
temps de respecter le code de la route. S'affranchir des règles
élémentaires du code, c'est être sûr de ne pas
aller au delà du premier kilomètre. En revanche, accepter
le code, c'est être libéré du chaos pour voyager où
l'on veut. C'est exactement pareil pour la vie de couple. Choisir d'aimer
une personne toute sa vie libère bien plus d'énergie que
vous ne l’imaginez.
En effet, lorsqu’un couple accède à cette dimension
du don, cela permet à chacun de pouvoir se donner et s’offrir
en totalité, jusqu’au partage de la fécondité.
C’est ainsi que des couples qui vivaient ensemble avant de se marier
et qui franchissent cette étape déclarent « avoir
plus de tendresse pour l’autre » ou encore « s’aimer
plus librement ».
Aussi curieux cela soit-il, tous ceux qui ont prôné
la révolution sexuelle avec la possibilité de faire tout
et n'importe quoi ne sont pas allés bien loin. Il est d'ailleurs
probable que les jeunes qui se marient aujourd'hui et qui sont les descendants
des acteurs de mai 1968 n'élèveront pas leurs enfants de
la même façon qu'ils l'ont été. Il y aura sans
doute plus de repères donnés à leurs propres enfants.
La génération des baba-cools et de l'autogestion a vécu.
© Bruno Feillet
Notes
1.
Irigaray Luce, Transcendants l'un à l'autre, les noces entre le
verbe et la chair. Contribution à Xavier Lacroix, Homme et femme,
l’insaisissable différence, Cerf, 1993 p116-117.
2. Tillich Paul, Religion biblique et
ontologie, Sup - Puf, pp 26-27.
3. Irigaray Luce, Transcendants l'un
à l'autre, les noces entre le verbe et la chair. Contribution à
Xavier 4. Lacroix, Homme et femme, l’insaisissable différence,
Cerf, 1993 p118.
4. Cet article daté du 25 mars
1990 a été repris et développé autrement dans
"Le corps de chair" pp 95 à 124. Voir aussi le chapitre
suivant beaucoup plus compliqué sur "Le sens du sens".
5. Amour et Famille N°184 pp 20-21
6. Amour et Famille N°184 p21.
7. Amour et Famille N°184 p24.
8. Dolto Françoise, cité
par X. Lacroix dans Amour et Famille N°184 p24.
9. Il faut une dispense des parents
si l'un des contractants est mineur. l'Église, au niveau universel
et selon les conditions locales, refuserait de célébrer
validement des mariages tant que l'homme n'a pas seize ans accomplis et
la femme quatorze ans accomplis. Canon 1083.
10. D’un titre d’un livre
fameux de Tony Anatrella : Interminables adolescences, Cerf-Cujas, 1988.
11. Cité par Xavier Lacroix.
Tony Anatrella : Interminables adolescences, Cerf-Cujas, 1988 p65.
12. Irigaray Luce, Transcendants l'un
à l'autre, les noces entre le verbe et la chair. Contribution à
Xavier Lacroix, Homme et femme, l’insaisissable différence,
Cerf, 1993 pp117-118.
13. Fuchs Eric, Le désir et
la tendresse, Labor et fides, 1979, p22.
14. Mathon Gérard, Le mariage
des chrétiens - des origines au concile de Trente, Bibliothèque
d’histoire du Christianisme N° 31, Desclée, 1993, p88
15. Mathon Gérard, Le mariage
des chrétiens - des origines au concile de Trente, Bibliothèque
d’histoire du Christianisme N° 31, Desclée, 1993, p122.
16. C’est nous qui soulignons.
17. Lacroix Xavier, Le corps de chair,
Cerf. 1992, p38-39.
18. Gritti Jules, Etudes, mars 1988,
p342.
19. Borde D., dans Le figaro, 10 décembre
1987.
20. Luc 15, 12.17.
21. Le stérilet, qui est principalement
un bortif, n’est jamais autorisé avant la naissance d’un
ou deux enfants pour les causes de stérilité qu’il
peut engendrer.
22. D’après un article
de Anne Lizotte, Famille Chrétienne N° 872, du 29 septembre
1994, p19-22.
23. On lira avec intérêt
à ce sujet un petit opuscule écrit par un couple américain
: Thomas and Donna Finn, "Intimate bedfellows : love sex, and the
catholic church" aux éditions St Paul Books ans Media, 1993.
Spécialement les pages 39-56.
24. J’ai déjà
rencontré des jeunes qui passaient la nuit ensemble et qui se permettaient
tout sauf les relations sexuelles proprement dites. Ils en perdaient jusqu’au
sens de la virginité et se demandaient combien de temps ils allaient
« tenir ». Il faut se donner les moyens de ses choix. Pour
voir clair, il faut du recul et donc de la retenue.
25. Voir l’excellent "commentaire"
de Yves de GENTIL-BLANCHIS dans La Croix l'événement des
4 et 5 septembre 1994. Nous lui devons l'essentiel des pargraphes qui
suivent.
26. Jc 4, 1. Traduction liturgique.
27. Voir les commentaires sur le rapport
Spira plus haut.
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